Betty

La nuit a été longue, les bars sont sur le point de fermer, je suis stoppé sur une lumière et j’observe ma prochaine cliente un peu plus loin sur Sainte-Catherine. Elle m’attend entre deux autos parquées devant un club de danseuses. Je sais qu’elle en sort et je me doute bien qu’elle doit avoir hâte d’aller prendre sa douche. Alors que je m’approche, elle est accostée par un punk que je vois souvent « squidger» dans le coin. Au fil des mois, j’ai vu ce gars se dégrader comme c’est pas possible. C’est à se demander s’il va passer l’hiver.

À leur hauteur, la fille ouvre ma portière, mais prend son temps pour finir sa conversation avec le loqueteux. Les deux sont tout sourire comme s’ils se connaissaient depuis longtemps. Avant de se laisser choir dans le taxi, elle lui file un billet de 5 $. Je comprends alors que cette fille, c’est quelqu’un de pas ordinaire. Je me tourne vers elle et lui sourit à mon tour.

— Allo chéri, amène-moi chez nous honey. Je suis tellement fatiguée.

Rares sont les nuits où je n’embarque pas une de ces « psychologues » spécialisées. Elles font partie de ma clientèle régulière. En général, ces filles ont leur dose de social quand elles sortent des clubs. Le plus souvent qu’autrement elles me disent leur adresse puis c’est tout. Au fil des années, j’en ai raccompagné de toutes sortes. Des intoxiquées, des désabusées, des qui le faisait pour payer leurs études, des qui venait d’ailleurs, des avec de fausses cartes, des qui se prenaient pour d’autres et d’autres qui se prenaient la tête. J’en ai raccompagné de bien belles et pourtant cette femme fatiguée c’était bien la première fois que je la croisais.

Après m’avoir précisé sa destination, elle s’informe gentiment de ma nuit.

— Bah! En milieu de semaine comme ça, c’est pas mal calme. Toi? C’était occupé au club?

— J’ai été chanceuse, y’avait un gars qui me lâchait pas.

— Ben je le comprends lui dit-je en me retournant pour lui sourire de nouveau.

— T’es sweet mon chou. Ça fait combien de temps que tu fais du taxi?

On a commencé à jaser de choses et d’autres puis elle m’a raconté sans faux-fuyants que ça faisait 30 ans qu’elle vendait son cul. Elle m’a confié qu’elle avait commencé à se prostituer à l’âge de 13 ans pour éviter de se ramasser encore et encore dans des écoles de réforme pis des familles d’accueil. Elle m’a raconté dans les grandes lignes un parcours à faire frémir les plus endurcis. Une vie de dépendance et de débauche. Une vie à faire brailler.

Pourtant, malgré ce lourd vécu, j’avais tout au long de la course le sentiment que cette femme assise à côté de moi était un être en paix avec elle-même. Il émanait d’elle une énergie rare, une espèce d’aura que seuls possèdent les gens qui sont vraiment heureux. Une énergie qui parvient à toucher ceux qui se trouvent à proximité.

Devant son adresse, j’ai parqué le taxi et me suis retourné vers elle pour lui serrer la main et lui demander son nom. En riant, elle m’a ensuite invitée à passer la voir dans ses habits de travail.

— Tu viendras faire ton tour au club quand ce sera trop tranquille. Tu vas voir comment je te mange ça un cerveau!

Une de ces trop longues nuits, j’irai peut-être m’y accrocher les pieds. Pour l’instant, je reste encore chamboulé par sa mise à nu.

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CIBL au carré

Demain je ferai un doublé sur les ondes du 101,5 CIBL. Je serai d’abord en compagnie d’Emmanuelle Sonntag à l’émission : La vie rêvée des gens. Vous pourrez nous entendre dans mon environnement naturel puisque l’entrevue a été enregistrée à bord du taxi dimanche soir dernier. Une bien belle rencontre. C’est à 13 heures.

Je serai ensuite en direct à l’émission littéraire : Rencontre du 3e titre en compagnie de Maxime Catellier et Geneviève Doré. L’émission débute à 19 heures.

J’ai bien hâte de revoir ces vieux locaux de la rue Pie-IX et d’y ressasser de bons souvenirs.

C’est donc un rendez-vous.

« Be there or be carré » ! 😉

Passagers d’hiver

Ce lundi matin, ça me démange, ça me dit de vous jaser un peu de mon week-end. Entre autres chialeux d’hiver, j’ai eu à mon bord de bien beaux spécimens d’humains.

J’ai tourné en rond sur le plateau en compagnie d’une femme exacerbée et complètement frigorifiée qui cherchait en vain sa Volks depuis une demi-heure. Elle m’a emprunté mon portable pour retéléphoner à la ville pour savoir exactement où l’on avait remorqué son (…) de char. Je vais épargner vos yeux de ce que mes oreilles ont subi. Jamais je n’aurais cru que des mots aussi laids pouvaient sortir d’une bouche aussi jolie. 15 $ plus loin, on a retrouvé l’auto dans un autre banc de neige. Sur le pare-brise, deux contraventions et comme si ça pouvait aller encore plus mal, la petite Volks s’était fait arracher un miroir… J’ai déguerpi avant la crise de nerfs.

Ce qui est bien avec le froid c’est que ça me donne pas mal plus d’ouvrage. À moins 25 les gens sont pas mal moins patient sur les coins de rue à attendre le maudit autobus qui n’arrive pas. Probablement « pogné » derrière une charrue ou bloqué par un idiot parqué en double sur un boulevard qui n’a plus qu’une voie. J’embarque ce jeune noir qui a peine à articuler sa destination tellement il est gelé. Le temps qu’il se réchauffe un peu, je lui demande s’il a une grosse soirée en perspective. Il me dit qu’il s’en va à une soirée de méditation où il y aura des derviches tourneurs et des prières soufies. Vaguement prosélyte, le jeune m’explique un peu sa religion, je lui demande s’il connait Abd Al Malik le poète slammer français qui se réclame également du soufisme. Une conversation allumée aux antipodes de celle de mes clientes de la course précédente.

Pas mal pompettes, ces quatre filles partaient de la Pointe-Saint-Charles pour aller à un resto sur Laurier. J’ai eu droit à des comptes-rendus croustillants sur leurs aventures sexuelles. Il a aussi été question de pétanque, de sexe à Hawaii et de dauphins mais pas nécessairement dans cet ordre. Un moment donné, l’une d’elles raconte qu’elle se taperait bien un pompier. Je lui dis que la veille, j’ai embarqué un sapeur tellement sur le point de s’éteindre qu’il a arrosé un guichet automatique de son vomi. Dans mon taxi de l’autre côté de la vitrine, j’observais le spectacle en me disant que je l’avais échappé belle. La fille complètement allumée m’a demandé à quel bar je l’avais embarqué.

J’ai parlé de boxe avec un Roumain qui m’a payé un café alors que je remplissais mon réservoir. Je suis allé dans un bar chic de Westmount rendre un sac avec des bottes qu’une des serveuses avait oublié dans le taxi. Jasé de hockey avec des jeunes filles de Toronto venues encourager les Canadiens juste parce que Carey Price est beau. Un « headbanger» avec un t-shirt de Cannibal Corpse m’a dit que la musique des Foufs c’est pu ce que c’était. Qu’il y a même cette drôle de musique que le monde appelle du ska. Un genre de punk joyeux avec de la trompette. C’n’est pas comme du bon vieux Sabbath! Je suis allé à l’aéroport avec un pilote que j’ai fait rire en lui disant de conduire prudemment. Une fille que j’ai laissée au café Dahomey avait un ananas dans sa sacoche. Je suis reparti de là avec une magnifique Trifluvienne qui sentait la noix de coco. Je me suis fait photographier devant l’Hôtel Maritime par la cousine de Wilfred qui veut mettre ma face sur Facebook. Un gros asiatique de Los Angeles m’a demandé de l’amener dans une barbotte d’Hochelaga-Maisonneuve où il avait entendu parler d’une table de poker qui valait le détour. J’ai raconté l’histoire à un homme d’affaires qui sortait de l’Hôtel Saint-James pour aller au bar de Westmount où la serveuse aux bottes oubliées travaille. On s’est finalement ramassé au casino, d’où je suis revenu en regardant la lune danser entre les nuages au-dessus d’une ville froide remplie de chaleur humaine.

Taxi Jazz

Y’a les blues du dimanche soir. Sur l’autoroute, quand le taxi est secoué par la vitesse, faut que ça rock! Pour le reste, mes allées et avenues ne seraient pas pareilles sans le son du jazz dans mes oreilles. C’est le phrasé de la ville, la pulsation de la rue, c’est l’huile dans mon moteur, l’essence de mes nuits.

En début de soirée André Vigeant me jazze tout bas dans mes haut-parleurs. Ça installe la cadence, réchauffe le taxi. Ensuite j’improvise. Entre CIBL, CISM, CKUT, Espace Musique et Radio One, Two, Three, j’trouve toujours un beat qui rythme mes urbaines flâneries. Ça courbe le temps, ça me fait voyager.

Un soir, il y a déjà pas mal d’années, un chauffeur de taxi transportait un passager vers l’aéroport de Dorval. Sur les ondes de sa radio joue un jeune pianiste avec pas mal de doigté. Le client, un dénommé Norman Granz demande au chauffeur quelle station il écoute. Émerveillé par ce qu’il entend, il lui explique qu’il téléphonera pour savoir quel est ce disque, quel est le nom de ce prodige.

— Ce n’est pas un disque, lui répond le chauffeur, c’est une émission diffusée en direct du cabaret Alberta Lounge. C’est Oscar Peterson.

— Eh bien! On oublie l’aéroport! Faites demi-tour et conduisez-moi au cabaret!

Cette nuit-là, ce grand producteur, ce grand passionné de jazz persuada le virtuose de le suivre aux États-Unis. Le reste appartient à l’histoire.

Ce que l’histoire ne raconte pas toutefois, c’est la grosseur du pourboire laissé au chauffeur…

Rouler pour la peine

J’ai depuis trop longtemps dans mon taxi, ce passager qui soliloque sur le sens de la vie, sur celui de la mort. Il tourne en rond, ronge son frein, laisse tout plein de mots en suspension. Je l’entends sa peine.

Il a perdu son père. Cherche ses repères.

Une erreur médicale. Une suite funèbre. Une poursuite funeste.

Il a juste le goût de se vider le cœur. Il me parle comme s’il était dans mon crâne. Je continue de rouler avec ce témoin à charge d’émotions.

Un être un peu perdu mais sachant où il s’en va.

Je sens, je sais, que ça lui a fait du bien d’en parler.