L’heure de tombée

Jeudi, cinq heures quarante-cinq. Montréal s’est transformé en gros stationnement. Quand tout le monde veut sortir de ce merdier en même temps, ça n’avance à rien. Ça me prend presque une heure pour descendre dans le bas de la ville. Quand ça va plus vite en marchant, personne ne court après un taxi. Je traverse un « Vieux» tout aussi embourbé que le reste. Je peste.

Je me dirige lentement vers l’ouest sur la rue William lorsque j’entends un « Hey!» L’homme qui porte un costume en soie qui vaut sans doute plus cher que ma garde-robe entière aurait pu ajouter « asshole», le ton aurait été parfait.

— Are you free?

Pas besoin d’être barman ou chauffeur de taxi depuis longtemps pour se rendre compte que l’homme a commencé son « happy hour» de bonne heure. Juste un pas et le type passe proche de se la péter. Ne pas avoir été pris dans le trafic, j’aurais passé mon chemin, mais je n’ai pas l’espace pour que je l’évite.

— Yeah I’m free…

L’homme s’affale sur la banquette arrière et m’indique le chemin qu’il veut prendre. Décarie nord, 40 ouest, Boulevard des Sources. Je visualise déjà le bourbier dans lequel je vais m’enfoncer, mais la façon dont il m’ordonne ses consignes me résout à lui taire dans quoi il s’embarque. C’est son choix, qu’il vive avec.

— No problem sir. 

Déjà pour se rendre à Décarie, c’est tout un aria. Sur de la Montagne, un camion est parqué en double et bloque le passage. J’arrive à le forcer et à griller le feu au coin de Saint-Antoine pour prendre la rampe de l’autoroute 20 où le trafic est déjà pare-choc à pare-choc. Pendant ce temps, costume de soie aboie à quelqu’un dans son téléphone. Vraiment classe comme type.

Ça traîne, ça stagne, ça stalle. Je lâche de longs soupirs, mais garde le silence. Déjà que je me fais chier d’aplomb, c’est hors de question que je me mette à jaser avec ce désagréable individu. Dès qu’il raccroche, je monte le son de la radio, quelque chose d’insipide, beaucoup mieux qu’une conversation qui ne déboucherait sur rien, comme la route devant moi.

Le compteur a beau faire défiler les cinq sous à bon rythme, le fait d’être d’être emprisonné dans ce carcan de béton me rend fou. Après une demi-heure de sur place dans cette tranchée emplie de gaz carbonique et d’impatience, mon client s’avance sur la banquette. Je me dis ça y est, je vais devoir me taper sa frustration.
Je suis presque rassuré lorsqu’il ouvre tout grand sa fenêtre et se sort la tête du taxi pour vomir son trop-plein de cocktails.

Je ne dis toujours rien. Par le miroir, j’observe le livide se vider. Le camionneur qui roule à côté de moi semble heureux de s’être trouvé un divertissement dans cette belle immobilité. Je file des serviettes de papier à mon passager qui s’affaisse et glisse sur la banquette. Je me demande comment ça pourrait être pire lorsque je tourne la tête de l’autre côté. Le soleil couchant s’est accroché à un effiloché de cirrostratus et le ciel devient tout simplement spectaculaire.

Le bouchon va me permettre d’observer attentivement cette superbe représentation météorologique. Préférant garder mon flegme vis-à-vis ce passager hasardeux, je me fais violence pour ne pas sortir mon appareil photo question de piéger quelques parcelles de ce happening crépusculaire.

Lorsque je quitte enfin Décarie pour prendre la 40 vers l’ouest, le soleil disparaît derrière l’horizon autoroutier. Tout simplement sublime.  Costume de soie sieste jusqu’a des Sources où je lui demande des précisions. Embrouillé dans ses vapes éthyliques, il va se tromper, me faire aller trop loin, me faire rebrousser chemin.  Je vais l’entendre s’engueuler encore au téléphone, je vais le voir penaud devant sa femme qui l’attendait dans un stationnement de centre d’achat depuis trop longtemps.

De retour vers le centre en quête d’un lave-auto, je vais l’imaginer se faire passer un savon. Je m’en fous, le trafic est passé, mon taxi est payé et j’ai la tête emplie de couleurs d’heure de tombée.

Publicités