Erre de Jazz

Il y a parfois des passagers qui se présentent dans la nuit au hasard de la route avec lesquels on voudrait rouler encore et encore. De rares individus qui nous amènent plus loin qu’on avait prévu. Qui nous donnent plus que le simple montant qui s’affiche au compteur. Ces êtres en transit inversent les rôles. Ce sont eux qui nous transportent. Qui nous conduisent ailleurs.

Parmi eux, j’ai cette femme intemporelle qui revient faire son petit tour de temps en temps dans mon taxi. Bien que notre histoire date d’au moins cinq six ans, elle ne semble jamais vraiment me replacer. Il faut dire qu’elle n’est pas toujours dans un état pour bien reconnaître les gens qui l’entourent. Elle semble souvent planer dans des atmosphères vaporeuses. Elle porte en elle une douce langueur que les effluves de marijuana n’arrivent pas tous à expliquer. C’est toujours un plaisir renouvelé de l’entendre me demander :

— Bring me to the House of Jazz please.

La magie opère. Sa voix emplie de fumée et d’alcool prend toute la place. On échange quelques politesses d’usage, mais le moment fort de ces déambulations jusqu’au club de la rue Aylmer, c’est quand la chanteuse se met en voix pour le concert qui l’attend. Après quelques vocalises, elle enchaîne quelques airs, une session en accéléré, juste pour moi. Quelques minutes de pur bonheur. Une de ces courses qu’on aimerait pouvoir poursuivre jusqu’au fin fond d’Harlem ou du Mississipi.

Ça se termine pourtant toujours au même endroit, dans le stationnement jouxtant le club, tout près de la porte qui donne derrière. Elle m’abandonne en me demandant d’attendre, quelqu’un va venir me payer. Elle monte alors sur la scène que ses musiciens réchauffent depuis une bonne demi-heure. Pendant qu’elle est accueillie par les applaudissements, je reprends ma route dans la nuit en continuant d’entendre ses chants dans mes oreilles.

Je suis déjà ailleurs.

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