Envoi express

La semaine dernière, le facteur éolien rentrait au poste…

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Shalom

Je suis dans le fond d’une cafétéria miteuse au coin de Broadway et de la 86e en compagnie de Jakob Bronsky qui discute avec Monsieur Selig de la difficulté d’écrire sans un sou en poche. Je suis plongé dans le Manhattan du début des années cinquante avec un rescapé juif allemand. Je suis plongé dans le Fuck America d’Edgar Hilsenrath. Le trafic et les passants autour de moi n’existent plus, le pauvre Bronsky vient de finir un autre chapitre de son roman, le pauvre Bronsky vient de se sauver d’un restaurant par les fenêtres des chiottes, le pauvre Bronsky tente d’échapper à ses souvenirs, le pauvre Bronsky fait le mort dans une montagne de cadavres fraîchement fusillés par des nazis.

Le signal d’un appel me sort des ghettos de Pologne pour me ramener au coin de Saint-Viateur et Saint-Laurent. Je dois me diriger sur De Gaspé où une course m’attend.  Je roule entre deux réalités jusqu’à l’adresse, un édifice qui abrite toutes sortes de petites entreprises et de bureaux. Assis dans les marches du lobby en compagnie de ses deux petits garçons, un grand juif hassidique se lève lentement et sort de l’édifice en tenant ses deux fils de chaque main.

Stupéfait par cet autre hasard de la route, je souris aux deux garçons que je sens tout excités de monter à bord d’un taxi. Je salue le jeune père et suis agréablement surpris qu’il pousse la conversation au-delà de la simple mention de son adresse de destination (quelques coins de rue). Il m’interroge sur l’endroit qu’il vient de quitter. Je lui réponds sans en être sûr que l’édifice était voué autrefois aux manufactures de couture. L’un des garçons qui n’ont d’yeux que pour l’écran du terminal, lui pose une question à laquelle répond l’homme dans ce que je crois être du yiddish.

Dans ces quelques mots échangés, je repense à ce pauvre Bronsky, je repense à ces six millions.

Quand l’homme et ses fils sortent du taxi, je leur souris, leur dis Shalom et retourne au poste retrouver ce pauvre Bronsky.

Hiver de gris

« Les vacances ont été bonnes? »  Me demande le patron sur un ton voulant dire : Tu oses prendre dix jours de congé alors que je ne peux me permettre de quitter mon garage plus que dix minutes?

Sur ton qui veut dire : Oui merci, je lui réponds : Oui merci.

Je ne vois pas pourquoi je relèverais son sarcasme, c’est son choix de dormir dans son garage et d’en prendre les couleurs. Il est gris, amaigri, aigri.

« Tu vas prendre le 2047. »  Inutile de prendre un ton particulier. Il me loue le pire taxi de la flotte. Le mulet. Ça signifie que je vais me faire brasser d’aplomb. Que je vais respirer les émanations du moteur et que ça va me coûter 10 $ d’extra d’essence pour la soirée.

Je ne dis rien, décroche les clés, paie ma location, sors du garage et remonte lentement l’avenue dans la grisaille d’une nuit qui s’annonce longue.  Dans l’air froid, je sens la fumée d’un feu de bois. D’une cheminée monte des cendres.

Évidemment, le taxi n’a pas été lavé. Il est couvert de plusieurs couches de sel. Eh Madame! Vous en voulez des nuances de gris?

Je pénètre dans le véhicule et je démarre la bête. Le son toussotant du moteur de l’auto m’indique qu’il ne passera probablement pas l’hiver. Il en aura vu de toutes les couleurs.

Je vérifie la jauge d’essence, installe mon permis de travail, initialise le terminal, ajuste la banquette et les miroirs. Je file une grimace au type aux tempes grises dans le rétroviseur.

Une autre année s‘enclenche, une autre nuit s‘engage. Je tiens bon, m’agrippe au volant et poursuis mes pérégrinations.