Quelques centaines de milliers de kilomètres plus tard

Saint ostie! Méchant départ!
Un samedi de surcroît…
Première cliente métro Laurier
Quelques gaffes: Les 2 keupones de la rue
St-André – Les 2 bourgeoises Fuck
côte st-Luc détourné vers côte Ste Cath
*Amerloques. Blv. Tachereau pris sur Crescent. 20$ et quelques
dernière ride 18$ St-Léonard
Assez dead jusque vers la fin des métros.
— utiliser le radio ce que j’ai pas fait
roule pour rien mais pour sauver
5-6 piasse de gas?
ai failli m’éborgner sur Cartier en livrant
un sourd muet bourré.
——————-
congé lundi donc demain ça peut
être pas pire


J‘ai retrouvé ces mots dans un vieux cahier de notes. Ils datent de 15 ans.

Je me souviens encore de cette première nuit. On se souvient toujours des premières fois… La première cliente avait des sacs d’épicerie et s’en allait sur la rue Rivard près de Roy. Une course de même pas 5 dollars à l’époque. Cette nuit-là j’avais fait 35 piasses. Même pas 3$ de l’heure. Je me suis demandé dans quelle maudite galère je m’embarquais. J’ignorais que je tiendrais le coup aussi longtemps. J’ignorais que ce métier allait prendre une place aussi grande dans mon existence.

15 ans tout juste que je me casse le dos dans les rues de cette ville. 15 ans que j’en arpente l’asphalte, que je « shortcute » dans ses ruelles, que j’en respire ses émanations, que j’ai maille à partir dans son tissu urbain. 15 ans à rock ‘n rouler ses boulevards, à jazzer ses avenues, à écouter sa musique nuit après nuit.

15 ans à bord de ce mirador roulant à observer vivre mes contemporains. À scruter leurs âmes dans mon rétroviseur. 15 ans de déambulations nocturnes. 15 ans dans cette carapace de tôle sans laquelle je me sens bien vulnérable parfois.

Y’a des matins, je sens le kilométrage dans toutes les articulations de mon corps. Y’a des matins que j’en ai ma claque de tourner en rond. Y’a des matins que je me lèverais au lieu d’aller me coucher. Y’a des matins que j’irais me faire voir ailleurs.

Mais mon ailleurs c’est partout où le hasard de la route me mène. Mon ailleurs c’est le voyageur à qui je fais découvrir mon île. C’est l’immigrant, de Croatie, de Chicoutimi ou de Tombouctou qui me l’offre en petits bouts. Parcelles d’ailleurs. Parcelles de vies. Ces centaines de milliers de kilomètres m’ont fait faire le tour du monde bien plus qu’une fois.

Cette nuit, quand je songe à toutes ces années sur la route, je me demande si je n’aurais pas été plus heureux en ayant une belle vie rangée. Je me demande parfois quel aurait été mon parcours si j’avais pris un autre croisement il y a 15 ans? Le genre de questions qu’on se pose tous, j’imagine…

Ce que je sais, c’est qu’encore aujourd’hui, le taxi me nourrit au propre comme au figuré. Il m’apporte un concentré d’émotions que je ne retrouverais nulle part ailleurs. Je sais que j’aime la nuit, que j’aime la route. Je sais que j’aime ma vie et que malgré les petites peines ici et là, je n’en changerais pas.

Amenez-en des kilomètres!

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13 réflexions sur “Quelques centaines de milliers de kilomètres plus tard

  1. Chapeau! 15 ans de déambulations nocturnes, c’est remarquable. 15 ans de constance de quelque sorte que ce soit, c’est rare.Mon petit merci personnel aux décisions de la vie de t’avoir mis sur ce chemin et de nous le faire partager.

  2. Apprécier ce qu’on vit; ce qu’on a et tout ce que la vie nous apporte. C’est ça le secret du bonheur. Et puis il y a ceux qui en veulent toujours plus, qui courrent tout le temps. Ceux qui manquent de temps et qui soudain réalisent que la vie a passée et que c’est bientôt fini. Beau texte le taxi.

  3. Je trouve que la plus belle chose qu’il ne peut pas avoir dans notre vie, c’est de ce dire que malgré les peines et les mauvais moments qu’on a eu, on ne changerait notre vie pour rien au monde!Je suis contente pour toi.

  4. Ya de ces moments dans la vie, qui marquent un tournant. Merci de me donner cela aujourd’hui, même si je sais que ce n’est pas que pour moi 🙂 Parce qu’aujourd’hui, moi aussi j’ai pris une décision et je ne sais pas où elle va me mener. Mais ça donne de l’espoir de voir que même si la route qu’on finit par prendre est moins droite, c’est dans les coudes et les détours qu’elle est la plus belle…

  5. Quinze ans. Quince años. Au Mexique, c’est l’âge auquel on rentre dans le monde des « grands ».Pour vous, 15 ans de félicité. On vous en souhaite autant pour les années à venir.C’est tellement beau la vie quand on fait ce qu’on aime!Et surtout, continuez à nous en jaser, de vos petits – et grands – bonheurs!:)

  6. « Y’a des matins que je me lèverais au lieu d’aller me coucher. »Comme je comprends!N’empêche que j’ai toujours le sourire aux lèvres le matin dans le métro, quand je croise les gens « rangés » qui vont travailler à reculons alors que je suis si près de mon oreiller.Bon, 6:34h… encore quelques heures et au lit!

  7. @anonyme: j’imagine qu’il a fait plus de 384000km, c’est ce que j’ai fait depuis que j’ai mon permis de conduire (10 ans maintenant) et je ne prends même pas mon auto pour me rendre au travail!

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