La soirée du hoquet

Les jeudis en fin de soirée les taxis se bousculent pour trouver une place sur le poste au coin d’Amherst et Sainte-Catherine. Le bar Parking juste à côté est sans doute l’endroit qui marche le plus fort. Les autres bars du Village nous apportent aussi un bon lot de clients potentiels.

Cette nuit-là, quand j’y arrive vers 2 heures et demie, il doit bien y avoir une dizaine de taxis qui attendent et je m’apprête à passer mon chemin quand je vois que les deux premiers véhicules de la file éteignent leurs lanternons et quittent le poste. Je m’installe donc sur le poste en me disant qu’à cette heure, je ne devrais pas attendre trop longtemps.

Une dizaine de minutes s’est à peine écoulée quand j’arrive premier sur le coin. Je n’ai pas aussitôt éteint le moteur que se présente un couple bras dessus, bras dessous. En fait, ils s’empêchent mutuellement de ne pas tomber. Ils ont tous les deux un grand sourire d’affiché sur le visage et je ne peux faire autrement que de leur rendre leur sourire lorsqu’ils arrivent de peine et de misère à s’écrouler dans le taxi.

L’homme hilare m’indique une adresse pendant que la femme lâche un bruit de hoquet pas ordinaire qui me fait retourner aussitôt sur ma banquette.

— Avez-vous besoin d’un petit sac, madame?

— Donnes-y-en donc un gros, avec ce qu’elle a bu à soir, c’est sûr qu’elle va te le remplir! Réponds l’homme sur un ton farceur.

— Vas donc chier mon Ho-HIIIIIIIC- stie!

En synchronisation parfaite, j’éclate de rire avec l’homme. Le bruit que sa compagne fait en hoquetant n’est pas banal et même si j’ai l’impression que la femme en rajoute un peu pour la galerie, c’est bizarrement surprenant.

— Y’a rien qu’on a pas essayé dit le passager. Le coup du verre d’eau à l’envers, on l’a fait retenir son souffle pendant plus d’une minute, on y a mis du tabasco dans son drink. Qu’est-ce qu’on a faite ensuite chérie?

— J’ai toujours eu ça HIIIIIIIIC ! Même dans le ventre de ma mère, j’avais le hoquet.

— Je te l’ai toujours dit que t’avais de la misère avec ton diaphragme. C’est pour ça que je me suis fait vasectomiser d’ailleurs!

Ils continuent leur conversation des plus sympathiques ponctuée par les HIIIIIC! de la femme lorsque je leur dis que je connais un truc qui pourrait peut-être marcher.

Lorsque je sens que j’ai bien capté leur attention, je laisse passer quelques secondes, je saute sur les freine et lâche un cri de mort en me retournant. Leur surprise est totale. Je me remets à rouler comme si de rien n’était.

Le silence est lourd. Pas à cause de ce que je viens de faire, mais on attend tous avec suspense, si la femme va se remettre à hoqueter.

— Ah ben colisse c’est passé! Dis enfin la femme qui semble avoir également dégrisé d’un coup.

L’homme encore plus hilare qu’au départ me donne des claques dans le dos en me disant qu’il n’en revient pas. La femme lui dit que je mérite un maudit gros pourboire. Fier de mon effet, je ris avec eux en ne leur disant pas que c’est bien la première fois que j’essaye ça.

Ils ont quitté le taxi toujours souriants, toujours bras dessus, bras dessous. Moi je suis retourné ramasser mes soûls.

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Prendre le bord

Je roule sur Place D’Youville et arrive tout près de l’intersection de McGill quand un cycliste tourne en catastrophe dans ma direction m’obligeant à sauter sur les freins pour ne pas le frapper. Le vélo poursuit son périple dans le sens unique comme si de rien n’était. Je reste stoppé quelques secondes en compagnie d’un passager tout aussi bouche bée que moi. Un peu plus tard je descends assez rapidement Saint-Hubert vers le sud lorsqu’au coin de Cherrier un bixiste passe sur sa rouge à quelques mètres devant moi. Celui-là ma donné une grosse envie d’aller le chercher pour lui demander quel prix vaut sa vie.

Pas une seule semaine, pas une seule soirée ne se déroule sans que je passe près d’en frapper un. Combien de fois, il m’a fallu braquer dangereusement pour éviter un cycliste sortant d’une rue ou un autre ne respectant pas un arrêt ou une lumière. De la façon qu’ils se servent de leur tête, je me demande bien pourquoi certains d’entre eux portent le casque.

J’en entends déjà rouspéter contre les chauffeurs de taxi de la ville. Je ne veux pas partir de polémique, moi-même j’ai passé une partie des derniers mois a pédaler pour aller chercher mon Malibu. Moi aussi j’ai serré les dents et lâché quelques injures envers des automobilistes téméraires. Moi aussi, j’ai pris des risques pour dépasser un autobus m’empestant l’air ou pour franchir une lumière sur le point de changer.

Comme quoi, une médaille a toujours deux côtés et quand on se trouve d’un bord, forcément, on a de la misère à voir de l’autre.

Autant qu’il y a de cyclistes pas trop portés sur la réflexion, autant qu’il y a de taximen qui ne voient pas plus loin que leur capot.

Mon ami Luc pourrait vous en parler. La semaine dernière, il s’est fait ramasser par un A-11 qui ne l’a prétendument jamais vu. Trois côtes cassées, un pneumothorax et une sacrée dose d’ecchymoses. Le chauffeur de taxi quand il a vu qu’il se relevait, il n’a pas demandé son reste et s’en est allé. Un beau cas de délit de fuite quant à moi.

Il en a pour quelques semaines à s’en remettre. Ce soir, je vais aller lui porter de la lecture, pis m’en tapocher une couple avec.

J’ne sais pas encore si je vais y aller en vélo ou en taxi…