Halte routière

L’été a enfin décidé de s’arrêter un peu avec nous et j’en profite pour poursuivre mes vacances allègrement. Je commence quand même à m’ennuyer de la job. Ce n’est pas que je sois complètement masochiste, mais quand t’as la route dans le sang, le manque se fait toujours un peu sentir. J’avoue que j’ai hâte de retourner faire du slalom entre les nids de poules et les viaducs qui s’effondrent (Han ? quoi ? Ça n’a pas commencé à s’effondrer ? Ben quoi ! On peut anticiper quand même ! ;-)) J’ai surtout hâte de voir la gueule que me fera le patron quand je reviendrai à la fin du mois prochain. Mais j’ai encore quelques semaines devant moi pour parfaire mon bronzage. La nuit reviendra prendre toute la place bien assez vite.

Je passe une partie de ces vacances en ville et comme activité principale, je prends de longues marches et vais m’asseoir dans les parcs publics de la ville avec un bon livre. Je dois quand même avouer que je ne lis pas comme je voudrais. Je passe plus de temps à m’imprégner de l’environnement dans lequel je me trouve. J’observe les gens qui passent. J’imagine leurs occupations, leurs préoccupations, je regarde les nuages danser dans le ciel, j’épie les petites bêtes, j’écoute les sons de Montréal, je respire ses effluves changeants, je prends mon temps, de vraies vacances quoi.

Aujourd’hui, je suis monté sur la Catherine pour jouer un peu au touriste, prendre quelques photos et m’arrêter dans quelques librairies. Je l’ai arpentée lentement, découvrant des détails qu’on ne voit pas nécessairement à bord d’une voiture. Mais ce que j’ai le plus aimé de cette petite marche, c’est de constater les airs de boeuf de mes confrères taximans. Juste assez éloquent pour que je poursuive encore un peu ces vacances sans trop de regrets.

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L’homme aux valises

Je n’arrive plus à me souvenir à quoi ressemblait l’homme. On les croise sans faire trop attention. On détourne le regard de peur d’être contaminé. Ces âmes errantes, mal rasées et malpropres finissent par toutes se ressembler. Ils portent presque tous les mêmes vêtements aux couleurs des ruelles que le soleil n’éclaire plus. Ils traînent sur eux et en eux une saleté indélébile. Celui-là n’avait pas de signe distinctif mémorable. Mis à part l’odeur rance qu’il dégageait, je ne me souviens pas de lui.

Pourtant, j’ai longtemps vu et revu cet itinérant vendre des journaux dans les marches du restaurant Angela sur De Maisonneuve. Ouvert 24 heures ce resto se veut un détour obligé à la fin des « rushs » de fermeture de bars. Une nuit, alors que je m’attardais devant l’endroit, il s’est approché du taxi et m’a demandé si je voulais bien aller le reconduire chez lui. Habitué de se faire refuser la permission de monter à bord, il appuyait sa demande en me montrant sa poignée de change.

Je ne me souviens plus du type ni des mots que l’on échangea, mais je me souviens qu’il était d’une politesse que ne daignent pas utiliser la plupart de mes passagers que l’on considère comme des gens bien. Il me demanda dans un premier temps de l’amener dans le fond d’un parking près d’une série de bennes à ordures. Un racoin suintant la vieille huile à friture et où la crasse avait élu domicile fixe. J’ai ouvert le coffre pour qu’il transfère quelques sacs de vidanges qu’il avait planqués dans une de ces bennes. J’ignore ce qu’il y avait dans ces sacs. De la bouffe, des vêtements, des ordures? La valise du taxi fut vite remplie.

Ensuite, il m’indiqua une adresse sur la rue Tupper. Un immeuble à appartements bas de gamme qui déteint dans le paysage. Sur place, il me demanda de l’aider à monter ses sacs jusqu’à son appartement. Bien que je ne me souvienne plus de l’homme que j’accompagnai là en cette fin de nuit, je me souviendrai toujours de l’endroit où il vivait. Ce ne fut ni la saleté, ni l’odeur qui s’inscrivirent alors dans ma mémoire, mais l’image d’une pièce remplie de valises! Une quantité surréelle de valises de toutes sortes, couleurs, dimensions, époques. En métal, plastique, cuir, toile. Du plancher au plafond, des valises empilées. Aucun meuble, que des valises et encore des valises. J’en avalai ma salive.

Le temps que l’homme revienne avec mon du, je restai là, qu’une minute tout au plus. Mais l’image de cette pièce est inscrite dans ma mémoire à tout jamais. J’ai spéculé longtemps sur la provenance de toutes ces valises. C’était peut-être un ancien employé aux objets perdus ou dans une consigne de gare ou peut-être même un ancien maroquinier. Pourtant, j’ai le sentiment que l’homme les avait ramassées peu à peu au fil de ses errances. Des années de pas perdus et de déambulations pour amasser ces objets voués au voyage. À travers chacune de ces valises, l’homme s’offrait peut-être les plus belles odyssées, les plus longues croisières, les plus spectaculaires expéditions. Des périples où le soleil brille toujours, où les rêves ne se terminent jamais.

Je ne me souviens plus à quoi l’homme ressemblait. Mais je me souviens que cette nuit-là, c’est lui qui m’amena ailleurs.

Toucher du bois

Dans l’actualité récente, il a été question d’agressions et de vols envers des chauffeurs de taxi. Faut être mal pris en maudit et surtout pas mal minable pour s’attaquer à des travailleurs qui peinent à faire le salaire minimum. Nous sommes des plus vulnérables sur la route et même si en général les gens de Montréal sont sympas et se respectent, on est pas à l’abri d’un « petit trou de cul » prêt à nous faire la peau pour moins d’une centaine de dollars.

Jusqu’à maintenant dans ma carrière, rien de sérieux ne m’est arrivé. Je touche du bois!
Mais ça a passé proche à quelques reprises…

J’arrive devant l’adresse et j’attends. Ça ne vaut pas la peine de s’énerver, c’est dimanche et la soirée est super tranquille. De plus, je vois bien qu’en haut des marches on semble plus ou moins s’activer derrière les rideaux.

Après quelques minutes d’attente, je vois descendre des marches un couple pour le moins vacillant. Le gars est en boisson et cache tant bien que mal une bouteille de vin dans son blouson. Il a une gueule de boxeur qui ne semble pas avoir remporté beaucoup de matchs dans sa vie. La fille pour sa part semble sur le point de tomber au tapis. Elle gazouille des mots que je n’arrive pas à comprendre. Outre le fait qu’elle soit complètement naze, elle a l’air d’une donzelle de quatorze ans gros max.

Déjà, je suis sur mes gardes mais pour être cool et ne pas me les mettre à dos dès le départ, je dis au mec en pointant de la tête la bosse sous son blouson, de faire attention pour ne rien renverser.

– Ok boss! Bring us to the Parking boss!

– You mean the club on Amherst?

– Yep that’s the one awright.

Ce club est connu pour sa clientèle gaie et lesbienne mais parfois y’a des DJ’s invités qui attirent un public plus large. Déjà ça m’informe qu’ils ont probablement pris des speeds, de l’extasy ou quelques autres comprimés.

J’essaye de trouver quelque chose de bon à la radio et clanche autant que possible pour les étourdir ce qu’il faut. Dans le tunnel Ville-Marie on sent bien les courbes… De temps en temps je regarde le gars dans mon rétro et plus ça va, plus je sens qu’il y a quelque chose qui cloche dans son attitude. Je trouve ça d’autant plus bizarre que ce sont des passagers qui ont téléphoné et qui ont donné une adresse pour qu’on aille les chercher. Quelqu’un qui veux faire un coup, n’est pas aussi stupide. Mais n’empêche que je trouve le gars pas mal louche. Appelez ça un sixième sens ou l’expérience mais je décide de me mettre à jaser avec lui pour m’assurer de ses intentions.

Après une couple de questions banales sur ce qui se passe au club où l’on se dirige et sur le prix que ça coûte, etc. le gars un peu énervé me demande alors si je travaille dans la police! Ce à quoi je réponds qu’on ne peut jamais être sûr de rien dans ce bas monde… En soutenant son regard dans le miroir je lui mens que je connais même des chauffeurs qui sont membres des Hells Angel. Le reste de la course s’est faite dans le silence, mais déjà, je sentais que le gars avait perdu de son assurance. Il n’avait plus la même tension dans le taxi.

À destination, le gars fouille dans ses poches et ça niaise. Il sort des papiers de toutes sortes. Rien qui ressemble à des billets de banque. Il demande à la fillette de lui filer des sous. Mais la fille est encore plus dans les vapes qu’au départ et a l’air de se demander ce qu’elle fout là. Le gars sort de l’auto et reste à mes côtés en continuant de fouiller dans ses poches et plus ça va, plus je me rends compte que je ne serai pas payé pour cette course. Le gars semble complètement parti et je sais que sortir du taxi pour commencer à argumenter pour une quinzaine de piasses sera une perte de temps et d’énergie que je n’ai juste pas envie de subir. Je dis donc au gars d’aller se faire foutre et je lui dis que c’est à cause de type comme lui que les taximan passent tout droit quand ce sont des blacks qui nous demandent de les prendre. Je repars sur les chapeaux de roues, frustré de rouler dans le vide.

Un peu plus loin, je regarde derrière moi où le gars était assis et me rends compte qu’il a laissé sa bouteille vide sur le plancher. Je me range donc sur le côté pour aller la chercher et m’en débarrasser. En ouvrant la portière, à côté du « corps mort » sur le plancher se trouvait un couteau de cuisine presqu’aussi long que la bouteille…

Mon sang n’a fait qu’un tour! Ça m’apparaissait clair maintenant que le gars voulait me faire. L’attitude arrogante, les questions sur la police, le niaisage dans l’auto…
J’ignore encore pourquoi, mais la première réaction que j’ai eu a été de retourner devant le Parking pour retrouver le type. Je bouillais. L’adrénaline sans doute. Avec le recul, je crois que je voulais avoir une meilleure idée de ce que le type avait l’air.
Ils n’étaient pas dans la ligne d’attente et déjà je savais que le gars espérait faire une petite passe de cash pour pouvoir y entrer.

C’est sur la Catherine un peu plus loin vers l’est que j’ai retrouvé le couple. Je les ai croisés lentement en me demandant quoi faire. Je ne réfléchissais pas trop normalement.
J’ai refais le tour du bloc en me disant qu’il faudrait bien que je signale le 911.
Quand je les ai recroisés de nouveau. Ils avaient fait demi-tour et se dirigeaient maintenant vers l’ouest. C’est alors que j’ai aperçu un véhicule de police juste devant moi. Je me suis mis à sa hauteur et lui ai raconté rapidement l’histoire en lui montrant le couteau.

Vous savez ce qu’il m’a répondu ce policier?

– T’as juste à jeter ça dans une poubelle.

J’ai bien vu dans sa face que je le dérangeais… Il aurait fallu pour bien faire que je sois égorgé pour qu’il réagisse un tant soit peu. J’ai eu beau lui dire que le gars était encore là, pas très loin derrière nous. Pas de réaction.

Ce soir là je suis passé par toute une gamme d’émotions allant de la peur à la frustration, de la rancœur à la haine et je me demande encore au bout du compte qui je déteste le plus dans cette histoire. La police ou le voleur!

Reste que maintenant, je remercie encore le ciel qu’il ne se soit rien passé de plus fâcheux ce soir là. Et je continue de toucher du bois…