Tourner la nuit

Il y a quelques mois, j’ai accepté de participer au tournage d’un documentaire sur la nuit et sur les gens qui vivent « à l’envers » des autres. Dès le départ, j’ai été séduit par l’approche de la cinéaste Diane Poitras et par sa volonté de faire son film malgré la petitesse des moyens. J’avais également envie de sortir un peu de ma routine, de vivre un autre genre d’aventure.

En juin dernier, j’ai tourné quelques scènes, dont quelques-unes, qui se déroulent pendant que je roule. Un tournage, des virages et un bon lot d’images. Toutefois, les rues de la ville ayant eu raison de la suspension du taxi depuis belle lurette, les prises sur la route étaient pour le moins cahoteuses.

Cette semaine, d’autres scènes étaient prévues à l’horaire. Pour l’occasion, j’ai eu droit à un véhicule de location flambant neuf.
Quand je me suis retrouvé derrière le volant de cette Nissan Altima, j’ai eu l’impression qu’on avait repavé la ville au grand complet. Ça a changé le mal de place pendant deux soirées. Je ne doute pas que ça ait également donné de très belles images.

J’ai bien hâte de mettre mes yeux sur le résultat final. Je vous tiendrai au courant. Évidemment…

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Le temps de rentrer

Il a bien dû se passer quelque chose d’intéressant ces derniers jours, mais c’est comme si ma semaine de vacances se prolongeait. Les clients se sont succédé à bord, mais j’avais encore la tête entre Caraquet et Rimouski. J’ai bien dû avoir quelques conversations passionnantes et sûrement qu’une ou deux passagères m’auront fait ajuster mon rétroviseur, mais je roulais encore sur les vagues du fleuve qui viennent effleurer la 132 gaspésienne. Revoir encore une fois le soleil se coucher dans le Saint-Laurent, c’est bien assez pour se perdre dans ses pensées en montant la « Main ».

Mon séjour dans les péninsules fut bref, mais juste ce qu’il faut pour décrocher. Juste ce qu’il faut pour me rendre compte que les journées rapetissent. Juste ce qu’il faut pour voir les nouveaux étudiants débarquer en ville.

Je réalise que la plupart de ces jeunes n’étaient pas nés quand j’ai grimpé à bord de mon premier taxi.

L’automne s’en vient.

Ici et ailleurs

Après une semaine des plus tranquille, on dirait que tout le monde s’est passé le mot pour envahir Montréal et célébrer cette dernière nuit de juillet.

Les feux d’artifice viennent de finir, le tunnel Ville-Marie encore barré déverse son flot d’automobiles dans le centre-ville. Je suis immobilisé depuis 15 minutes au coin de René Levesque et de la côte du Beaver Hall. Même pendant les pires heures de pointe, on voit rarement ça. Mon client comprend dix minutes trop tard que ça va aller plus vite à pied. Plus loin, la rue Berri est fermée pour le gros party de la fierté gaie, les travaux sur Sainte-Catherine semblent vouloir encore durer jusqu’à l’année prochaine, Sherbrooke s’est rétrécie d’une voie et tout le monde tente de se dépêtrer dans cet immense capharnaüm métropolitain. Dans une cacophonie de klaxons, le nouveau terminal retentit pour m’offrir une course à proximité. Compte tenu de l’étau dans lequel je suis coincé, je passe mon tour et je prends mon mal en patience, car je sais que tout ce bordel va jouer en ma faveur tout à l’heure.

Les courses vont se multiplier et je raccompagnerai des dizaines de clients de bars en bars. J’embarquerai des tatoués qui me causeront du show d’Arcade Fire, des touristes vénézuéliens me feront sourire en sortant abasourdi des Deux Pierrot, un groupe de jeunes filles déjà matantes et pompettes s’exciteront pour célébrer le « shower » de leur chumette assise dans le taxi que je laisserai dans mon sillage en grillant une lumière jaune foncé, une jeune jamaïcaine sentant la ganja laissera ses deux mômes s’endormir pendant une course au fin fond de ville LaSalle, une blonde décolorée et trop maquillée exercera ses charmes sur moi avant de sortir le grand jeu dans un club de la Main, un couple gai n’attendra pas d’être arrivé à l’hôtel pour se tripoter allègrement sur la banquette arrière, un homme trop soul sortira du taxi parce que je n’arriverai pas à comprendre où il veut aller, deux étudiants ontariens profiteront de leur « Civic Day » pour découvrir Montreal by night, une belle de Verdun me fera craquer avec des sourires ambigus, je lui laisserai mon numéro de téléphone et continuerai de rouler à travers la ville, la tête ailleurs.