À auteure de rêves

Ce soir-là, j’errais dans les rues instinctivement, par habitude. Je tournais dans ma tête des tournures, des formes, des images, des rêves quand est apparu ce couple au coin d’un boulevard mal éclairé. Ils sont montés et après avoir mentalement déterminé le meilleur itinéraire pour les déposer à tour de rôle, je les ai laissés à leur conversation et suis retourné à mes virevoltantes rêveries.

Quelque chose dans le dialogue derrière moi éclipsa ma demi-lune. Il était question de livres, d’édition et de mots sonnant si bien dans mes oreilles que je les prêtai sans effort. Jetant l’air de rien, des oeillades dans le rétroviseur, je perdis le fil de la conversation en tentant de retrouver où j’avais déjà vu ce regard vif et pétillant.

Quand monsieur est descendu, le plafonnier s’est allumé et j’ai reconnu ma passagère. Redémarrant le taxi, c’est un peu gêné que j’aie dit :

— C’est un honneur de vous avoir à mon bord madame.

Les mots et les livres ont repris leur place le long de Sherbrooke. J’étais le conducteur, mais ce sont ses paroles et sa présence qui me transportaient.
Ce n’est pas tous les soirs qu’on peut discuter de littérature avec une auteure dont les livres ont fait le tour du monde. Je prenais mon temps et le sien, profitant pleinement d’un autre beau hasard que la route m’offrait. Au bout de la course, je lui ai offert un exemplaire d’Un Taxi la Nuit, lui ai chaleureusement serré la main et suis retourné à mes tournoyantes rêveries.

Hier, j’ai reçu un paquet. Un livre. Naissance de Rebecca à l’ère des tourments. Gracieuseté de Marie-Claire Blais.

Mille mercis madame. Votre livre fera le tour de mon monde, il accompagnera mes rêveries routières.

Embrasser la nuit

La nuit est belle, idéale pour les longues marches nonchalantes sous les étoiles, du moins les rares qu’on peut apercevoir dans le ciel de la métropole. Je laisse mes confrères se disputer les rares clients dans les rues de la ville et vais m’installer sur un poste qui donne sur la Catherine dans l’ouest. J’ai un roman policier entre les mains, mais j’observe surtout les passants déambuler devant mes yeux. La faune montréalaise dans toute sa splendeur, dans toute sa diversité, dans toute sa déchéance aussi. Y’ a bien quelques spécimens aux attributs notables qui détournent l’attention ici et là, mais pour le moment mon regard s’est fixé sur une Amérindienne qui fait la manche de l’autre côté de la rue. Rien de subtil dans sa démarche ivrogne, dans sa façon d’aborder les gens qui font de grandes enjambées pour l’éviter. Après quelques tentatives infructueuses, la femme reste immobile quelques secondes, titube et se remet à marcher pour éviter de tomber.

Je prends alors un appel pour la rue St-Marc. Je me parque devant l’adresse, attends deux minutes et sors du taxi pour aller sonner. Le vestibule de ce vieil immeuble n’a pas changé depuis une bonne cinquantaine d’années sinon plus. Les couches de peinture successives ont fait en sorte qu’il est plus petit qu’avant, mais ce sont les mêmes boites aux lettres, les mêmes sonnettes, le même plafonnier et le même vieux radiateur qui décorent l’endroit depuis des décennies. Je sonne trois petits coups rapides et sors attendre dehors. Alors que j’étire mes courbatures, je vois une jeune fille sortir de l’immeuble. Elle semble avoir l’âge d’être encore obligée de présenter de fausses cartes pour entrer dans les bars. Malgré qu’elle porte un t-shirt des Misfits, je devine une petite fille de bonne famille. Je ne suis pas surpris quand elle me demande de la conduire à l’île des Soeurs.

À peine la course amorcée elle sort son téléphone et elle se met à raconter sa soirée à une copine. Elle parle du garçon avec qui elle a passé sa soirée. Évidemment, je n’en perds pas une miette en remplissant facilement les blancs de ce dialogue. C’est l’histoire de deux amis d’école qui deviennent lentement amoureux l’un de l’autre. Ma passagère raconte l’évolution de la soirée jusqu’au moment fatidique, le premier baiser. Elle est fébrile et donne tous les détails à sa copine qui comme moi est toute oreille. La course se termine avant la conversation. Elle me paie en rougissant un peu lorsque je lui souris. Je retourne en ville, attendris par cette conversation et je songe aux baisers que me prodigue ma nouvelle amoureuse.

La nuit est belle. Ça donne envie de prendre de longues marches nonchalantes dans les rues de la ville et de regarder briller les étoiles dans les yeux de l’être cher.

Jazz Gaz Blues

J’adore le jazz. J’aime quand ça chauffe, j’aime quand ça jamme!
Mais quand je chauffe et que ça jamme, j’abhorre!
Le jazz me gaze.

Quand toute la zone autour du site se transforme en gros parking, y’ a de quoi devenir complètement zinzin.

Faut les voir ces zouaves, ces zoufs et autres zigotos créer la zizanie dans leurs bazous!

Impossible de zigonner et de zigzaguer quand ça avance à zéro.

Croyez-moi, les zygomatiques ne font pas trop de zèle.

Faut être fort entre les deux oreilles et zoomer sur son zen.

Ce matin, je me sens bizarrement gazeux. Limite zombie.

Je zyeute mon lit et, zzzzzzzzzzzz.

Pierre qui roule…

Je m’arrête sur le coin de Berri et Sainte-Catherine pour déposer un client. Alors qu’il me règle le prix de la course recule vers moi un homme en fauteuil roulant qu’il pousse à l’aide de ses pieds. L’homme à bord cherche de la monnaie et prend son temps. Déjà, j’ai engagé la conversation avec l’homme qui cherche à formuler une phrase que j’ai devinée.

— Vous avez besoin d’un taxi?

Il fait oui de la tête. Son bras replié sur son épaule suit le même mouvement et un sourire se dessine sur son visage.

— Ça ne sera pas très long. J’éteins le moteur, car mon client n’a toujours pas fini de trouver son change dans le fond de ses poches. D’ailleurs si je peux ouvrir ici une petite parenthèse : quand vous prenez le taxi, préparez donc le montant de la course avant d’arriver à destination. Un petit deux minutes ici, un petit deux minutes là, ça fera toujours ça en économie d’essence. OK, je referme.

Deux minutes plus tard, j’ouvre le coffre et je sors dans le sillage de mon client, contourne l’auto et m’approche du handicapé. Je m’assure qu’il comprend que je ne suis pas un transport adapté et qu’il va falloir qu’il s’adapte. J’approche son fauteuil roulant le plus proche de la portière, recule la banquette au maximum et aide l’homme à monter. Il n’est pas gros, mais est plus lourd que j’aurais cru. J’arrive à l’asseoir, je rentre ses pieds à l’intérieur du taxi et l’aide à se remonter un peu sur le siège. Pendant cette opération, je continue de lui parler et lui demande si tout est correct. Il m’assure que oui, mais est essoufflé par l’effort qu’il vient de fournir. Je déplie ensuite le fauteuil pour le mettre dans le coffre et reviens derrière le volant.

Encore essoufflé, il tente de me dire où il veut que je l’amène. Je ne comprends rien et tente de décoder. Quelque chose et Masson? Non. Hôpital Rosemont? Non. Je lui demande s’il n’a pas un papier avec l’adresse dessus. Non. Peu à peu, il reprend son souffle et je parviens à comprendre théâtre. Théâtre Outremont? Oui!
Eurêka! Je peux décoller.

Chemin faisant, je parviens à comprendre de plus en plus ce qu’il me raconte. Je songe que bien souvent, j’ai des clients qui sortent des bars qui s’expriment à peine mieux que cet homme souffrant de paralysie cérébrale. Lentement, il m’apprend qu’il est parti de Trois-Rivières pour venir voir son artiste préféré : Georges Moustaki. On parle un peu de ce grand humaniste de la chanson puis il me raconte qu’il travaille comme animateur au cégep d’où il vient. Je suis impressionné par sa vivacité d’esprit et par son sens de l’humour. Ensuite, il me pose des questions sur mon job. Je répète la plupart des ses questions pour être sûr de comprendre et je m’en excuse auprès de lui. Ça le fait rire. Alors qu’au départ, j’arrivais à peine à comprendre deux mots de ce qu’il me disait, j’ai maintenant une sacrée bonne conversation avec cet homme intéressé et intéressant. Il me dit qu’il a beaucoup voyagé et qu’il a même écrit des livres sur ses pérégrinations. Il me demande mes coordonnées pour qu’il m’en fasse parvenir un exemplaire. Je suis vraiment sous le charme.

À destination, je me gare juste sur le coin. Pendant qu’il cherche son argent, je sors de mes affaires un exemplaire de mes propres déambulations et pour souligner cette belle promenade, je lui offre mon livre en cadeau. Il semble content, en tout cas moi je le suis. Je l’aide ensuite à retrouver ses propres « roues» et le roule jusqu’à la porte du théâtre. Il me remercie encore et encore. Je lui dis que tout le plaisir était pour moi et me rends compte qu’on ne s’est toujours pas présenté.

— Je m’appelle Pierre! Me dit-il difficilement, de nouveau essoufflé.

— Es-tu sérieux? Je m’appelle Pierre aussi!

Un autre beau hasard de la route…

On s’est serré la pince et je suis retourné dans mon taxi, rouler dans le soleil couchant.

Prendre son gaz égal

Après quelques semaines sur la brèche, j’étais impatient de retrouver la route, de retrouver la nuit.

Je suis arrivé au garage juste après l’orage. Une grosse branche tombée venait tout juste de démolir un des taxis et le patron tempêtait contre les éléments. Comme d’habitude pour souligner mon assiduité, il m’a loué un taxi avec plus de 250 000 kilomètres dans les essieux. Les amortisseurs n’en avaient que le nom et le siège sur lequel je devais passer les prochaines 12 heures était complètement affaissé. Avant même de démarrer, je savais que la nuit et la semaine seraient longues.

Mais j’ai quand même pris la route, rempli de bonnes intentions. Elles se sont un peu atténuées lorsque j’ai vu le prix de l’essence. Mais juste un peu plus loin, un bras levé bien haut m’a redonné espoir. Ça n’a pas été long que je me suis retrouvé dans un bouchon causé par des travaux. Je n’en avais pas encore fait le recensement. Mon client a été conciliant, mais a terminé la fin de son trajet à pied. Moi je le commençais sur le mauvais.

Avec le gaz aussi cher, les postes d’attente ont pris tout leur sens. Mes stands de prédilections étaient la plupart du temps surchargés et les appels se faisaient attendre. Avec le beau temps, les gens marchent, sortent leurs vélos, leurs patins, disons que ça ne se bousculait pas trop aux portes du taxi. Les heures étaient longues et la patience mise à rude épreuve. D’autant plus que mon vieux taxi laissait entrer dans l’habitacle de terribles émanations. Pendant que je roulais à vide, je faisais le plein de monoxyde de carbone. Je peux dire que je commençais à être plutôt gazé.

Je me doutais bien que les conditions seraient loin d’être les meilleures pour mon retour. Pourtant, j’étais content de retrouver Montréal et son monde. Heureux d’être de retour dans ses artères et d’en sentir le coeur battre. Heureux de retrouver mes oiseaux de nuit et de reprendre la conversation où je l’avais laissée. Et quel bonheur après une longue nuit de voir le jour qui se lève. Chaque fois, c’est comme le début d’une belle histoire d’amour…

Je ne risque pas de faire fortune durant les prochaines semaines. Mais j’ai décidé de ne pas m’énerver, de laisser les bons temps rouler et de prendre mon gaz égal.