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Dans la peau d’un journaliste
Je ne veux pas bousculer quelques idées préconçues, j’ai beau être chauffeur de taxi, je ne lis pas le Journal de Montréal. Le Devoir non plus et la Gazette, pas vraiment. Parfois un employé de la Presse que je vais chercher en fin de soirée me laisse une copie sinon je ne l’achète pas non plus. Je z’yeute les hebdos culturel du jeudi mais je préfère de loin lire des bouquins. C’est même probablement ce que j’aime le plus de ma job. Dans les heures creuses, je m’installe sur un poste et attends les appels en me tapant des romans, surtout des polars. Je sais, il y a aussi plein de meurtres et des séries noires dans le Journal mais non merci, sans façon. La semaine dernière j’ai commencé à recevoir beaucoup de courriels à propos de mes textes qui sont sur mon vieux site Geocities ? Ça fait des années que je n’avais pas mis ce site à jour et je commençais à me poser de sérieuses questions avant qu’on m’apprenne que le franc-tireur Patrick Lagacée avait mis le lien sur son blogue.
J’ignorais que ce dernier s’était mis dans la peau d’un chauffeur de taxi pendant quelques semaines. Je viens de terminer la lecture de sa série (vieux mot tard…) et je dois admettre que c’est presqu’aussi bon qu’un Taxi la Nuit ;-)) Non sans rire, le journaliste brosse un sacré bon portrait de ce qu’est la vie d’un taximan. Il laisse la parole à quelques chauffeurs qui nous livrent leurs joies, leurs doléances. Il y parle un peu de l’industrie, nous confie quelques-unes des ses péripéties et il bouscule surtout quelques idées préconçues…
Happy Hour
Le petit couple sort enfin du bar où j’attends depuis près de 10 minutes. C’est vendredi, il fait froid, la demande est forte et je suis à cran parce que je déteste attendre. Les deux sont au sommet de leur happy hour, ils ont du fun et aimeraient probablement que je sois en « phase » avec eux. Le gars rigole et me pointe le feu rouge 200 mètres en avant du taxi et me dit : « Amène-nous à la lumière là bas, ça va être ben beau ! » La fille pouffe de rire et manque de s’étouffer. Je la trouve pas pire mais j’ai pas trop envie de rire. Je reste assez froid mais eux sont chauds ça fait pas de doute. Le gars me dit enfin qu’ils veulent aller à Longueuil faque j’décolle dans un nuage de sel. J’ai pas le goût de m’éterniser, d’autant plus que je vais devoir revenir « allège » vu que j’peux pas embarquer sur la rive-sud. Je lève le volume de la radio (genre parlez-moé pas) pis j’clanche autant que je peux dans le trafic du vendredi. Je regarde de temps en temps dans le rétroviseur pour voir si la fille change pas de couleur. A son regard je devine qu’elle a de la misère à faire le focus… Vous voyez ? Lui a l’air moins pire mais il continue de faire son comique. J’arrive au pont Jacques-Cartier en moins de deux, prends la courbe sur les chapeaux de roues et ma cliente va « s’éffouarer » dans la portière. « Tu m’as pas retenue ! » braille-t-elle à son chum qui éclate de rire. Là je me décoince un peu et je dis ben sérieusement: « Une chance que la porte était bien fermée ! « . Y’a un silence qui dure un bon 5 secondes pis on éclate tous de rire en même temps. On a continué de rigoler jusqu’a destination, dans le fin fond Longueuillois. La fille a pas été malade, j’ai eu un bon pourboire pis je suis retourné en ville. Ça fait pas deux minutes que j’y suis que le répartiteur appelle mon numéro de dôme. De kessé?? « Vous auriez pas retrouvé une sacoche dans votre taxi des fois? » Je me retourne et ne vois rien sur la banquette. Je me parque pour y voir de plus près et comme de fait, la sacoche de ma cliente est par terre. Elle a du la perdre dans une courbe. 😉 J’ai remis le taximètre et suis retourné là-bas. Ils m’attendaient au dépanneur au coin de leur rue car les clefs de l’appart étaient dans le sac… Ils ont dû attendre un petit peu (chacun son tour) mais avaient l’air pas mal content de me revoir. La fille avait même l’air complètement dépaquetée. Ils m’ont repayé la course avec un 10 piasses d’extra pour le dédommagement ! Ça a payé le taxi pour la nuit, et le chauffeur était happy.
Chauffez chauffeur !
On va peut-être finir par avoir quelque chose qui ressemble à l’hiver. C’est bien sympa des températures autour du zéro mais pas pour nous. Rien de plus réconfortant pour un taximan que de faire monter un client frigorifié qui a de la misère à te dire où il s’en va parce qu’il a la face qui craque. Le terme chauffeur prend tout son sens… J’adore les jupes courtes indépendamment du temps qu’il fait. Mais quand elles pognent dans le facteur éolien… Watow! 😉 Faut souffrir pour être belle? Eh ben Montréal manque pas de masos… C’est génial de faire monter une cliente qui grelotte, gelée comme un crotte. Je compatis tout plein et mets la chaufferette dans le prélard. N’en faut pas plus pour que je devienne un bon samaritain, un vrai sauveur à 1.40 du km au compteur. À moins 25 y’a aussi ceux qui attendent l’autobus qui sont pas mal moins patients. Je roule tranquillement près des arrêts en accrochant un beau sourire. Ça rate pas, y’a presque toujours un bras qui se lève. Et que ferions-nous sans les touristes frais arrivés qui découvrent le vrai frette humide de la ville. J’aime beaucoup observer leurs réactions quand je leur dis qu’habituellement il fait 10 degrés plus froid… Ça se glace bien dans la conversation. 😉
Au dessus du fleuve
Voyage de Nuit
Cette nuit j’ai passé une grosse heure avec deux junkies qui cherchaient à se mettre de quoi dans les veines. On a commencé le voyage par un arrêt chez Cactus sur la rue St-Hubert question d’aller chercher des seringues propres et ensuite un des gars me demande mon cell question d’appeler son vendeur. Je suis pas trop inquiet. D’abord je commence à avoir l’habitude de naviguer avec ces épaves, puis eux ce sont des vieux de la vieille. Pas de ces jeunes exacerbés prêt à imploser par le manque et capables de tout. Non, mes deux clients sont calmos, ils en ont vu une pis une autre. Maganés, mais pas des trous de culs. On est dans le centre-sud, le « courrier » se fait attendre un des deux est dehors à l’attendre et moi je jase avec l’autre. C’est dur de mettre un âge sur son visage édenté mais il a l’air d’un vieillard. Je suis sûr qu’il est loin d’avoir l’âge qu’il fait. On attends toujours, l’autre revient et me redemande mon téléphone. Je laisse aller, la nuit est tranquille pis le compteur tourne anyway. Finalement le livreur arrive mais il n’a plus de « mou » c’est le premier du mois, la demande est forte. Il n’a que du dur… J’pose pas de questions mais j’imagine que le mou c’est ce qui s’injecte, pis le dur c’est du crack, de la freebase. Mon client est énervé, me redemande mon cell pis il appelle un autre contact. Direction le plateau où on va encore attendre après un courrier qui doit être aussi occupé que le premier. Autant qu’il s’énerve avec son pusher au téléphone autant qu’il est relaxe pis plutôt poli avec moi. J’essaie tout de même de pas avoir trop l’air de fraterniser avec eux mais bon, ce sont quand même des humains pis qui n’a pas ses petits problèmes hein? Après avoir réussi à avoir ce qu’ils voulaient on a continué le périple à un dépanneur 24h. où on vends de la bière quand les bars sont fermés et ensuite on est retourné à l’endroit où je les avaient fait monter. Ma nuit s’est terminée avec ce voyage. À l’heure où j’écris ces lignes mes deux clients doivent être quand à eux sur un autre type de voyage…
Neiges
P’tit Crisse !
Hier soir pendant le rush de la fermeture des bars j’embarque un client Mont-Royal et Clark pour l’amener St-Laurent et Roy. Le genre de course que j’aime, un ptit 5-6 piasse vite fait et je reste dans le feu de l’action. Comme de fait, au coin de Roy en attendant que le mec me paye, je vois arriver deux filles et d’un signe de tête j’leur signale que ce ne sera pas long. Mais le gars niaise, fouille dans toutes ses poches, c’est long et les deux filles hèlent un autre taxi. Le type me demande si je prends la carte de crédit, comme c’est pas le cas je l’amène un peu plus haut au guichet automatique et j’attends, j’attends et j’attends encore. Le gars que j’observe s’acharne sur la machine et ça me semble clair qu’il n’en tirera pas un billet. Pendant ce temps les taxis embarquent autour de moi et je commence sérieusement à m’énerver. Le compteur roule toujours mais je me doute bien que je ne serai pas payé. Le gars revient et me dit que le guichet marche pas etc. etc. etc… J’lui demande une carte d’identité, d’assurance sociale, maladie, quelque chose en gage mais le gars me dit qu’il n’a rien alors que 10 minutes avant il me parlait de carte de crédit. Faque je sors du char, regarde le gars dans les deux yeux et j’lui dit qu’il me fait perdre mon temps, qu’il m’a fait manquer un voyage et que là il me paye ce qu’il me doit ou ça va aller mal. Il me demande si je vais le frapper? Je lui répond que ce serait la moindre des choses. C’est du bluff, chus pas méchant pour cinq cennes, mais le gars lui le sait pas, pis des fois ça marche. Le gars n’a pas l’air de me prendre trop au sérieux faque je le pogne par le collet, je prends mon élan et mon poing vient s’arrêter à deux pouces de son visage qui s’est laidement crispé. J’ai vraiment eu l’impression que le gars allait pisser dans ses culottes. Là j’lui dis : « Pense tu que j’vais cogner un mec pour 10 piasses? Décolisse de ma face ptit crisse! » Il n’a pas demandé son reste et est parti. Pendant ce temps à la porte du guichet y’avait 3 personnes que je n’avais pas remarqué qui assistaient à l’altercation. Ils étaient tous crampés 😉 J’leur ai rendu leurs sourires et je les ai finalement eu comme clients. Une course jusqu’à NDG. On a rigolé tout le long et à la fin j’ai pas eu de trouble à me faire payer.
Ramasser des soûls
Mon travail m’expose à une panoplie d’humains se trouvant à divers degrés d’éthylisme. D’la petite pompette sortant d’un 5 à 7 jusqu’au gros moron soul comme un cochon, je ratisse large. C’est dur de juger à quoi je m’expose avant que le client soit assis dans le taxi et souvent je ramasse à mes dépends. Et deux fois plutôt qu’une. Quand un client dégobille son dernier lunch dans mon taxi, c’est rarement ce dernier qui se tape le lavage. Quelqu’un de malade dans le cab, ça arrive rarement mais quand ça arrive c’est toujours une fois de trop. J’ai toujours comme une grosse envie de me servir de la face du vomitif comme moppe mais bon… Je traîne toujours des ptits sacs au cas ou mais encore là, tout peut arriver. Un soir je m’arrête à côté d’un mec au bras bien haut. Il me dit que ma cliente s’en vient, qu’elle a un peu bu mais que ça devrait être correct vu qu’elle a déjà vomi… Ouain. La fille embarque, effectivement elle a l’air pas trop pire mais je lui tends quand même un petit « au-cas-ou ». J’ouvre la fenêtre pour faire un peu d’air et j’évite de prendre les courbes trop vite. A mi chemin je sens la fille respirer plus fort et comme de fait, elle se met à dégueuler. J’suis content de lui avoir donné un sac et encore plus d’arriver à destination. Elle me paye et sort. Gentleman j’attends qu’elle soit dans le hall de son immeuble avant de partir et comme je décolle, je file un coup d’oeil derrière pour voir si y’a pas de dégâts. Rien sur la banquette ça semble bien beau mais je remarque le sac sur le sol. Je débarque pour le jeter dehors et quand j’ouvre la portière une envie de tuer m’assaille. La garce s’est vidée entre le siège et la porte. Le truc dans lequel s’enroule la ceinture de sécurité en est plein et le sac « au-cas-ou » est vide… J’ai passé une heure à nettoyer. M’a fallu défaire la bébelle de la ceinture pour tout ôter. Vous croyez que c’est dégueulasse? Essayez d’imaginer l’odeur maintenant… Malgré un lavage assez intensif, j’ai ramené le taxi au garage. Ça puait tellement la bile, que ça aurait été honteux de faire monter quelqu’un d’autre dans la voiture. Pas trop rentable comme veillée. Ça rentre certainement pas dans la catégorie bénéfices marginaux. Ça donne même quasiment l’envie de prendre un coup. Enfin bref tout ça pour vous dire chers potentiels futurs clients, faites donc attention aux mélanges et surtout si ça arrive, visez le sac… Ok? Merci.



