L’ Ère du Cellulaire

Un lecteur m’a envoyé un article paru dans la Presse la semaine dernière dans lequel Nathalie Collard se désole du fait que les chauffeurs de taxi d’aujourd’hui parlent plus au téléphone qu’à leurs passagers. Les conversations à bâtons rompus, le Montréal commenté, les observations météorologiques, les confidences diverses dont les chauffeurs meublaient leurs courses ont disparus au profit du cellulaire. La journaliste ajoute que pour avoir du vécu de taximan il faut maintenant passer par les blogues et me fait au passage une petite plogue. 😉

Pourtant l’utilisation du téléphone cellulaire n’est pas l’apanage des chauffeurs de taxi. Faut pas se promener longtemps sur Ste-Catherine pour constater le nombre impressionnant de monde qui ont l’oreille vissée à leur appareil. C’est un fait de société qui se répercute partout dans les rues et dans les véhicules qui roulent dessus. La journaliste a beau s’attrister de ne pas trouver d’interlocuteur lorsqu’elle grimpe à l’intérieur d’un taxi, je peux lui dire que plusieurs fois par nuit, mes conversations avec mes clients sont interrompues par un appel impromptu. Comme quoi ça va des deux bords.

Ça me rappelle un soir, j’ai 4 hommes comme clients qui s’en vont sur St-Laurent dans le secteurs des bars chics. Sonne alors le téléphone d’un d’eux, l’autre en profite pour passer un appel, le téléphone du suivant sonne et ça prends pas une minute pour que celui du quatrième sonne aussi. C’est presque surréaliste, mes quatre clients parlent en même temps mais à aucun d’eux ! Et comme si la situation n’était pas encore assez cacophonique, mon téléphone s’est mis à vibrer… Je me souviens encore du regard ahuri d’un automobiliste arrêté à mes côtés sur une lumière. Assez cocasse merci.

Mais bon, je comprends les doléances de la journaliste. C’est pas des plus intéressant de devoir se farcir un chauffeur qui discute à une tierce personne. En ce qui me concerne j’abrège mes conversations au téléphone quand je fais monter un passager. C’est juste une question de respect. Par contre je ne suis pas d’accord avec elle quand elle préconise l’interdiction du cellulaire (qu’elle semble vouloir limiter qu’aux chauffeurs de taxi ?! ) . Aujourd’hui beaucoup de clients font affaire directement avec un chauffeur avec lequel ils se sentent à l’aise. C’est aussi une question de rejoindre ses proches, de rejoindre une remorqueuse en cas de besoin, ou encore le 911. Pour une question de sécurité au volant, je serais d’accord avec le port obligatoire du casque (head-set) mais l’interdiction du cellulaire? Je n’y crois pas. On peut quand même en parler…

L’Amer

L’homme s’est affaissé sur le siège arrière en lâchant un soupir qui en disait long sur la soirée qu’il venait de connaître.
Il m’a dit où il voulait aller, m’a demandé s’il pouvait fumer et a pris une grande bouffée de nicotine salvatrice. Il n’en fallait pas plus pour qu’il se détende enfin. Il portait sur lui l’odeur des heures passées dans une cuisine. Un mélange de bouffe et de sueur.

Je capte son regard dans le rétroviseur et dis :

–  » Une autre de faite? « 

–  » Mets-en… J’viens de faire un double, j’suis crevé. Puis demain j’ai un autre double, je dois être fou ! « 

–  » Tu veux ! Qu’est-ce tu va faire avec tout ce cash? « 

–  » Ah si tu savais ! « 

J’ai pas eu à y tordre le bras pour lui faire sortir le trop plein. Des fois la vie force les débordements. Il m’a parlé de ses fillettes, de son divorce, de la vie de débile qu’il doit se taper pour payer la pension alimentaire. M’a exprimé la haine qu’il éprouvait à l’égard de son ex. Dérangeant…

– « Tu vas quand même pas aller grimper dans un pont toujours?  » J’ai ajouté pour alléger un peu l’ambiance.

Il s’est allumé une autre cigarette et m’a dit qu’il y pensait des fois. Il a continué à verser son venin sur le système. Mais revenant encore avec hargne dans son dégoût envers la mère des ses enfants. Un discours fielleux, empli de violence, pas de ceux qu’on aime entendre. En même temps, le fait qu’il verbalise cette haine, qu’il sorte le méchant en fin de compte, je crois que ça ne pouvait pas faire de tort.

–  » Elles ont quel âge tes p’tites ? Comment elles s’appellent? « 

Là le discours de l’homme s’est fait tout autre. Il m’a parlé avec affection des ses fillettes de deux et quatre ans. De comment elles étaient tout pour lui. De l’amour inconditionnel qu’il recevait d’elles. C’est comme si je venais de changer de client. Pas le même gars pentoute !

–  » C’est juste platte que leur mère soit folle !  » Ajouta-t-il en arrivant devant chez lui.

–  » C’est jamais simple ces histoires là… Tu sais des fois faut serrer les dents, être patient pis attendre que le temps fasse la job. Dans quelques années tes filles vont être reconnaissantes de ce que tu fais pour elles… « 

–  » Je le sais bien. C’est juste que c’est la fête des mères en fin de semaine pis j’pourrai pas les voir… Ça me frustre! « 

–  » Ça paraît presque pas !  »

J’ai réussi à le faire rire un peu. J’ai senti que ça lui avait fait du bien d’en parler. Des fois ça peut aider.

–  » Vas pas grimper dans le pont là !  » Je lui ai lancé par la vitre de l’auto. Il m’a salué de la main.

J’ai continué ma nuit en me demandant ce que j’offrirais bien à maman demain.

Au coeur de la ville

J’ai mis mes pinceaux et mes rouleaux dans le congélateur et je suis retourné à mes nids-de-poule. Ça a beau être zen la peinture là, mais y’a toujours ben des limites à inhaler de ce produit la tête dans les armoires de cuisine. Je suis loin d’avoir fini mais je n’ai plus le coeur à ça et ma coloc hésite sur les couleurs faque je la laisse méditer la-dessus et je reprends la route.

Sur le chemin entre le métro et le garage, j’ai rempli mes petits yeux de ce magnifique vert tendre qui est apparu pendant cette semaine que j’ai passé dans le blanc et c’est presque guilleret que je suis arrivé au garage où mon boss m’attendait avec son air bête habituel. En fait il fait surtout la gueule parce que des semaines off, il ne peut pas s’en permettre. Il a beau être plein aux as avec ses trente permis de taxis, il ne peut s’éloigner du garage sans capoter. Tellement control-freak qu’il en vient à ne plus avoir de vie. Chacun ses choix.

J’ai l’impression que je n’ai pas fini de me taper les états d’âmes de mon boss car j’ai bien l’intention de m’en prendre plus régulièrement des semaines de relâche. Avec le beau temps qui revient, je ne vois pas pourquoi je me ferais chier dans une ville qui se transforme en gros parking. Festivals, ventes trottoirs, travaux ou juste un hostie de moron grimpé au dessus d’un pont (…) , suffit pas de grand chose pour que Montréal se transforme en bouchon. Hier la ville aurait eu besoin d’un « pontage » pour débloquer ses artères…

N’empêche que ça m’étonne toujours un peu de constater que je suis encore après toutes ces années amoureux de ma job. L’heure de pointe d’hier a duré jusqu’à 8 heures, les clients se sont faits rares et les bonnes courses idem. Mais j’étais tout de même content de renouer avec ma ville et d’en tâter le pouls.

Pause pinceaux

Mes murs étaient mûrs pour un coup de peinture.

Je laisse le découpage à ma nouvelle coloc Stéphanie et comme de raison c’est moi qui roule… Y’a des choses qui ne changent pas 😉

Je donc parqué le taxi pour quelques jours et je vous reviens bientôt avec de nouvelles couleurs et de nouvelles histoires nocturnes.

Bizarre cette idée de mettre de l’apprêt, avant !

Race de Monde

Ces derniers temps on m’a posé pas mal de questions sur André Arthur et ses commentaires racistes concernant les chauffeurs de taxi haïtiens et arabes. Selon lui ces chauffeurs sont incompétents, ils sentent mauvais, ils parlent « drôle » et quoi d’autre ?

Les problèmes de racisme dans le milieu du taxi sont monnaie courante. Tant que l’homme sera ce qu’il est, j’vois pas comment il pourrait en être autrement. Par exemple, y’a pas une maudite journée sur la route qui ne se passe sans qu’on me dise :  » J’suis content que ce ne soit pas encore un christ de nègre ou un ostie d’arabe. » Je suis vraiment fier de ma race dans ce temps là. (…) Parfois je les encourage dans leur délire, pour voir jusque où leur haine peut aller. C’est pas toujours beau à entendre. André Arthur à côté c’est de la petite bière. Parfois je leur dis que ma femme est martiniquaise juste pour les voir s’empêtrer dans leurs propos.

Le problème avec le racisme, c’est qu’il est justement entretenu par des gens comme André Arthur. Ce genre d’individus aiment attiser les préjugés et la haine. C’est bon pour les cotes d’écoutes… Le vrai problème, c’est qu’on accorde trop d’importance à ce qu’ils disent. Si les gens arrêtaient de se fier aux foutaises de ces démagogues et aux manchettes sensationnalistes qui emplissent les pages des journaux, si ils sortaient un peu dans la rue pour côtoyer ces gens venus d’ailleurs, peut-être qu’ils verraient que les aspirations de ces gens là ne sont pas tellement différentes des leurs.

Peut-être suis-je privilégié par mon métier de pouvoir jaser avec des immigrés qui viennent de partout dans le monde. C’est ce que j’adore de Montréal, cette mixitude, ces couleurs, ces odeurs, ces cultures qui se mêlent, personnellement je trouve ça extraordinaire. André Arthur affirme que le taxi est devenu le tiers-monde du transport en commun à Montréal ? Eh bien je suis fier d’en faire partie.

Qu’on s’entende bien là, je ne suis pas sans tache. Il m’arrive d’être intolérant envers autrui. Je vais même être le premier à déblatérer contre les « chinois » derrière un volant 😉 Y’a des chauffeurs de taxis d’origines variées qui me font chier des briques. Mais mes emportements n’ont rien à voir avec leur race. Ça a plus à voir avec leurs agissements et leurs manque de respect. Si un chauffeur me vole un voyage un soir, je ne ferai pas porter le chapeau à tous ses compatriotes. Des imbéciles et des « mangeux de marde » y’en a partout, c’est pas une question de race ni de couleur de peau. Y’a aussi certains de « souche » que je ne suis pas capable de sentir. Comme je disais, tant et aussi longtemps que l’homme sera ce qu’il est…

Mais bon c’est clair que l’intolérance entraîne la méfiance. Si un chauffeur fait monter un client qu’il sent haineux, pensez vous qu’il sera porté à lui donner un bon service? Y’a toujours des enchaînements qui se font et c’est à nous tous de briser ces chaînes.

La prochaine fois que vous monterez à bord d’un taxi conduit par un haïtien, un libanais, un iranien, un pakistanais ou quoi que soit son origine, au lieu d’être méfiant envers cet individu qui essaie de faire son boulot, demandez lui de vous parler de son pays. Peut-être que votre course en vaudra plus le coût…

Bon maintenant faut que j’aille me faire la barbe 😦