Y’a des soirs comme ça

Je suis stoppé sur l’accotement de la 640 entre Lorraine et Terrebonne. Dehors, entre les deux portières, ma passagère accroupie est en train de pisser sa fin de soirée. Celle-là, c’est la première fois qu’on me la fait. Mais bon, quand faut y aller, faut y aller… Encore chanceux d’avoir retrouvé quelques napkins froissées dans mes poches.

Embarqué devant un bar sur la « Main », je n’ai pas eu besoin de beaucoup de détails pour comprendre que ma cliente est en beau tabarnaque. Une trop longue journée, une trop platte soirée et un chum bourré, incapable de chauffer. J’ai tout mon temps pour l’entendre chialer, on s’en va en profonde banlieue. Je n’en demandais pas tant pour finir ma nuit.

Je suis quand même un peu nerveux, car elle m’a dit qu’elle n’avait pas d’argent sur elle et que ses clés étaient restées dans le camion de son chum. Instinctivement, je sens que je peux lui faire confiance, mais je ne peux m’empêcher de jongler. C’est à ce moment que ma cliente qui remonte sa petite culotte tombe sur le derrière sur le bord de l’autoroute. Ça va aller! dit-elle en se relevant péniblement. Je me mords les joues pour m’empêcher d’éclater de rire quand elle revient à bord pour le moins embarrassé. Elle n’est pourtant pas au bout de sa peine.

On se retrouve quelques minutes plus tard dans l’entrée de son bungalow. Elle me laisse son sac et me dit qu’elle revient tout de suite, qu’elle a un truc pour entrer par une fenêtre. Pour rire, je lui demande si elle a besoin d’une barre à clous. Après quelques instants, elle revient et me dit qu’elle la prendrait bien. C’est à mon tour d’être embarrassé quand je lui explique que c’était une farce.

Je sors du taxi pour aller examiner la fenêtre par où elle veut entrer. C’est barré de l’intérieur et c’est évident qu’elle va devoir la casser pour entrer chez elle. C’est hors de question que je m’en mêle, c’est le genre d’histoire qui peut vite se retourner contre toi. Qu’est-ce qui me dit à ce point qu’on se trouve vraiment chez elle? Ma cliente donne alors un bon coup de poing dans la fenêtre qui ne cède pas. Je pense alors que le démonte-pneu ferait sûrement l’affaire et je retourne vers l’auto en lui disant d’attendre pour qu’elle ne se blesse pas.

J’ai la tête dans le coffre du taxi quand j’entends le fracas de la fenêtre qui éclate. C’est suivi d’un : J’me suis pas fait mal! lancé par la fille toute fière d’elle. Je ne peux m’empêcher d’éclater de rire. C’est tellement absurde comme situation! Déjà, je pense à ce billet…

La fille ressort par la porte de devant et vient me retrouver avec quelques billets dans les mains. À ce point, je compatis avec elle en songeant à la soirée merdique qu’elle vient de se taper. Elle s’excuse encore et encore pour tous ces inconvénients et ces déconvenues. Je la quitte en lui disant de ne pas s’en faire, que ça resterait entre nous…

De l’eau sous les ponts

L’homme se penche en me montrant une cigarette qu’il vient d’allumer. Je hoche la tête en lui faisant signe de monter. J’ai fumé assez longtemps pour savoir ce que c’est et malgré les années d’abstinence j’en apprécie encore parfois les effluves.

Après quelques banalités d’usages, il m’annonce que c’est sa dernière nuit à Montréal. Après 7 années ici, il retourne dans sa contrée natale, à Toulouse dans le sud de la France. Je sais qu’il vient d’arroser ça avec plusieurs amis qui vont le regretter, je sens qu’il est déjà un peu parti et que les émotions se bousculent dans sa tête tout comme le taxi dans les rues de cette ville.

Pendant que je l’accompagne dans sa dernière virée, je le laisse silencieusement errer dans ses pensées alors que les miennes remontent le temps. C’était en quelle année déjà? J’avais pris une sabbatique de l’Université pour aller me balader dans les Europe. C’était en automne, je marchais de long en large dans les rues de Toulouse. J’attendais mon ami Luc qui venait me rejoindre pour continuer le périple. Toulouse, la ville Rose, à cause de la couleur des briques. Le ciment de ma mémoire est pour le moins friable.

Dans le vague de ses volutes veloutées, mon passager pourrait sans doute me dire le nom du pont sur lequel je m’étais arrêté.
Quelles pensées nous passent par la tête, debout au milieu d’un pont? Pas tout à fait d’un côté, pas tout à fait à bord, on regarde l’eau du fleuve couler, on laisse aller nos pensées pas nécessairement dans le même sens.

Mon client ouvre sa fenêtre pour jeter sa cigarette, il me parle de son fils qui est né ici, qu’il va continuer de voir grandir là-bas. Je lui parle de l’hiver, du vrai, avec ses rafales glacées et ses neiges qui n’ont pas de mots pour les définir. Ça va lui manquer.
Je lui demande le nom du fleuve qui coule dans sa ville. La Garonne. Je m’en souvenais plus.

Je me souviens par contre que là-bas, au milieu du pont, c’est au Saint-Laurent que je pensais. Question de redéfinir sa géographie, de tester ses ennuis. Beaucoup d’eau a coulé dessous depuis.

Ce matin je me plais à songer qu’un de ces jours, debout au-dessus de la Garonne, ce passager aura certainement une pensée pour un fleuve qui coule ailleurs.

Tourner la nuit

Il y a quelques mois, j’ai accepté de participer au tournage d’un documentaire sur la nuit et sur les gens qui vivent « à l’envers » des autres. Dès le départ, j’ai été séduit par l’approche de la cinéaste Diane Poitras et par sa volonté de faire son film malgré la petitesse des moyens. J’avais également envie de sortir un peu de ma routine, de vivre un autre genre d’aventure.

En juin dernier, j’ai tourné quelques scènes, dont quelques-unes, qui se déroulent pendant que je roule. Un tournage, des virages et un bon lot d’images. Toutefois, les rues de la ville ayant eu raison de la suspension du taxi depuis belle lurette, les prises sur la route étaient pour le moins cahoteuses.

Cette semaine, d’autres scènes étaient prévues à l’horaire. Pour l’occasion, j’ai eu droit à un véhicule de location flambant neuf.
Quand je me suis retrouvé derrière le volant de cette Nissan Altima, j’ai eu l’impression qu’on avait repavé la ville au grand complet. Ça a changé le mal de place pendant deux soirées. Je ne doute pas que ça ait également donné de très belles images.

J’ai bien hâte de mettre mes yeux sur le résultat final. Je vous tiendrai au courant. Évidemment…

Le temps de rentrer

Il a bien dû se passer quelque chose d’intéressant ces derniers jours, mais c’est comme si ma semaine de vacances se prolongeait. Les clients se sont succédé à bord, mais j’avais encore la tête entre Caraquet et Rimouski. J’ai bien dû avoir quelques conversations passionnantes et sûrement qu’une ou deux passagères m’auront fait ajuster mon rétroviseur, mais je roulais encore sur les vagues du fleuve qui viennent effleurer la 132 gaspésienne. Revoir encore une fois le soleil se coucher dans le Saint-Laurent, c’est bien assez pour se perdre dans ses pensées en montant la « Main ».

Mon séjour dans les péninsules fut bref, mais juste ce qu’il faut pour décrocher. Juste ce qu’il faut pour me rendre compte que les journées rapetissent. Juste ce qu’il faut pour voir les nouveaux étudiants débarquer en ville.

Je réalise que la plupart de ces jeunes n’étaient pas nés quand j’ai grimpé à bord de mon premier taxi.

L’automne s’en vient.

Ici et ailleurs

Après une semaine des plus tranquille, on dirait que tout le monde s’est passé le mot pour envahir Montréal et célébrer cette dernière nuit de juillet.

Les feux d’artifice viennent de finir, le tunnel Ville-Marie encore barré déverse son flot d’automobiles dans le centre-ville. Je suis immobilisé depuis 15 minutes au coin de René Levesque et de la côte du Beaver Hall. Même pendant les pires heures de pointe, on voit rarement ça. Mon client comprend dix minutes trop tard que ça va aller plus vite à pied. Plus loin, la rue Berri est fermée pour le gros party de la fierté gaie, les travaux sur Sainte-Catherine semblent vouloir encore durer jusqu’à l’année prochaine, Sherbrooke s’est rétrécie d’une voie et tout le monde tente de se dépêtrer dans cet immense capharnaüm métropolitain. Dans une cacophonie de klaxons, le nouveau terminal retentit pour m’offrir une course à proximité. Compte tenu de l’étau dans lequel je suis coincé, je passe mon tour et je prends mon mal en patience, car je sais que tout ce bordel va jouer en ma faveur tout à l’heure.

Les courses vont se multiplier et je raccompagnerai des dizaines de clients de bars en bars. J’embarquerai des tatoués qui me causeront du show d’Arcade Fire, des touristes vénézuéliens me feront sourire en sortant abasourdi des Deux Pierrot, un groupe de jeunes filles déjà matantes et pompettes s’exciteront pour célébrer le « shower » de leur chumette assise dans le taxi que je laisserai dans mon sillage en grillant une lumière jaune foncé, une jeune jamaïcaine sentant la ganja laissera ses deux mômes s’endormir pendant une course au fin fond de ville LaSalle, une blonde décolorée et trop maquillée exercera ses charmes sur moi avant de sortir le grand jeu dans un club de la Main, un couple gai n’attendra pas d’être arrivé à l’hôtel pour se tripoter allègrement sur la banquette arrière, un homme trop soul sortira du taxi parce que je n’arriverai pas à comprendre où il veut aller, deux étudiants ontariens profiteront de leur « Civic Day » pour découvrir Montreal by night, une belle de Verdun me fera craquer avec des sourires ambigus, je lui laisserai mon numéro de téléphone et continuerai de rouler à travers la ville, la tête ailleurs.

Le dernier motel

Ça fait près d’une quinzaine de minutes que j’attends dans le parking de ce motel décrépit. De tous les motels de bas ordre qu’on retrouve le long de la rue Saint-Jacques, c’est de loin le plus délabré. Dans les reflets d’un soleil qui descend lentement, tout semble baigner dans la pisse. Accoudé à la balustrade rouillée du deuxième, un noir portant des verres fumés et un ensemble de basketteur défraîchi m’observe en grignotant un cure-dent. Plus loin, un homme vêtu seulement d’un pantalon joue avec sa longue barbe sale en discutant avec lui-même. J’observe ensuite une femme d’une maigreur horrible sortir d’une des chambres en claquant la porte. Flottant dans ses vêtements, elle porte sur elle tous les ravages du crystal meth. Tant bien que mal, je réponds au sourire édenté qu’elle m’offre en passant à côté du taxi.

Tout est sale ici. Même l’amour propre a foutu le camp.

Ça fait quinze minutes que j’attends. Je regarde le petit sac à main que la cliente a laissé et je ne tente même pas de deviner ce qu’il contient. Je sais que je ne verrai pas la couleur des 30 dollars qui s’affichent au compteur. La jeune amérindienne attend toujours devant une porte de chambre qui ne s’ouvre pas. Dans son regard hébété, je comprends que la réalité n’a plus grand emprise sur elle. Je comprends aussi que ça ne servira à rien de m’énerver. En fait, vu la destination de la course, je m’y attendais un peu.

Quand je réalise que je n’ai qu’à moi à m’en prendre, j’appelle la cliente, lui redonne son sac et reprends la route. Depuis, je songe aux êtres qui viennent s’échouer dans ce motel. Aux êtres qui se retrouvent tout au bout de ce que la vie a à offrir.

Pour certains, c’est le dernier motel avant le grand voyage.

Phase terminal

J’ai appris la nouvelle il y a quelques mois déjà. Je savais que ses jours étaient comptés, mais hier quand j’ai vu l’appareil qui était branché à ses côtés, j’ai su qu’il n’en avait plus que pour quelques jours. Il m’a accompagné dès le premier jour comme chauffeur de taxi. Il m’est arrivé de le laisser de côté, de le bouder et de lui fermer le bec quand il m’énervait, mais j’y revenais toujours. Sans lui, je ne sais pas ce que j’aurais fait.

Hier en déverrouillant le taxi, j’ai réalisé que c’était bientôt fini. On avait finalement installé le terminal qui dans quelques jours va remplacer le radio-taxi pour la répartition d’appels.

Fini les vols d’appels, les discussions qui n’en finissent plus lors de la répartition. Les appels apparaîtront sur le moniteur du terminal et seul le chauffeur à qui appartient le voyage verra l’adresse correspondante. Exit les rapaces et les voleurs. D’ailleurs, beaucoup de chauffeurs ont quitté Diamond depuis l’annonce de ce changement. Bon débarras! Au final, c’est le client qui va y gagner avec un service beaucoup plus rapide.

Reste qu’il y aura une petite période d’adaptation. J’ai suivi une formation il y a quelques semaines, mais hier, j’avais oublié les codes pour me connecter au réseau. Ce n’est qu’en fin de soirée que je me suis souvenu que c’est mon permis de chauffeur qu’il fallait que je rentre dans le terminal et non le numéro de vignette du taxi comme je m’acharnais à le faire. Lorsque j’ai réussi a me brancher, l’écran a affiché que j’étais le quatrième véhicule dans la zone 450… En plein coeur du Plateau! 😉
J’ai démarré le taxi et j’ai roulé jusqu’à ce que je trouve le 514 en plein centre-ville. Non, mais !

C’est le 26 juillet que le radio-taxi se taira pour toujours. On n’arrête pas le progrès comme dirait l’autre. Je suis heureux que cette nouvelle technologie fasse son entrée dans le métier que je fais. Paradoxalement, je sais aussi que les voix qui accompagnaient mes nuits pendant toutes ces années vont me manquer.

J’en profite pour saluer tous ces répartiteurs-trices chez Diamond. Bon courage dans vos nouvelles tâches et au plaisir de vous entendre de nouveau quand j’appellerai comme client.

Des liens qui déménagent

Je viens de passer ma nuit de congé à continuer d’aménager mon nouveau petit chez moi. Ça commence à prendre forme, mais avec tout le temps que je passe sur la route, j’ai l’impression que je vais être encore dans les boites pour encore quelques semaines. Ça me va, je ne suis pas pressé. Ici y’a pas de compteur qui tourne.

Je voulais remercier encore une fois mes amis qui sont venus me prêter main-forte lors de ce déménagement. Parmi eux, mon vieux pote Denis Lord qui est monté de Sutton pour l’occasion. Denis qui a signé la préface du tome premier d’UTLN est également l’auteur (sous le pseudonyme de Rosebeef) du surprenant album bédé DeKessé publié aux éditions des 400 coups. Ces jours-ci, monsieur Lord participe à un projet des plus intéressant dans son coin de pays. Ça s’appelle le Labohem et c’est un collectif qui réunit pour un mois des artistes de Sutton pour créer avec les habitants de l’endroit. Les oeuvres sont exposées à travers la municipalité et heureusement pour l’urbain que je suis, ça se retrouve aussi en ligne. Je vous invite à aller y jeter un coup d’oeil. Y’a un grand vernissage qui aura lieu le 23 juillet si vous passez dans le coin.

Un petit salut aussi à Éric Thériault qui est également venu se taper quelques boites. Je vous conseille vivement son album Veena également aux éditions des 400 coups.

Bon! Une autre boite avant d’aller me coucher.