Les yeux persans

Mes yeux s’attardent sur cette femme qui approche lentement du taxi. Elle semble hésitante et pour la rassurer, je lui souris en la saluant de la main. Avant même qu’elle soit à bord, je suis happé par la tristesse de son regard.

Une fois qu’elle s’est assise derrière moi, je me retourne pour m’enquérir de sa destination. C’est surtout un prétexte pour examiner plus minutieusement ces deux charbons brûlants d’une mélancolique beauté. Un regard couleur nuit.

Chemin faisant, je ne peux m’empêcher de l’observer dans mon rétroviseur. Elle n’est pas particulièrement belle, ses cheveux sont sales et les vêtements qu’elle porte ne sont pas tellement plus propres. Pourtant, je suis envoûté par les yeux de cette passagère et je ne peux m’empêcher de poursuivre mes discrètes oeillades.

Ma passagère a tôt fait de repérer mon indélicate observation. Me piégeant à mon propre jeu, c’est à son tour de me regarder intempestivement par rétroviseur interposé. Pour rompre le charme et briser la glace, je lui demande de me répéter l’adresse où elle veut que le la conduise.

J’en profite pour l’interroger sur l’origine du joli accent de sa voix. C’est un prétexte pour pouvoir poursuivre ma contemplation, mais lorsqu’elle me dit qu’elle est originaire d’Iran, je comprends la tristesse de son regard. J’entrevois la noirceur qui s’y est immiscée.

Elle va me parler de la possibilité de cette guerre, des intégrismes, d’une Perse révolue et de sa famille là-bas à Téhéran. Elle va me faire comprendre la chance que j’ai d’être né dans un pays où règne la paix, où l’on est encore libre de ses actes.

En fait, elle ne m’a rien dit de tout ça.

Je l’ai compris dans la douleur de son regard, je l’ai lu dans ses yeux persans.

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Au voleur

Salut chose!

Je tiens avant tout à te remercier d’être entré dans mon taxi sans rien casser. Une vraie job de pro! Si je me fie à la trace que t’as laissée sur la vitre sale, tu t’es servi d’un « Slim Jim » n’est-ce pas? Comme j’étais stationné devant un dépanneur, j’imagine que t’as pas dû niaiser trop longtemps pour ouvrir la porte et faire le tour du coffre à gants, du rangement sous l’appuie-bras, ceux sur les côtés et les pare-soleils. Tu n’en étais certainement pas à ton premier larcin!

Ce n’est pas de ta faute, je n’aurais pas dû laisser ma mallette sur le plancher de l’auto. Elle était pourtant bien cachée. Je me demande si ce n’est pas au terminal/GPS que tu voulais t’en prendre. T’as dû te rendre compte que c’était bien fixé et que ce n’était pas le genre d’appareil facile à revendre ou à « pawner ». Encore une fois merci de ne pas avoir arraché les fils. Ça m’a été bien utile pour finir ma nuit.

Je m’étais arrêté quelques minutes pour saluer mon chum Luc qui partait pour la Guadeloupe le lendemain. Je n’y suis pas resté longtemps. Le temps d’un bon café. J’aurais aimé ça te croiser. Je ne suis pas de nature belliqueuse, mais pour toi j’aurais peut-être fait exception. Mais encore là, peut-être que tu n’as pas le choix de faire ça pour vivre? T’as peut-être une famille à nourrir? Qui suis-je pour te juger ainsi?

J’espère que tu n’as pas été trop déçu du contenu de mon sac. La caméra date de quelques années, mais est de qualité. Avec un peu de chance, tu pourrais la revendre pour 50 $. Je pense qu’il devait y rester quelques bonnes prises. Tu devrais en prendre une dans le lot pour mettre sur un des écrans de veille d’un des quelques portables que t’as déjà volé. Ce serait un « inside joke » entre toi et moi.

Sinon qu’as-tu trouvé? Pas grand-chose han? J’suis désolé. Il y a cet adaptateur pour charger mon téléphone sur l’allume-cigare, mais c’est con, l’appareil était sur moi et j’avais oublié le fil chez moi. C’est sûr que mon adresse est sur la convention de garde du taxi que t’as trouvé dans mon livre de rue, mais j’aime mieux te prévenir que ton débarre-porte ne sera pas trop utile ici. Ah puis j’ai une vieille télé hyper lourde à transporter, pas de chaîne stéréo sophistiqué et mon ordi est dû pour être remplacé. Non sérieusement, ça ne vaut pas vraiment le dérangement.

Si je ne me trompe pas, il y avait aussi quelques stylos, des vieux reçus, un canif suisse, des tickets d’autobus usagés, un cache-cou et un polar : À Genous de Michael Connelly. T’aimes le genre? Ce n’est pas son meilleur, mais bon, ne me raconte quand même pas la fin. Je crois que les aventures du cambrioleur Bernie Rhodenbarr de l’écrivain Lawrence Block te plairaient bien. Ça t’inspirerait, j’en suis convaincu!

Je vais t’avouer que ce qui me fait le plus de peine d’avoir perdu est mon cahier de notes. T’as jeté un oeil dessus? Si tu ne t’arrêtes pas à la calligraphie et aux ratures, tu remarqueras qu’il y a de beaux passages et de sacrées bonnes idées là-dedans! Si je te disais qu’il s’y trouve deux trois idées de romans dedans, tu me croirais? Y’a aussi une partie journal intime, des idées pour ce blogue, des passages de nombreux bouquins et quoi encore? Ben une année de vie, j’te dirais.

Mais bon, comme je te disais, je ne t’en veux pas trop. Après tout, ce n’est juste que du matériel. Je vais ressortir ma vieille caméra et m’acheter un nouveau cahier de notes. La vie va suivre son cours, t’inquiète. Fais quand même attention à toi, t’es bien placé pour savoir que dans ton milieu, on fini toujours par tomber sur plus rat que soi…