Le dernier motel

Ça fait près d’une quinzaine de minutes que j’attends dans le parking de ce motel décrépit. De tous les motels de bas ordre qu’on retrouve le long de la rue Saint-Jacques, c’est de loin le plus délabré. Dans les reflets d’un soleil qui descend lentement, tout semble baigner dans la pisse. Accoudé à la balustrade rouillée du deuxième, un noir portant des verres fumés et un ensemble de basketteur défraîchi m’observe en grignotant un cure-dent. Plus loin, un homme vêtu seulement d’un pantalon joue avec sa longue barbe sale en discutant avec lui-même. J’observe ensuite une femme d’une maigreur horrible sortir d’une des chambres en claquant la porte. Flottant dans ses vêtements, elle porte sur elle tous les ravages du crystal meth. Tant bien que mal, je réponds au sourire édenté qu’elle m’offre en passant à côté du taxi.

Tout est sale ici. Même l’amour propre a foutu le camp.

Ça fait quinze minutes que j’attends. Je regarde le petit sac à main que la cliente a laissé et je ne tente même pas de deviner ce qu’il contient. Je sais que je ne verrai pas la couleur des 30 dollars qui s’affichent au compteur. La jeune amérindienne attend toujours devant une porte de chambre qui ne s’ouvre pas. Dans son regard hébété, je comprends que la réalité n’a plus grand emprise sur elle. Je comprends aussi que ça ne servira à rien de m’énerver. En fait, vu la destination de la course, je m’y attendais un peu.

Quand je réalise que je n’ai qu’à moi à m’en prendre, j’appelle la cliente, lui redonne son sac et reprends la route. Depuis, je songe aux êtres qui viennent s’échouer dans ce motel. Aux êtres qui se retrouvent tout au bout de ce que la vie a à offrir.

Pour certains, c’est le dernier motel avant le grand voyage.

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Phase terminal

J’ai appris la nouvelle il y a quelques mois déjà. Je savais que ses jours étaient comptés, mais hier quand j’ai vu l’appareil qui était branché à ses côtés, j’ai su qu’il n’en avait plus que pour quelques jours. Il m’a accompagné dès le premier jour comme chauffeur de taxi. Il m’est arrivé de le laisser de côté, de le bouder et de lui fermer le bec quand il m’énervait, mais j’y revenais toujours. Sans lui, je ne sais pas ce que j’aurais fait.

Hier en déverrouillant le taxi, j’ai réalisé que c’était bientôt fini. On avait finalement installé le terminal qui dans quelques jours va remplacer le radio-taxi pour la répartition d’appels.

Fini les vols d’appels, les discussions qui n’en finissent plus lors de la répartition. Les appels apparaîtront sur le moniteur du terminal et seul le chauffeur à qui appartient le voyage verra l’adresse correspondante. Exit les rapaces et les voleurs. D’ailleurs, beaucoup de chauffeurs ont quitté Diamond depuis l’annonce de ce changement. Bon débarras! Au final, c’est le client qui va y gagner avec un service beaucoup plus rapide.

Reste qu’il y aura une petite période d’adaptation. J’ai suivi une formation il y a quelques semaines, mais hier, j’avais oublié les codes pour me connecter au réseau. Ce n’est qu’en fin de soirée que je me suis souvenu que c’est mon permis de chauffeur qu’il fallait que je rentre dans le terminal et non le numéro de vignette du taxi comme je m’acharnais à le faire. Lorsque j’ai réussi a me brancher, l’écran a affiché que j’étais le quatrième véhicule dans la zone 450… En plein coeur du Plateau! 😉
J’ai démarré le taxi et j’ai roulé jusqu’à ce que je trouve le 514 en plein centre-ville. Non, mais !

C’est le 26 juillet que le radio-taxi se taira pour toujours. On n’arrête pas le progrès comme dirait l’autre. Je suis heureux que cette nouvelle technologie fasse son entrée dans le métier que je fais. Paradoxalement, je sais aussi que les voix qui accompagnaient mes nuits pendant toutes ces années vont me manquer.

J’en profite pour saluer tous ces répartiteurs-trices chez Diamond. Bon courage dans vos nouvelles tâches et au plaisir de vous entendre de nouveau quand j’appellerai comme client.

Des liens qui déménagent

Je viens de passer ma nuit de congé à continuer d’aménager mon nouveau petit chez moi. Ça commence à prendre forme, mais avec tout le temps que je passe sur la route, j’ai l’impression que je vais être encore dans les boites pour encore quelques semaines. Ça me va, je ne suis pas pressé. Ici y’a pas de compteur qui tourne.

Je voulais remercier encore une fois mes amis qui sont venus me prêter main-forte lors de ce déménagement. Parmi eux, mon vieux pote Denis Lord qui est monté de Sutton pour l’occasion. Denis qui a signé la préface du tome premier d’UTLN est également l’auteur (sous le pseudonyme de Rosebeef) du surprenant album bédé DeKessé publié aux éditions des 400 coups. Ces jours-ci, monsieur Lord participe à un projet des plus intéressant dans son coin de pays. Ça s’appelle le Labohem et c’est un collectif qui réunit pour un mois des artistes de Sutton pour créer avec les habitants de l’endroit. Les oeuvres sont exposées à travers la municipalité et heureusement pour l’urbain que je suis, ça se retrouve aussi en ligne. Je vous invite à aller y jeter un coup d’oeil. Y’a un grand vernissage qui aura lieu le 23 juillet si vous passez dans le coin.

Un petit salut aussi à Éric Thériault qui est également venu se taper quelques boites. Je vous conseille vivement son album Veena également aux éditions des 400 coups.

Bon! Une autre boite avant d’aller me coucher.

Chaud derrière

Je suis en sueur lorsque j’arrive au garage où trainent Miloud le mécanicien et deux chauffeurs réguliers qui discutent en arabe de la victoire de l’Espagne. Je les salue et continue dans le fond du garage vers le bureau où sont accrochées les clés des taxis. Le patron est en train de faire une patience avec des cartes souillées d’huile. Il relève la tête et me demande sans ironie si j’ai bien profité de ma semaine de congé. Il sait très bien que je déménageais, mais je ne rentre pas dans son jeu. Il fait trop chaud pour perdre patience.

Le taxi est un vrai sauna. Les odeurs du chauffeur de jour emplissent encore l’habitacle. Ça ne sera pas long que je vais les remplacer par les miennes en espérant les mêler le plus souvent possible avec mes passagers. Mais avec cette chaleur, je ne me fais pas d’illusion. Si je paye l’essence et la location du taxi ce soir, ça sera beau.

L’air chargé de smog est à couper au couteau. Je descends lentement Saint-Denis. Je sens les pneus du taxi coller à l »asphalte comme la chemise dans mon dos. L’air conditionné du véhicule est tellement déficient que j’en fais mon deuil. Les terrasses sont presque toutes vides, ce n’est pas bon signe. Je songe qu’il faudrait que je rode près des centres d’achat ou encore près d’un hôpital. Ça tombe bien il y a que deux taxis qui attendent devant Saint-Luc. Je me stationne derrière eux.

L’idée était bonne. À peine arrivé, un passager se pointe. Curieusement, le premier chauffeur lui demande de monter dans le deuxième taxi. Après son départ, je m’avance et constate que le taxi qui me précède est en panne. Je n’attends que quelques minutes pour recevoir un appel pour l’urgence. Je m’y rends comme s’il y en avait une.

Le client m’attend dans le stationnement. Il est vêtu de manière décontractée. Un pantalon ample et une chemise polo. Il a l’air tout ce qu’il y a de plus normal. Quand il s’assoit dans le taxi, je me rends compte que ça risque quand même d’être spécial. J’ignore si c’est son haleine ou ce qu’il suinte, mais une odeur d’alcool parvient rapidement à mes narines ce qui fait que je ne suis pas surpris quand il me demande :

— Amène-moi à la SAQ la plus proche.

Je me dis que ce n’est pas avec lui que je vais payer mon taxi avant qu’il ajoute :

— Ensuite on s’en va à Ville Saint-Laurent

— Pas de problème Monsieur!

Pris dans le trafic de l’heure de pointe, je sens bien que mon passager a hâte d’avoir son « médicament ». Il me raconte qu’il est allé à l’urgence où il a passé une partie de la journée pour faire une demande de désintoxication. Quand il a finalement vu le médecin, ce dernier lui a donné un bout de papier avec un numéro de téléphone.

— Ils veulent pas me soigner? Ben fuck them estie! J’vas continuer à tainquer!

Il continue de chialer contre le système jusqu’à la SAQ au coin de Peel et Sainte-Catherine. Je n’ai pas à attendre très longtemps avant qu’il revienne avec un 40 onces de Moskovskaya. Avant que je remette le taxi en mouvement, il me demande s’il peut en prendre une gorgée. J’entends alors un glouglou qui doit durer facilement cinq secondes. L’homme vient de s’envoyer plusieurs onces de vodka pure derrière la cravate. C’est suivi d’un long soupir qui en dit long.

J’vais prendre l’autoroute pour aller monter Décarie. L’odeur de smog est vraiment intense. On sent le métal en suspension dans l’air. Heureusement, ça roule à bon rythme et le vent qui rentre dans l’auto rafraîchit un peu. L’alcool aidant mon passager me raconte ses problèmes de dépendance, ses séances A.A., ses différentes cures. Il me parle aussi de la Pologne où son père est né. Pis de Cartierville où sa mère est née. Je lui dis que je suis né là moi aussi. Je deviens vite son meilleur ami.

Sur l’autoroute Décarie, le trafic ralentit, mais pas le rythme d’absorption de mon passager. Je me demande comment il fait pour boire autant d’alcool dans cette chaleur et continuer de tenir une conversation sans bafouiller. Son sang polonais sans doute.

J’ignore s’il lit dans mes pensées, mais avant d’arriver à destination il me dit qu’il va s’arrêter à l’épicerie pour s’acheter du jus pour diluer son boire. En me payant sa course, il me demande si je n’ai pas un sac pour qu’il puisse mettre sa bouteille. Je lui sors un de mes sacs « au-cas-ou» et je suis abasourdi de voir que l’homme a déjà vidé la moitié de sa bouteille. Il est sorti du taxi et malgré une petite hésitation, il est rentré dans le supermarché en marchant aussi droit qu’un soldat dans un défilé.

Je me suis dit que ça ferait une bonne histoire à raconter puis je suis retourné en ville me chauffer le derrière.

Continuer à avancer

Plus d’un mois sans donner signe de vie et vous êtes encore ici à mettre vos yeux sur ces mots. Vous êtes incroyables. Depuis le début de l’aventure d’Un Taxi la Nuit, vous vous êtes montrés impeccables à mon endroit. Pendant ce silence, quelques-uns d’entre vous m’ont même écrit personnellement pour m’enjoindre à poursuivre le périple. Je les remercie chaleureusement.

C’est vrai que les dernières semaines n’ont pas été des plus joyeuses en ce qui me concerne. Je ne vous embêterai pas avec mes états d’âme, mais je dois avouer que le coeur n’y était plus. Je dois avouer aussi que j’ai beaucoup jonglé à l’idée de mettre fin à ce carnet avec l’impression d’en avoir fait le tour.

La fin d’une histoire d’amour laisse toujours des traces. Bien que je sois ailleurs maintenant, je sais très bien qu’on ne commence pas une nouvelle vie sans traîner un peu de l’ancienne avec soi. Sans laisser un peu de soi-même derrière.

Malgré tout, faut continuer à avancer…

Quand je me suis embarqué dans ce voyage, je ne croyais pas que ça m’en ferait voir autant. Évidemment, la publication papier de mes textes reste tout ce qu’il y a de plus magique. Mais le meilleur que m’a apporté ce fabuleux périple, ce sont les rencontres. Ce carnet a permis de mettre sur mon chemin des êtres exceptionnels. La relation que j’entretiens avec vous lecteurs est également unique et à bien y penser, je serais fou de m’en passer.

Le prochain billet sera le 500e d’Un Taxi la Nuit. Attendez-vous pas à ce que je ne sorte ni tambour, ni trompette. C’est sûr que je suis fier de franchir cette étape, mais bon, ne capotons pas! 😉 Je vais tout simplement y aller d’un billet racontant mon retour au boulot… Je sais que ça vous manque et pour être honnête, moi aussi ça me manque.

Donc, attachez vos ceintures, ça repart!