Le coeur sur la "Main"

En attendant de retrouver mes rues et mes mots, une peinture de mon ami Chansigaud. A+

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Bâtons élevés

Aujourd’hui en vidant la cabane de jardin, j’ai retrouvé dans l’entre-toit, mes vieux bâtons de hockey. Bien cachés dans les toiles d’araignées entre deux vieux parasols, des poteaux de tente, des râteaux et des outils d’un autre âge, ils attendaient là, patiemment, prêt à entrer dans l’histoire.

Combien de buts mémorables ai-je compté avec ces bâtons? Combien de septièmes matchs et de périodes de prolongation ont-ils vécus? Combien de montées à l’emporte-pièce et de lancers frappés vibrent encore dans la fibre du bois de ces hockeys?

Bien qu’il y avait une patinoire extérieure à deux pas de la maison et que je jouais dans une ligue à l’aréna municipal, les meilleurs moments qui me viennent en tête sont ces parties de hockey-balle dans la rue avec les enfants du voisinage. Je me souviens des buts qu’on se bricolait avec des bouts de deux par quatre puis de la broche à clôture. Je me souviens comment ça pinçait de recevoir une balle gelée sur une cuisse. Je me souviens d’avoir été Yvan Cournoyer, Steve Shutt, Guy Lafleur, Larry Robinson et parfois quand il le fallait, Jacques Plante ou Ken Dryden. Incalculable le nombre d’heures passées à user du « Sherwood » sur cette 63e avenue.

Il y a pourtant un match bien précis qui me revient en mémoire. Ça se passe pendant les vacances de Noël, j’ai sept ou huit ans. Il fait très froid dehors mais pour une fois qu’on peut jouer tard le soir, on en profite. Dans le feu de l’action, je suis frappé au visage par un bâton porté haut. Je saigne un peu de la bouche mais ça fait partie des risques du jeu et ce n’est certainement pas Yvan, Steve ou Guy qui pleureraient pour si peu. Je me relève et on continue la joute. C’est une fois rentré que je me suis mis à chialer. La souffrance dégelait en même temps que mon visage. Une dent d’en avant s’était cassée dans la gencive. Comme c’était le congé des fêtes, le seul dentiste que mes parents ont trouvé se trouvait à Montréal où nous sommes descendus le lendemain. J’ai eu droit à un traitement de canal en bonne et due forme pourtant ce qui remonte à la surface dans ma mémoire sont les premiers souvenirs concrets que j’ai de Montréal.

J’avais vraiment été impressionné par les immeubles du centre-ville. Je me souviens d’être debout à côté de l’édifice Sun Life et de regarder vers le ciel. Je ne me souviens plus alors si j’ai dis c’est beau ou c’est haut car j’avais la bouche gelée et très certainement bée. Étions-nous passés voir le vieux Forum lors de cette journée en ville? Je ne me rappelle pas. Par contre, dès lors, je pouvais m’imaginer un endroit qui allait de pair avec les Canadiens de…

Espérons que ce soir, les joueurs ne rangent pas leurs bâtons.

Go! Habs! Go!

Refaire son nid

Ça fait maintenant plus d’une semaine que je ne n’ai pas affronté les rue de la ville. Que j’ai troqué les nids-de poule et mes oiseaux de nuit pour me faire réveiller par ceux du petit matin. Faut dire qu’où je suis maintenant, dans cette petite maison près de la rivière, ça piaille en masse. Je suis encerclé d’arbres qui chantent. Ça change des bruits de Montréal.

Il n’y a pas si longtemps, les gens de la ville venaient ici passer leurs vacances d’été. En bas de la Grande-Côte il y avait quelques chemins de terre qui descendaient vers la rivière des Mille-Îles. Ici et là à travers les champs on retrouvait quelques petits chalets saisonniers. Souvent à ce temps-ci de l’année, la rivière sortait de son lit et venait inonder ces basses terres. Ça n’a pas empêché les gens de venir s’y établir de plus en plus nombreux. Avec le temps les petits chemins de terre sont devenu des avenues de « garnotte » et entre les chalets et les champs, des petits bungalows se sont mis à apparaître. La campagne se transformait lentement en banlieue. C’est là que petit gars, je me suis ramassé, que j’ai grandi.

Je me souviens lors des crues du printemps, avec les autres enfants du coin, on se trouvait des vieilles planches pour se construire des radeaux. Pour peu on se serait cru dans les bayous. Quand lentement les eaux se retiraient, des centaines de poissons se retrouvaient prisonniers dans des lacs de plus en plus petits. C’était l’occasion rêvée de faire des pêches miraculeuses. Pendant ce temps, les pompes fonctionnaient sans cesse pour empêcher les caves de se remplir d’eau. Parfois y’avait rien à faire. Je me souviens de nombreux été à pelleter et étendre de la terre pour élever le niveau du terrain. Un été ça en fut trop, papa avait été obligé de faire lever la maison. Pour le faire, on avait ôté toute les briques du bungalow que personne n’aurait acheté de toute façon.

Plus tard on a construit une digue en amont. Les inondations ont cessées. La municipalité a couvert d’asphalte les petites avenues et les champs environnants ont lentement disparus. Papa a acheté celui qui se trouvait derrière chez-nous et je l’ai aidé à bâtir une belle petite maison, chaude et solide. Je n’ai pas vécu à proprement parler dans cette maison. Déjà la ville m’avait enjôlée. Ce que cette campagne était devenue ne m’attirait plus, la vie de banlieue ne me disait rien. N’empêche que cet endroit, ça reste encore et beaucoup chez-nous. J’y ai vécu de très bons moments. Quand je regarde dans la cour, je vois la maison où j’ai grandi et les champs autour ont beau avoir disparu, mes souvenirs d’enfance ne se sont pas effacés et bien entendu, beaucoup d’autres s’y sont greffés.

Depuis le décès de papa, cette petite maison est devenue bien grande. Si je me retrouve ici aujourd’hui, c’est que maman vient de la vendre. Le temps est venu pour elle de passer à autre chose, de changer de demeure, de se refaire un autre petit nid douillet.

Je vais passer les prochaines semaines en sa compagnie pour l’accompagner dans ce déménagement. Beaucoup, beaucoup de souvenirs à ressasser et à mettre en boîte…

Je délaisse donc le taxi pour quelque temps.

Je tenterai de venir de temps à autre vous écrire un petit quelque chose. 😉

La cravate

Les deux hommes m’attendent devant le club sur le bord du trottoir. Ils s’installent derrière et celui qui a l’air un peu moins paqueté que l’autre me dit qu’il y aura deux arrêts. Un dans le centre-ville et l’autre dans NDG. Il n’a pas le temps de finir sa phrase que j’ai déjà ajouté un dollar au compteur. Quand les bars ferment, j’essaye de garder le taxi en mouvement et qui sait, je sauve peut-être juste assez de temps pour faire un ou deux courses supplémentaires avant que le rush se termine. Assez typique comme course. Deux confrères de bureaux qui allongent un 5 à 7 jusqu’à la fermeture des bars.

— Pis je te l’avais-tu dit ou j’te l’avais pas dit? dit l’homme qui m’a dit où il voulait qu’on se dirige

—…

— Han t’en as eu pour ton ptit change han? J’te l’avais-tu dit où j’te l’avais pas dit?

— Arheu… peine à articuler l’autre gars qui est dans un état de baloune pétée avancé.

Pendant qu’ils font du sur place verbal, je clenche rapidement en direction du centre-ville. J’ai un peu peur que l’hébété se mette à dégobiller, mais tant et aussi longtemps que monsieur « j’t’e l’avais tu dit  » l’entretient, je crois que je peux continuer de peser dessus.

Les deux hommes sortent d’un club de danseuses dans l’Est puis de toute évidence, celui qui peine à articuler s’est fait payer une sacrée traite. Malgré que l’alcool fausse la donne, on peut lire dans son visage qu’il n’en revient toujours pas. Il a dû se faire faire des choses qu’on peut juste imaginer.

— J’te l’avais dit han? Continue de répéter son confrère qui lui dit à demain quand je le dépose devant un stationnement de la rue Mansfield.

— Han, euh demain? Euh… Arheu.

Je ne lui laisse pas trop le temps de se réorienter. Dès que la porte se referme, je me remets en quatrième vitesse vers Notre-Dame-de-Grâce. Sur l’autoroute Ville-Marie, j’arrive à comprendre qu’il veut aller sur Old Orchard. Il s’écroule ensuite de tout son long sur la banquette. Dans l’état dans lequel il se trouve, j’aurais sans doute pu rouler jusque sur la plage du même nom, aux États. Mais j’ne suis pas sûr que ça me tente de m’éterniser avec lui. Les vautrés se vident souvent le ventre.

Alors qu’on est sur le point d’arriver, j’entends le type derrière qui s’ébroue (dans le toupet). Sur sa rue, il se relève, m’arrête, me met dans la main quelques billets qui couvrent amplement le prix de la course et il sort sans demander son dû. Je ne prends même pas le temps de voir où l’homme entre, du bout de la rue, je l’imagine en train de chercher son trou de serrure.

De retour « Downtown» j’arrête le taxi devant trois filles qui sortent du Cheers sur Mackay. Elles s’assoient toutes les trois derrière et une d’elles nous montre une cravate, celle de mon dernier passager. Une belle cravate bleue avec des CH dessus. Elle est toute fière de sa trouvaille et pousse sa fièvre du hockey jusqu’à se la passer dans le visage en chantant des Go Habs Go.

Je repense alors à la course précédente et me dis que c’est loin d’être un hasard si le type a laissé sa cravate là. Dieu sait par où elle est passée dans la soirée…
Je regarde alors ma fanatique de la Sainte-Flanelle dans mon rétroviseur, je rigole en me disant qu’à sa place je ne me mettrais pas ça dans le visage.

Hier soir, le Canadiens a remporté le titre de sa division et je viens de retrouver cette fameuse cravate dans le fond de mon garde-robe. Je crois que je vais me la mettre autour du cou le temps des séries…