Hier, j’ai croisé Satan !

J’étais pourtant tranquille, je ne cherchais pas d’histoire. Je déambulais sans but précis sur la rue Saint-Paul dans le Vieux-Montréal lorsqu’au coin de Saint-Sulpice, je vois de l’autre côté de la rue, deux énergumènes venant à ma rencontre. L’un d’eux lève le bras et m’indique de tourner vers le nord. Mais comme c’est sens unique, je les dépasse et stoppe le taxi de l’autre côté pour les attendre. L’homme au bras levé m’indique alors de laisser faire et les deux passent leur chemin. Je me retourne alors, un peu énervé de m’être arrêté pour rien quand je reconnais celui qui venait de croiser ma route.

C’était l’infâme Satan.

Quoi? Vous ne connaissez pas Satan Bélanger? C’est probablement le seul en ville à avoir une table tournante qui tourne à l’envers. Comme ça, il est le premier à entendre les messages démoniaques gravés sur les disques vinyles. C’est surtout une légende de l’underground musical québécois. Un personnage tellement allumé, qu’on se consume à s’en tenir trop proche. Un vrai de vrai poète rock. Lucien Francoeur à côté, c’est de la variété.

Je recule en trombe l’auto vers le duo, ouvre ma vitre côté passager et crie :

— Eille toé mon tabarnaque! T’es mieux de venir assire ton cul icitte pis ça presse!

Il se retourne, son oeil s’est injecté de sang (OK il fait noir, je ne vois pas du tout son oeil, mais bon, imaginons que…), il s’approche du taxi et je sens qu’il va m’envoyer chez le diable d’une phrase assassine lorsqu’il me reconnaît.

— Ah ben Christ… Léon!
— Salut, mon Bruno, ça fait une paye!

C’est toujours particulier ce moment où on revoit quelqu’un après plusieurs années. Ce n’est pas juste la face de l’autre qu’on voit, mais tous les souvenirs, les délires qui s’y rattachent. J’ai eu la chance de travailler avec Satan (alias Bruno Tanguay) quelques années à la folle époque de l’étiquette de disque Tir Groupé. L’honneur aussi de revirer une couple de brosses mémorables en sa compagnie lors de toute sorte de concerts les plus débiles et bruyants les uns que les autres.

Il fait signe à son comparse, ils embarquent et ça ne prend pas deux secondes pour que les anecdotes et les souvenirs déboulent.

— Te souviens-tu de la fois que…
— Du show des…
— T’as des nouvelles de chose là…
— J’me souviendrai toujours quand t’as…

Le chum assis derrière n’en revient pas, il rit de bon coeur de nous entendre raconter nos histoires.

— T’as le temps de venir prendre une bière? Me demande Satan à destination.

— Hell Yeah !

En montant m’est revenu le souvenir de son emménagement en ces lieux. Une journée incroyablement chaude de juillet 1992. Une des pires de ma vie. Car voyez-vous Monsieur Satan n’a pas seulement une table tournante avec une « renverse », il a aussi une petite collection de 20 000 disques vinyles. Je vous laisse imaginer maintenant combien ça fait de tonnes de plastique… Je raconte ce calvaire en montant les marches de l’appart, quand Bruno me dit:

— C’est drôle que tu racontes ça pis ça adonne bien…

— Comment ça?

— Je redéménage demain!

—…

— Le timing est bon

— No way! Bruno! No fucking way! J’t’aiderai pas à redéménager tes disques, c’est pas vrai!

— Hahaha ! T’inquiètes pas j’ai donné ça à des déménageurs.

— Les pauvres! Ah! Les pauvres…

J’ai passé une grosse heure dans l’antre de Satan à jaser du bon vieux temps en compagnie de son acolyte Mister Ludwig Wax du groupe Le Nombre. La musique tournait, les anecdotes aussi et ce hasard qu’on se croise encore une fois autour de cette centaine de boîtes remplies de 33 tours. Des milliers d’albums, des millions de sillons…

Et la vie qui continue aussi de tourner. Encore et toujours…

Salut Satan! Bon déménagement! (sans moi! 😉