Une nuit sur Terre

Les nuits et les semaines se suivent, se ressemblent, mais chacune m’apporte son lot de surprise, de belles rencontres et de beaux détours. Il y a quelque temps j’ai reçu un charmant courriel me demandant si j’accepterais de participer à un petit documentaire sur Montréal vu de mon taxi pour une série télé néerlandaise. L’idée s’inspire du film « A Night on Earth » de Jim Jarmusch, un réalisateur que j’aime vraiment beaucoup. Plusieurs équipes à travers le monde proposeront une nuit sur Terre à partir du regard d’un chauffeur de taxi. Il y aura entre autres lieux, un taxi à Moscou, un taxi à Kaboul, un taxi à Berlin, je serai un taxi à Montréal.

C’est donc en compagnie d’Annick, Ernest et Karen de l’équipe de Kondololé Films que j’ai passé ma nuit de samedi. Une belle et longue déambulation nocturne dans les rues enneigées d’une ville fébrile. D’entrée de jeu, des cohortes de gyrophares se pressant vers le square Émilie-Gamelin pour contrer les manifestants contre la brutalité policière. Ça a commencé en brassant et vu la quantité astronomique de cratères dans les rues de la ville, ça n’a pas arrêté.

Nous nous sommes attardés dans Griffintown, un quartier en voie de disparition, nous sommes allés sur l’île Sainte-Hélène où nous nous sommes arrêtés pour voir un fleuve Saint-Laurent déjà bien gonflé en cette fin d’hiver. On a roulé au hasard de la route et de la conversation. Je les ai amenés dans des rues que je parcoure inlassablement nuit après nuit. Un bel itinéraire ponctué par les déneigeuses et par les touristes venus fêter la Saint-Patrick.

Après une bonne bouffe chez Bonnie, ils ont installé une petite caméra sur le capot du taxi et j’ai vraiment hâte d’en voir les résultats. Surtout les images captées dans le tunnel Ville-Marie ou encore celles sur la Catherine où je tricote dans un trafic assez intense.
Pour terminer, on a embarqué quelques passagers qui ont accepté de se faire filmer le temps d’une course. J’ai bien aimé ce type qui se demandait si trop de bière verte pouvait changer la couleur de sa pisse. Le genre de conversation qui laisse des traces. 😉

Une bien belle nuit sur terre — ou sur neige en ce qui nous concerne — en compagnie de gens sympathiques dévoués à leur art. Tout comme vous, j’ai bien hâte de pouvoir mettre mes yeux sur le résultat de cette belle aventure. Bientôt sur un écran près de chez vous!

Tiens tandis que vous êtes encore là, j’en profite pour vous inviter à aller faire un petit tour du côté du Passe-Mot. Venise nous fait part de ses coups de coeur littéraires et son dernier billet me touche particulièrement… Merci.

Accomodements d’hiver

Après avoir perdu une bonne heure dans le parking de ce centre d’achat, je redescends vers le centre-ville en compagnie de la cousine de ma dernière passagère. Le temps qu’elle prenne place, j’ai vérifié si mes manoeuvres pour dégager le taxi n’avaient pas trop abîmé les pneus. Celui de gauche n’est plus ce qu’il était, mais celui de droite me semble encore capable de faire la job. N’empêche que la tempête redouble d’intensité et je commence sérieusement à me demander si je vais être capable de passer au travers. Mais après avoir déposé la cousine à l’hôpital Notre-Dame, quelqu’un se précipite dans l’auto et finalement les clients vont continuer de se succéder comme ça toute la nuit.

Vers trois heures, je conduis un homme qui s’en va travailler à la gare Centrale. Quand je pénètre dans l’accès qui y mène sur de la Gauchetière, j’aperçois une foule de gens bien en file avec leurs valises qui attendent bien patiemment un taxi. Comme de raison, mon client n’a pas encore fini de me régler sa course que déjà on se presse vers mes portières. J’ouvre le coffre de l’intérieur et vais aider mes prochains passagers avec leurs valises. On en rentre deux immenses — encore une chance que ma pelle n’y soit pas — et l’on en met une troisième sur la banquette. Une femme s’assoit à mes côtés avec ses bagages à main.

Ils sont partis de Toronto depuis une dizaine d’heures. Le train devait arriver à 23 h. Quatre heures de retard ce n’est quand même pas si mal avec ce temps. La femme à côté de moi veut aller à Outremont, les deux autres à Côte-des-Neiges. Un quartier qui porte bien son nom en cette nuit. La femme qui est à côté de moi est juive, les deux autres arabes. Je me demande s’ils auraient partagé le même taxi en temps normal. Le plus sympa c’est quand l’homme derrière demande à la femme s’il peut l’aider avec sa valise quand elle descend du taxi. Un beau geste de solidarité humaine que je me dis en secouant pour la centième fois de la nuit mes essuies-encroûtés-de-glace.

Je repars avec le couple vers leur quartier enneigé. Van Horne, à droite sur Wilderton et je descends vers la gauche sur une rue Kent réduite à une voie. Je ne fais pas cent mètres que je tombe face à face avec un gros Navigator qui m’empêche d’aller plus loin. Il attend qu’un quidam ait fini de dégager sa voiture pour s’y stationner. Je m’approche lentement et le type à l’intérieur de l’immense 4X4 me fout ses « hautes » en plein visage. La classe. Je sors furieux du taxi et m’approche du véhicule. À son bord trois « gangstas » qui se la joue à fond les basses. Ils me regardent arriver en gloussant. Je ne me laisse pas impressionner et me dirige vers le chauffeur qui semble sortir d’un mauvais vidéo-clip. Il ne manque que deux trois filles en bikini pour que la scène soit parfaite.

— I can’t back-up all this street yo! Me dit-il quand j’arrive à côté de lui.

Je viens de descendre une petite côte et je sais que je ne pourrai pas reculer non plus. Je lui dis qu’avec son 4X4 il a pas mal moins de chance de se prendre que moi s’il se tasse sur le côté. Il me sourit baveusement et va se reculer dans un petit banc de neige. En temps normal, j’aurais pu passer facilement dans l’espace qu’il me laisse. Mais l’auto est comme dans des rails formés par deux profondes ornières. Si je quitte ma voie pour contourner le Navigator je vais me prendre, je le sais et je n’ai pas envie de me retaper une autre séance d’avance, recule, ni de payer pour me faire sortir de là. Je ressors donc du taxi et regarde derrière celui-ci. Si je recule d’une trentaine de mètres, il y aurait une place dans une sortie de garage pour que le 4X4 s’y installe et que je puisse continuer sans m’embourber. Je retourne donc vers les blacks leur expliquer le plus calmement possible ma vision de la chose. Ça m’a tout pris pour reculer dans la petite pente, mais j’y suis arrivé. En recroisant le type du Navigator, je lui ai fait un signe de « peace » avec deux doigts. Pas mal plus adéquat qu’un signe avec un seul.

Finalement, le couple à mon bord n’habite pas au même endroit. Après avoir déposé madame sur Kent, on poursuit notre route. En m’approchant de la fin de la rue, un autre 4X4 y tourne. Je flashe mes hautes en accélérant un peu pour qu’il attende que j’en sorte. Il recule et je lui envoie la main pendant que mon client me félicite de ma conduite. Je lui renvoie la balle en lui parlant de la valise de la madame d’Outremont. On a pas vraiment le temps d’en discuter, car pendant que nous attendons à la lumière de Côte-Sainte-Catherine, y’a un homme qui semble désespéré qui agite la main dans notre direction. J’ouvre ma fenêtre et lui dis de monter. Mon client ne va plus très loin et je sais que ça ne l’embêtera pas de partager le taxi avec ce passager qui va me demander de le conduire à la place Bonaventure sur de la Gauchetière. Au même endroit où cette accommodante course a commencé.

Répondre à la pelle

Je rage d’avoir laissé ma pelle chez moi. Depuis le début de la soirée, je me répète : faut que je passe à l’appart la récupérer. Mais les clients se succèdent et m’éloignent de plus en plus du fatidique objet. Et je suis là, dans ce stationnement de centre d’achat à Montréal-Nord calé jusqu’aux essieux. Je tente avec mes pieds d’ôter cette neige épaisse et trempe d’autour des roues pour m’extirper de là. J’ai les pantalons mouillés, la sueur me coule le long du dos et je pense toujours à cette maudite pelle bien au chaud dans mon portique.

Je retourne à bout de souffle m’asseoir dans le taxi. Je finis de boire mon reste de café froid et me tourne vers ma cliente qui n’a pas l’air de s’en faire outre mesure. Elle parle au téléphone et même si je ne comprends pas le créole, je me doute bien qu’il est question de moi. Je l’ai embarquée au métro Viau où je venais de déposer une autre cliente et c’est elle qui m’a demandé de passer par ce satané parking. Avec la neige qui faisait rage, je n’ai pas aperçu un trottoir de ciment enseveli. C’est en braquant à la dernière seconde pour l’éviter que je me suis embourbé. J’avance, je recule. J’avance, je recule. J’avance, je recule. Je réussis à faire bouger le taxi un peu, mais pas assez pour prendre l’élan nécessaire pour me sortir de cette mélasse.

Je me tourne donc vers ma passagère et lui dis de prendre le volant, question que j’aille pousser le véhicule.

— Mais je n’ai jamais conduit de ma vie!

— N’est jamais trop tard pour apprendre.

Je lui explique rapidement les rudiments de l’embrayage et me voilà à pousser comme un vieux boeuf après le taxi qui « spinne par dessour ». Je retourne ôter de la neige autour des pneus, mais je commence à me résigner. Ça fait une demi-heure que je m’échine et l’auto n’a parcouru qu’une demi-longueur. Ma nuit semble fichue. De retour dans le véhicule ma cliente est tout sourire. Je lui dis qu’elle pourra mettre chauffeuse de taxi dans son C.V. et malgré tout, je rigole avec elle. Je tente une dernière fois d’aller ôter de la neige et quand je reviens dans le véhicule, ma cliente me dit que sa cousine qui reste à deux rues de là, s’en vient nous porter une pelle!

Elle arrive quelques minutes plus tard et je la remercie d’avoir répondu à la pelle. Elle s’esclaffe tellement de bon coeur que je ne peux m’empêcher d’y mettre du mien à la tâche. Je pellette une dizaine de minutes, mais on reste toujours pris. Je suis trempe à lavette et je suis sur le point de tout abandonner quand arrive une remorqueuse. Il s’approche du taxi et me dis qu’il me déprend pour 40 $. Ce n’est pas donné, mais je ne suis pas bien placé pour négocier. Il accroche le taxi, me recule d’une vingtaine de mètres et me laisse là dans pas moins épais de neige. Je suis abasourdi. Le gars me dit que si j’ai encore besoin de lui, il n’est pas très loin et que ce sera un autre 40 $ ! Dans le genre rapace, j’ai rarement vu pire.

Comme de raison, je reprends mon élan pour sortir du stationnement et je m’embourbe de nouveau. Ça fait presque une heure que je niaise là. En plus de perdre du temps précieux d’ouvrage, je me fais voler de 40 $ et je ne suis pas plus avancé. Mes clientes sont aussi désemparées que moi. Elles restent avec moi, car je me voulais le chauffeur attitré d’une autre cousine qui n’arrive pas à se trouver de taxi pour aller travailler à l’hôpital Notre-Dame. Je tente alors une dernière fois de me sortir de là. J’empoigne de nouveau la pelle et fais le tour du taxi en libérant le plus possible de neige autour des pneus. Dans le fond du parking, la remorqueuse est toujours là et j’m’imagine bien le gars en train de rire dans sa barbe attendant que je lui demande une autre fois qu’il vienne me sortir de là. Je redouble d’ardeur sur la pelle et après une autre dizaine de minutes de pelletage intensif, je retourne m’effondrer derrière le volant. Je dis à mes passagères de faire une petite prière et m’élance de nouveau. Le taxi se met à bouger et j’arrive à lui faire prendre juste ce qu’il faut de vitesse pour l’amener vers la sortie du stationnement. J’ouvre ma fenêtre et pointe un doigt d’honneur vers la remorqueuse en criant dans l’auto: « Fuck you astie de towing à marde! » quand le taxi s’embourbe dans le dernier petit tas de neige qui me sépare du boulevard Pie IX. Merde…

J’imagine que les prières de mes clientes ont été plus fortes que mes blasphèmes, car j’ai réussi à me dégager du monticule et à me rendre jusqu’à chez elles. J’ai ensuite reconduit l’autre cousine jusqu’à l’hôpital, où une autre client m’attendait, puis un autre, puis un autre, puis un autre. J’ai failli resté pris encore une couple de fois dans la nuit. Mais j’ai réussi à garder le taxi en mouvement et permis à quelques âmes en peine de regagner leur port d’attache. Ma nuit s’est étirée jusque tard dans l’avant-midi. Difficile de se confronter à l’hiver de manière aussi intense. 16 heures d’ouvrage dans la pire tempête de l’année.

Dans la matinée, je débarque sur le plateau un couple qui sort d’un after-hour. J’en ai plus que ma dose et décide d’aller me coucher quand je vois deux dames qui agitent désespérément le bras en ma direction. Bon OK me dis-je, une dernière course puis j’arrête. Elles me demandent de les amener à Montréal-Nord dans un centre d’achat sur Pie IX… Je me demande pourquoi je n’ai pas été surpris de retourner dans mes traces! 😉

Ce matin, j’ai mal partout, mais j’ai la tête remplie d’images incroyables. J’ai des dizaines d’anecdotes savoureuses à raconter. Celle-ci en était une parmi beaucoup d’autres. J’espère qu’elle vous a plu! Bonne fin d’hiver!

Betty

La nuit a été longue, les bars sont sur le point de fermer, je suis stoppé sur une lumière et j’observe ma prochaine cliente un peu plus loin sur Sainte-Catherine. Elle m’attend entre deux autos parquées devant un club de danseuses. Je sais qu’elle en sort et je me doute bien qu’elle doit avoir hâte d’aller prendre sa douche. Alors que je m’approche, elle est accostée par un punk que je vois souvent « squidger» dans le coin. Au fil des mois, j’ai vu ce gars se dégrader comme c’est pas possible. C’est à se demander s’il va passer l’hiver.

À leur hauteur, la fille ouvre ma portière, mais prend son temps pour finir sa conversation avec le loqueteux. Les deux sont tout sourire comme s’ils se connaissaient depuis longtemps. Avant de se laisser choir dans le taxi, elle lui file un billet de 5 $. Je comprends alors que cette fille, c’est quelqu’un de pas ordinaire. Je me tourne vers elle et lui sourit à mon tour.

— Allo chéri, amène-moi chez nous honey. Je suis tellement fatiguée.

Rares sont les nuits où je n’embarque pas une de ces « psychologues » spécialisées. Elles font partie de ma clientèle régulière. En général, ces filles ont leur dose de social quand elles sortent des clubs. Le plus souvent qu’autrement elles me disent leur adresse puis c’est tout. Au fil des années, j’en ai raccompagné de toutes sortes. Des intoxiquées, des désabusées, des qui le faisait pour payer leurs études, des qui venait d’ailleurs, des avec de fausses cartes, des qui se prenaient pour d’autres et d’autres qui se prenaient la tête. J’en ai raccompagné de bien belles et pourtant cette femme fatiguée c’était bien la première fois que je la croisais.

Après m’avoir précisé sa destination, elle s’informe gentiment de ma nuit.

— Bah! En milieu de semaine comme ça, c’est pas mal calme. Toi? C’était occupé au club?

— J’ai été chanceuse, y’avait un gars qui me lâchait pas.

— Ben je le comprends lui dit-je en me retournant pour lui sourire de nouveau.

— T’es sweet mon chou. Ça fait combien de temps que tu fais du taxi?

On a commencé à jaser de choses et d’autres puis elle m’a raconté sans faux-fuyants que ça faisait 30 ans qu’elle vendait son cul. Elle m’a confié qu’elle avait commencé à se prostituer à l’âge de 13 ans pour éviter de se ramasser encore et encore dans des écoles de réforme pis des familles d’accueil. Elle m’a raconté dans les grandes lignes un parcours à faire frémir les plus endurcis. Une vie de dépendance et de débauche. Une vie à faire brailler.

Pourtant, malgré ce lourd vécu, j’avais tout au long de la course le sentiment que cette femme assise à côté de moi était un être en paix avec elle-même. Il émanait d’elle une énergie rare, une espèce d’aura que seuls possèdent les gens qui sont vraiment heureux. Une énergie qui parvient à toucher ceux qui se trouvent à proximité.

Devant son adresse, j’ai parqué le taxi et me suis retourné vers elle pour lui serrer la main et lui demander son nom. En riant, elle m’a ensuite invitée à passer la voir dans ses habits de travail.

— Tu viendras faire ton tour au club quand ce sera trop tranquille. Tu vas voir comment je te mange ça un cerveau!

Une de ces trop longues nuits, j’irai peut-être m’y accrocher les pieds. Pour l’instant, je reste encore chamboulé par sa mise à nu.

CIBL au carré

Demain je ferai un doublé sur les ondes du 101,5 CIBL. Je serai d’abord en compagnie d’Emmanuelle Sonntag à l’émission : La vie rêvée des gens. Vous pourrez nous entendre dans mon environnement naturel puisque l’entrevue a été enregistrée à bord du taxi dimanche soir dernier. Une bien belle rencontre. C’est à 13 heures.

Je serai ensuite en direct à l’émission littéraire : Rencontre du 3e titre en compagnie de Maxime Catellier et Geneviève Doré. L’émission débute à 19 heures.

J’ai bien hâte de revoir ces vieux locaux de la rue Pie-IX et d’y ressasser de bons souvenirs.

C’est donc un rendez-vous.

« Be there or be carré » ! 😉

Passagers d’hiver

Ce lundi matin, ça me démange, ça me dit de vous jaser un peu de mon week-end. Entre autres chialeux d’hiver, j’ai eu à mon bord de bien beaux spécimens d’humains.

J’ai tourné en rond sur le plateau en compagnie d’une femme exacerbée et complètement frigorifiée qui cherchait en vain sa Volks depuis une demi-heure. Elle m’a emprunté mon portable pour retéléphoner à la ville pour savoir exactement où l’on avait remorqué son (…) de char. Je vais épargner vos yeux de ce que mes oreilles ont subi. Jamais je n’aurais cru que des mots aussi laids pouvaient sortir d’une bouche aussi jolie. 15 $ plus loin, on a retrouvé l’auto dans un autre banc de neige. Sur le pare-brise, deux contraventions et comme si ça pouvait aller encore plus mal, la petite Volks s’était fait arracher un miroir… J’ai déguerpi avant la crise de nerfs.

Ce qui est bien avec le froid c’est que ça me donne pas mal plus d’ouvrage. À moins 25 les gens sont pas mal moins patient sur les coins de rue à attendre le maudit autobus qui n’arrive pas. Probablement « pogné » derrière une charrue ou bloqué par un idiot parqué en double sur un boulevard qui n’a plus qu’une voie. J’embarque ce jeune noir qui a peine à articuler sa destination tellement il est gelé. Le temps qu’il se réchauffe un peu, je lui demande s’il a une grosse soirée en perspective. Il me dit qu’il s’en va à une soirée de méditation où il y aura des derviches tourneurs et des prières soufies. Vaguement prosélyte, le jeune m’explique un peu sa religion, je lui demande s’il connait Abd Al Malik le poète slammer français qui se réclame également du soufisme. Une conversation allumée aux antipodes de celle de mes clientes de la course précédente.

Pas mal pompettes, ces quatre filles partaient de la Pointe-Saint-Charles pour aller à un resto sur Laurier. J’ai eu droit à des comptes-rendus croustillants sur leurs aventures sexuelles. Il a aussi été question de pétanque, de sexe à Hawaii et de dauphins mais pas nécessairement dans cet ordre. Un moment donné, l’une d’elles raconte qu’elle se taperait bien un pompier. Je lui dis que la veille, j’ai embarqué un sapeur tellement sur le point de s’éteindre qu’il a arrosé un guichet automatique de son vomi. Dans mon taxi de l’autre côté de la vitrine, j’observais le spectacle en me disant que je l’avais échappé belle. La fille complètement allumée m’a demandé à quel bar je l’avais embarqué.

J’ai parlé de boxe avec un Roumain qui m’a payé un café alors que je remplissais mon réservoir. Je suis allé dans un bar chic de Westmount rendre un sac avec des bottes qu’une des serveuses avait oublié dans le taxi. Jasé de hockey avec des jeunes filles de Toronto venues encourager les Canadiens juste parce que Carey Price est beau. Un « headbanger» avec un t-shirt de Cannibal Corpse m’a dit que la musique des Foufs c’est pu ce que c’était. Qu’il y a même cette drôle de musique que le monde appelle du ska. Un genre de punk joyeux avec de la trompette. C’n’est pas comme du bon vieux Sabbath! Je suis allé à l’aéroport avec un pilote que j’ai fait rire en lui disant de conduire prudemment. Une fille que j’ai laissée au café Dahomey avait un ananas dans sa sacoche. Je suis reparti de là avec une magnifique Trifluvienne qui sentait la noix de coco. Je me suis fait photographier devant l’Hôtel Maritime par la cousine de Wilfred qui veut mettre ma face sur Facebook. Un gros asiatique de Los Angeles m’a demandé de l’amener dans une barbotte d’Hochelaga-Maisonneuve où il avait entendu parler d’une table de poker qui valait le détour. J’ai raconté l’histoire à un homme d’affaires qui sortait de l’Hôtel Saint-James pour aller au bar de Westmount où la serveuse aux bottes oubliées travaille. On s’est finalement ramassé au casino, d’où je suis revenu en regardant la lune danser entre les nuages au-dessus d’une ville froide remplie de chaleur humaine.