( Taxi-Trouille )

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Une blonde, les Hilton et moi

Si vous étiez sur une autre planète ces dernières semaines peut-être ignorez-vous le retour d’une des plus belles plumes de la blogosphère francophone. Les fameuses Chroniques Blondes sont effectivement de retour pour notre plus grand bonheur. On devient vite accroché à la douce ironie qui anime les mots qui s’y retrouvent. C’est toujours d’une telle finesse et d’une telle subtilité qu’on a toujours l’impression d’être un peu plus brillant après avoir lu ces jolis billets. De vrais petits bijoux d’écriture. Ce n’est donc pas une surprise que l’auteure s’est vue offrir de tenir une chronique hebdomadaire dans les pages du Journal de Montréal. Elle nous y dévoile une autre facette de son talent. Elle s’y dévoile sous un nouveau jour. Elle s’y dévoile au grand jour. Et si j’en parle ce matin, ce n’est pas juste parce Geneviève Lefebvre est une amie, j’en parle parce qu’on aurait tort de se priver d’un aussi beau talent.

Son texte de mardi dernier sur les frères Hilton dans toute leur déchéance était d’une justesse à faire rougir tous les Réjean Tremblay de ce monde. Il m’a rappelé ces deux anecdotes.

La première se passe alors que l’ancien Forum accueillait encore les matchs de nos glorieux et où l’on présentait les galas de boxe. Le stand de taxi était attenant au temple sur la rue Lambert Closse et j’y attendais ma prochaine course. Arrive alors une femme qui monte derrière. Elle est accompagnée de Dave Hilton qui vient tout juste de remporter son combat. Il a le visage tuméfié et ses mains sont encore bandées. La femme l’embrasse et le boxeur vient ensuite s’accoter dans la fenêtre du passager pour me dire que j’ai tout intérêt à prendre soin de son épouse. Sa demande ressemble plus à une menace qu’à autre chose. Cette course date d’un sacré bail, mais je me souviens encore que ma passagère n’avait pas desserré les dents jusqu’à Dorval. Je l’avais déposée devant un bloc appartement assez miteux.

J’avais trouvé ça d’une tristesse…

L’autre anecdote se déroule encore une fois dans le centre-ville. Je suis au coin de Peel et Sainte-Catherine quand je vois un couple de l’autre bord de l’intersection. J’arrive à leur hauteur et la fille me demande d’ouvrir ma fenêtre. Par celle-ci, elle me file un trousseau de clés en me demandant de les rendre à mon passager qui a pris place derrière moi, quand il sera arrivé chez lui. Pas de problème, je démarre le taximètre et décolle en destination d’une adresse que j’ai oubliée depuis.

Je n’ai pas si tôt tourné le coin de Metcalfe que mon passager me baragouine quelque chose que je ne saisis pas. Il est en boisson pas à peu près et je n’arrive pas à comprendre ce qu’il me dit. C’est alors qu’il me prend par le collet de la chemise et il m’ordonne d’arrêter le « fucking cab»! C’est là que je l’ai reconnu. Alex Hilton dans toute sa splendeur éthylique qui veut ravoir les clés de son char. Ça ne fait pas de doute que le gars n’est pas capable de chauffer, mais ça en fait encore moins qu’il va me sauter dans la face si je ne lui redonne pas son trousseau.

— Do you know who I am ? Do you want to fight? Me répète-t-il une couple de fois.

Calmement, je lui ai répondu en lui rendant ses clés : Yes et No… Il était sorti du taxi en me donnant bizarrement un pourboire démesuré. Très certainement plus pour frimer et me fermer la gueule que par politesse. Un mot qu’il devait ignorer.

J’avais trouvé ça d’un pathétique…

Tragi-comédie dans le 450

Ça fait presque 15 minutes que je suis stationné dans cette entrée devant un bungalow lavalois. Le premier cinq minutes, j’ai tenté de faire comprendre à mon client qui à l’haleine va probablement rentrer en retard ou pas du tout ce matin, que je ne prenais pas les cartes de crédit. Que ça prend une machine, bidule, instrument, gogosse, cossin que je n’ai pas pour passer sa carte. Après m’avoir roté dans la face une couple de fois, il commence à comprendre le mot comptant, ce que le chauffeur est de moins en moins. Il fouille et farfouille dans ses poches une autre couple de minutes et trouve dans un racoin de son portefeuille un beau 50 $ flambant. C’est un bon début, le taximètre affiche 63.70 $. Après m’avoir dit qu’il allait chercher le reste en dedans, je l’observe encore quelques minutes tenter d’ouvrir la porte du domicile. Je me demande si je dois rire, pleurer ou aller l’aider. Je décide de ne rien faire en rongeant mon frein. Je l’observe se battre avec son trousseau de clefs, le gars n’y arrive tout simplement pas. Si ça se trouve, vu son état, ce n’est peut-être même pas la bonne maison.

Je l’ai embarqué dans le Vieux-Montréal et la première chose qu’il m’a dite c’est d’ouvrir mes fenêtres. J’ai failli lui proposer d’aller prendre l’air, mais quand le mot Fabreville est sorti de sa bouche, j’ai changé d’idée. Pendant un moment, il a bien tenté d’engager la conversation. Mais c’était tellement décousu que lui-même en perdait le fil. Fait qu’on a filé jusqu’à la sortie 14 de la 15. Ça a bien été, le gars n’a pas vomi. Mais là, je suis dans son « driveway» pis il essaye toujours d’ouvrir en vain sa maudite porte.

Finalement, c’est une madame en jaquette qui vient l’ouvrir. À y voir l’air de boeuf, j’ai compris pourquoi le gars avait le goût de boire. Mais là, j’pense que son party vient de s’éteindre. D’où je suis je n’entends pas ce qui se dit, mais mon client se fait passer un méchant savon. Assis dans mon cab, je regarde ce « soap» en attendant toujours qu’on vienne me payer. Dans la maison on peut voir la progression du couple en regardant les fenêtres s’éclairer une après l’autre. J’commence à éprouver un certain plaisir à regarder ce qui se déroule sous mes yeux. Pour peu, avec un pop-corn pis un coke, on aurait pu se croire au ciné-parc.

Mon client revient enfin comme un seul homme. Il chancèle comme un boxeur qui vient de livrer quelques rounds. À voir son langage non-verbal, l’adversaire semble définitivement trop fort pour lui.

— C’est combien déjà? Me demande le gars qui va coucher sur le sofa

— Ben on avait convenu de 65 $ réponds-je à l’imbibé…

— Ah ouain? Répond-il. Sa voix sonne fausse et septique.

Pendant deux secondes, j’me dis que le gars va se défouler sur moi pour compenser. J’me dis aussi qu’avoir su que ce serait aussi long, j’aurais laissé le compteur en marche. Mais le spectacle en valait la peine même si je ne suis pas au bout de celle-ci.

Le client ouvre une main remplie de change. Y’a des pièces qui tombent par terre et ça passe proche que le gars suive le même parcours. Je crois que la bonne femme n’a pas voulu allonger le reste de l’argent de la course et monsieur s’est rabattu sur la tirelire d’un des gamins. Les 25 cennes sont à l’honneur. Il me les dépose un par un dans ma main tendue. Dans ma tête, c’est juste le doigt du milieu que je lui tends. Ça m’aide à ne pas m’énerver. Je me demande s’il ne fait pas exprès, une raison comme une autre de ne pas retourner tout de suite dans le ring…

Après quelques autres inter-minables minutes, je n’ose plus rien dire de peur que le client se trompe de nouveau dans son calcul et qu’il recommence sa série de dix cennes. J’me peux pu en sachant qu’ensuite arrivent les 5 cennes… On nage en pleine absurdité. Dans ma tête je me répète, pitié, pitié… Je suis sur le point de sauter ma coche, quand le gars semble sortir de sa torpeur comptable. Il me regarde. Tente vainement de faire le focus. Et décide finalement de vider le contenu de sa paume dans la mienne… Ouf!

En revenant sur l’autoroute des Laurentides, j’essayais d’imaginer comment la scène de ménage allait se terminer. J’essayais aussi d’imaginer la gueule de l’enfant quand il se rendra compte qu’on a vidé son cochon! 😉

Je laisse votre imagination faire le reste.

Moi, j’m’en vais vider mes poches et je roule jusque dans mon lit.

Virez au vert


En ce jour, je joins mes mots à des centaines d'autres blogueurs-euses pour souligner le Blog Action Day portant sur l'environnement.

Mes mots je les adresse à mes lecteurs automobilistes. En particulier à ceux qui restent en ville. Vous êtes toujours là? Bon, prenez un bout de papier (recyclé), un crayon et mettez les montants appropriés au bout de chacun de ces items: Paiements sur le véhicule. Essence. Plaques minéralogiques. Assurances. Réparations. Entretien (Vidanges d'huile, lave-auto, lave-vitres, pneus d'hiver, etc. etc.). Stationnement. Contraventions. Ajoutez une centaine de dollars parce que je sais que j'oublie de quoi.

Prenez ce montant, multipliez-le par le nombre de mois, d'années, etc.

Réfléchissez maintenant sur le temps que vous perdez à tourner en rond pour vous trouver un stationnement. À faire réchauffer la voiture, à la déneiger, à la changer de bord de rue les soirs de déneigements, à aller la faire réparer et quoi encore?

Maintenant, prenez le prix d'une passe pour les transports en commun et disons une dizaine de courses de taxis de 20$. Tiens tant qu'à faire rajouter une location de véhicule pour un week-end, un abonnement à Communauto, puis une paire de souliers de marche neuf.

Vous arrivez à quel montant? Ajoutez à cela le prix que vous auriez en vendant votre véhicule.

Réfléchissez aux moyens à votre portée, pour faire votre part.
Pensez-y la prochaine fois que vous serrez coincé dans un embouteillage.

Sérieusement, faites le calcul. Vous pourriez être transportés...

Je vais également profiter de cette journée enviro-blogue pour souligner la parution du livre: L'écolo écono de ma consoeur blogueuse Cécile Gladel.
Un livre qui propose une foule de trucs et de gestes à poser au quotidien. Des façons simples de protéger intelligemment notre environnement. Un livre essentiel.

Quelques centaines de milliers de kilomètres plus tard

Saint ostie! Méchant départ!
Un samedi de surcroît…
Première cliente métro Laurier
Quelques gaffes: Les 2 keupones de la rue
St-André – Les 2 bourgeoises Fuck
côte st-Luc détourné vers côte Ste Cath
*Amerloques. Blv. Tachereau pris sur Crescent. 20$ et quelques
dernière ride 18$ St-Léonard
Assez dead jusque vers la fin des métros.
— utiliser le radio ce que j’ai pas fait
roule pour rien mais pour sauver
5-6 piasse de gas?
ai failli m’éborgner sur Cartier en livrant
un sourd muet bourré.
——————-
congé lundi donc demain ça peut
être pas pire


J‘ai retrouvé ces mots dans un vieux cahier de notes. Ils datent de 15 ans.

Je me souviens encore de cette première nuit. On se souvient toujours des premières fois… La première cliente avait des sacs d’épicerie et s’en allait sur la rue Rivard près de Roy. Une course de même pas 5 dollars à l’époque. Cette nuit-là j’avais fait 35 piasses. Même pas 3$ de l’heure. Je me suis demandé dans quelle maudite galère je m’embarquais. J’ignorais que je tiendrais le coup aussi longtemps. J’ignorais que ce métier allait prendre une place aussi grande dans mon existence.

15 ans tout juste que je me casse le dos dans les rues de cette ville. 15 ans que j’en arpente l’asphalte, que je « shortcute » dans ses ruelles, que j’en respire ses émanations, que j’ai maille à partir dans son tissu urbain. 15 ans à rock ‘n rouler ses boulevards, à jazzer ses avenues, à écouter sa musique nuit après nuit.

15 ans à bord de ce mirador roulant à observer vivre mes contemporains. À scruter leurs âmes dans mon rétroviseur. 15 ans de déambulations nocturnes. 15 ans dans cette carapace de tôle sans laquelle je me sens bien vulnérable parfois.

Y’a des matins, je sens le kilométrage dans toutes les articulations de mon corps. Y’a des matins que j’en ai ma claque de tourner en rond. Y’a des matins que je me lèverais au lieu d’aller me coucher. Y’a des matins que j’irais me faire voir ailleurs.

Mais mon ailleurs c’est partout où le hasard de la route me mène. Mon ailleurs c’est le voyageur à qui je fais découvrir mon île. C’est l’immigrant, de Croatie, de Chicoutimi ou de Tombouctou qui me l’offre en petits bouts. Parcelles d’ailleurs. Parcelles de vies. Ces centaines de milliers de kilomètres m’ont fait faire le tour du monde bien plus qu’une fois.

Cette nuit, quand je songe à toutes ces années sur la route, je me demande si je n’aurais pas été plus heureux en ayant une belle vie rangée. Je me demande parfois quel aurait été mon parcours si j’avais pris un autre croisement il y a 15 ans? Le genre de questions qu’on se pose tous, j’imagine…

Ce que je sais, c’est qu’encore aujourd’hui, le taxi me nourrit au propre comme au figuré. Il m’apporte un concentré d’émotions que je ne retrouverais nulle part ailleurs. Je sais que j’aime la nuit, que j’aime la route. Je sais que j’aime ma vie et que malgré les petites peines ici et là, je n’en changerais pas.

Amenez-en des kilomètres!