Vie d’ange

Descendant la rue Saint-Denis, je « course » avec un autre chauffeur depuis l’avenue du Mont-Royal. Il me passe, je le repasse. Avec la circulation de l’heure de pointe, on ne peut pas faire trop de vitesse. Ça ressemble plus à une course à obstacles. Une plus ou moins saine compétition pour être devant l’autre au cas où un bras se lèverait. En bas de Sherbrooke quand ça devient sens unique, on roule côte à côte protégeant chacun notre côté de la rue. Profitant d’un véhicule parqué en double, je passe devant et me rabats dans sa voie, car un groupe attend un peu plus loin près de De Maisonneuve. Alors que je ralentis pour m’assurer qu’il n’y a pas de clients potentiels, l’autre chauffeur me re-dépasse en me frôlant le miroir et en faisant gronder son moteur. J’ai juste le temps de passer sur la jaune et me remets à sa poursuite. C’est tellement tranquille sur la route, faut bien se divertir comme on peut. J’arrive presque à sa hauteur quand il braque et vient me couper. Il est frustré et je décide de ne pas en rajouter. Je le laisse continuer tout droit vers le Vieux-Montréal et je tourne à droite sur René Lévesque quand j’aperçois cette femme à l’intersection de Sanguinet.

Suite à l’orage, un immense lac s’est formé sur le coin et la femme ne fait rien pour le contourner. Elle en a jusqu’aux chevilles. Je m’approche le plus lentement possible pour ne pas faire de vagues et quand je m’arrête au feu, elle sort de sa flaque et de sa torpeur pour s’approcher du taxi. Ça fait longtemps que la beauté a abandonné cette femme. Tout dans son visage et dans son corps exprime la toxicomanie. Elle a le regard aussi délavé que les vêtements qu’elle porte. Elle tend une main en ma direction. Dans un premier temps, je crois qu’elle me demande un peu d’argent, mais elle ouvre la main découvrant une liasse de 20 $

— J’ai de l’argent pour vous payer me dit elle d’une voix pâteuse et désarticulée.

Je sais qu’elle me montre l’argent, car elle a dû se faire refuser par quelques confrères. Dans l’état dans lequel elle se trouve, ça ne me surprend pas. Je lui dis d’embarquer, elle ne se fait pas prier.

Pendant qu’elle monte, je l’observe. Elle a des bandages aux poignets… Dans une main, elle tient toujours sa liasse et dans l’autre se trouve un crucifix. Pas de ceux qu’on s’accroche dans le cou, mais un en bois vernis qu’on accroche au mur. C’est clair que cette femme est loin d’être aux anges. Dès qu’elle s’assoit, elle m’abreuve de remerciements et lance un vingt dollars sur le siège à côté de moi. Elle se met ensuite à déblatérer confusément contre l’hôpital Saint-Luc qui n’a pas voulu la garder. C’est pour le moins confus, elle me parle et se parle toute seule. Il semble avoir plus d’une voix dans sa tête et je tente de ne pas y mêler la mienne en me taisant le plus possible. Elle tente de s’accrocher à la réalité en continuant de me remercier, mais je vois bien dans son regard qu’elle n’est pas tout à fait là. Dans sa logorrhée délirante, je l’entends dire qu’elle va aller se « finir » chez elle… C’est d’une tristesse qui me dépasse.

Un peu plus loin, à l’intersection de Metcalfe se trouve stationnée une dizaine de motos. Ma passagère qui cause toujours toute seule dit que ça lui rappelle son ancien chum Mom Boucher! Pendant un petit moment, je pense qu’elle est complètement mythomaniaque, puis l’écoutant, je sens, je sais qu’elle ne raconte pas n’importe quoi. Qu’elle a vraiment été l’amie de coeur de l’ancien chef des Hell’s Angels! Je lui demande s’il est toujours en prison.

— Oui! Pis yé ben mieux d’y rester, l’écoeurant! Me répond-elle avant de reprendre son soliloque incohérent.

Pour alléger l’atmosphère, je lui demande alors si le motard était bon au lit. Elle éclate alors de rire. Un rire de force. Un rire de camisole de force. Un rire qui aurait pu être une longue complainte. Un rire chargé de mauvais souvenirs. Un rire qui cessa sec.

Avant qu’elle reprenne le dialogue avec ses démons intérieurs, quelques anges passèrent.

À destination, elle n’a pas voulu que je lui rende sa monnaie. Tout ce que j’ai pu lui offrir, c’est un sourire et une poignée de main. Elle a repris son crucifix et m’a remercié une dernière fois avant de sortir du taxi. Je l’ai regardé tanguer jusqu’à son immeuble. Même après quelques jours, le souvenir de cette passagère reste vif. Je peux juste extrapoler sur ce qu’a été le parcours de cette femme. Je peux juste imaginer ce qu’elle a pu subir pour en arriver à cet état de déchéance et de déréliction.

C’est triste quand la vie nous dépasse.