Rouler sur les rimes

J’m’en vas au coin de Saint-Zotique pis de la 22
Me dit cet homme que j’ai embarqué dans le vieux
Juste à sentir sa fétide haleine de beu
Je le sais éméché pis pas juste un p’tit peu

Je ne lui laisse pas le temps de finir sa phrase
Que je décolle, que le champignon j’écrase
Le gars semble se réjouir et il entame une jase
Ça doit pas être évident pour toé le prix du gaz

Au moins, il ne me parle pas de la température
Un sujet qui m’écoeure, mais qu’il faut bien qu’j’endure
J’lui dis que de ce temps-là c’est de plus en plus dur
Qu’on est tous obligés d’se serrer la ceinture

Le gars est soul, mais suit bien la conversation
Penses-tu avoir bientôt une augmentation?
J’lui dis que de c’temps là y’ a des discussions
Mais que je ne suis pas trop les négociations

J’ai entendu qu’ils aimeraient avoir 10 %,
Mais juste 7 ou 8 ça serait intéressant
Le gars lâche un gros rapport tout en me disant :
Me semble que ça serait juste du gros bon sang

Il continue en crachant sur les pétrolières
Me parle de Bush pis du pourquoi qu’on fait la guerre
D’la couche d’ozone et du réchauffement planétaire
J’fais des hum hum en respirant ses rots de bière

Il me parle de complots conspirationistes
De fin du monde, des crétins créationnistes
Qu’il songe à devenir un écoterroriste
Pendant que j’évite un kamikaze cycliste

Il rajoute qu’on nage en pleine indifférence
Et dit qu’à plus ou moins longue échéance
Que ça en sera fait du monde de son existence
Se tait enfin et me demande ce que j’en pense

Je lui dis qu’une chance j’ai juste moi à m’occuper
Qu’avoir des kids, j’serais en train de badtripper
Il rote une autre fois et me demande de stopper
Question qu’il sorte du cab pour vomir son souper

Une fois de retour je lui demande si ça va mieux
Il hoche un peu la tête, mais reste silencieux
J’ouvre la fenêtre, clanche et en moins de deux
Il sort au coin de Saint-Zotique pis de la 22

Publicités

Soupirs

Il est 10 heures du soir et je suis pris dans un immense embouteillage sur l’échangeur Turcot. Une semaine à l’écart de la route. Suffisant pour perdre le fil des travaux et en retrouver des nouveaux. Y’ a tellement de chantiers routiers que c’est difficile d’en tenir le compte. C’est ce que j’essaie d’expliquer à ma cliente qui lâche de grands soupirs d’exaspération.

Je roule derrière un immense camion et je tente de changer de voie pour changer de vue. Pendant ce temps, ma passagère change de voix et parle de ses déboires dans son téléphone. It’s totally obscene! Dit-elle pour qualifier le trafic. Elle n’a encore rien vu! Un peu plus loin, ça réduit encore d’une voie et comme si ce n’était pas assez, l’accès à l’autoroute Décarie est barrée. J’entends alors un obscène : Dammit !

Bien qu’elle m’ait proposé l’itinéraire au départ, je sens bien dans ses intonations impatientes que c’est de ma faute si nous tournons en rond. Habitué de ces présomptions malsaines, je n’en fais pas trop de cas et la laisse soupirer. Tant qu’à moi, elle peut bien hyperventiler voire s’étouffer, ça ne changera rien au fait que je dois me taper ce bouchon et ce détour de toute façon.

Une demie-heure plus tard, on arrive enfin à destination. Ma cliente frôle l’apoplexie. Elle a du raté son téléroman préféré ou quelque chose du genre. Je suis un peu gêné par le montant affiché au compteur, mais de son sac elle sort un coupon taxi. Ce n’est même pas elle qui paye. N’empêche qu’elle n’ajoutera pas un seul sou de plus au prix de la course. Soupirs…

Ne pas perdre le nord

Il est passé quatre heures du matin et les premières lueurs du jour se dessinent derrière les gratte-ciel. Je fais un dernier tour de ville pour la forme. Il ne reste que des taxis en maraude, tous dômes allumés. Ma nuit achève et malgré que ce ne soit pas la manne ces semaines-ci, je ne me plains pas. Les clients ont été sympa, j’ai eu de bonnes conversations et les longs temps morts bien remplis par mes pensées envers l’être aimé. Je songe que je suis contre son corps quand j’aperçois ce couple devant moi. Une dernière course pour la route. Si j’peux dire…

La fille est très jolie et très partie. Pas autant que le gars qui l’accompagne, qui mis à part son haleine, est plutôt ordinaire. Il a une cigarette à la bouche, mais je suis trop fatigué pour commencer à argumenter. Ils se mettent à débattre : Chez-moi ou chez-toi et j’ai déjà près de cinq dollars au compteur sans savoir où je dois aller. Stoppé à un feu, j’ajuste mon rétroviseur et demande la destination. Gauche, droite, tout droit? La fille sur un ton pour le moins méprisant me dit :

— Pogne la 720.

— Mais encore? réponds-je à l’imbibée.

— Han?

— 720 est, 720 ouest?

— Nord! Répond-elle hilare.

Je me range un peu pour laisser le passage aux véhicules derrière. Je déteste qu’on me niaise, je déteste qu’on me méprise et dans l’état dans lequel se trouvent mes passagers, je sais que ça va mal se passer si je continue. J’arrête le taxi et sans me retourner, je leur demande se sortir. Le mec sort quelque peu de sa torpeur pour m’insulter, mais je reste de glace. La fille est indignée. Le genre à ne jamais se faire dire non. À mépris, mépris et demi ma jolie.

— C’est la première fois que je me fais sortir d’un taxi! chiale-t-elle.

—…

— J’vais porter plainte!

—…

— Va te faire foutre!

—…

Une fois le couple sorti, je redémarre le taxi et fais vrombir le moteur. La fille vocifère toujours et me répète :

— C’est la première fois que je me fais sortir d’un taxi!

— Ben y’a une première fois pour tout, princesse. Là, tu dégages!

Oh que la portière a claqué!

Je suis remonté vers le nord…

À auteure de rêves

Ce soir-là, j’errais dans les rues instinctivement, par habitude. Je tournais dans ma tête des tournures, des formes, des images, des rêves quand est apparu ce couple au coin d’un boulevard mal éclairé. Ils sont montés et après avoir mentalement déterminé le meilleur itinéraire pour les déposer à tour de rôle, je les ai laissés à leur conversation et suis retourné à mes virevoltantes rêveries.

Quelque chose dans le dialogue derrière moi éclipsa ma demi-lune. Il était question de livres, d’édition et de mots sonnant si bien dans mes oreilles que je les prêtai sans effort. Jetant l’air de rien, des oeillades dans le rétroviseur, je perdis le fil de la conversation en tentant de retrouver où j’avais déjà vu ce regard vif et pétillant.

Quand monsieur est descendu, le plafonnier s’est allumé et j’ai reconnu ma passagère. Redémarrant le taxi, c’est un peu gêné que j’aie dit :

— C’est un honneur de vous avoir à mon bord madame.

Les mots et les livres ont repris leur place le long de Sherbrooke. J’étais le conducteur, mais ce sont ses paroles et sa présence qui me transportaient.
Ce n’est pas tous les soirs qu’on peut discuter de littérature avec une auteure dont les livres ont fait le tour du monde. Je prenais mon temps et le sien, profitant pleinement d’un autre beau hasard que la route m’offrait. Au bout de la course, je lui ai offert un exemplaire d’Un Taxi la Nuit, lui ai chaleureusement serré la main et suis retourné à mes tournoyantes rêveries.

Hier, j’ai reçu un paquet. Un livre. Naissance de Rebecca à l’ère des tourments. Gracieuseté de Marie-Claire Blais.

Mille mercis madame. Votre livre fera le tour de mon monde, il accompagnera mes rêveries routières.

Embrasser la nuit

La nuit est belle, idéale pour les longues marches nonchalantes sous les étoiles, du moins les rares qu’on peut apercevoir dans le ciel de la métropole. Je laisse mes confrères se disputer les rares clients dans les rues de la ville et vais m’installer sur un poste qui donne sur la Catherine dans l’ouest. J’ai un roman policier entre les mains, mais j’observe surtout les passants déambuler devant mes yeux. La faune montréalaise dans toute sa splendeur, dans toute sa diversité, dans toute sa déchéance aussi. Y’ a bien quelques spécimens aux attributs notables qui détournent l’attention ici et là, mais pour le moment mon regard s’est fixé sur une Amérindienne qui fait la manche de l’autre côté de la rue. Rien de subtil dans sa démarche ivrogne, dans sa façon d’aborder les gens qui font de grandes enjambées pour l’éviter. Après quelques tentatives infructueuses, la femme reste immobile quelques secondes, titube et se remet à marcher pour éviter de tomber.

Je prends alors un appel pour la rue St-Marc. Je me parque devant l’adresse, attends deux minutes et sors du taxi pour aller sonner. Le vestibule de ce vieil immeuble n’a pas changé depuis une bonne cinquantaine d’années sinon plus. Les couches de peinture successives ont fait en sorte qu’il est plus petit qu’avant, mais ce sont les mêmes boites aux lettres, les mêmes sonnettes, le même plafonnier et le même vieux radiateur qui décorent l’endroit depuis des décennies. Je sonne trois petits coups rapides et sors attendre dehors. Alors que j’étire mes courbatures, je vois une jeune fille sortir de l’immeuble. Elle semble avoir l’âge d’être encore obligée de présenter de fausses cartes pour entrer dans les bars. Malgré qu’elle porte un t-shirt des Misfits, je devine une petite fille de bonne famille. Je ne suis pas surpris quand elle me demande de la conduire à l’île des Soeurs.

À peine la course amorcée elle sort son téléphone et elle se met à raconter sa soirée à une copine. Elle parle du garçon avec qui elle a passé sa soirée. Évidemment, je n’en perds pas une miette en remplissant facilement les blancs de ce dialogue. C’est l’histoire de deux amis d’école qui deviennent lentement amoureux l’un de l’autre. Ma passagère raconte l’évolution de la soirée jusqu’au moment fatidique, le premier baiser. Elle est fébrile et donne tous les détails à sa copine qui comme moi est toute oreille. La course se termine avant la conversation. Elle me paie en rougissant un peu lorsque je lui souris. Je retourne en ville, attendris par cette conversation et je songe aux baisers que me prodigue ma nouvelle amoureuse.

La nuit est belle. Ça donne envie de prendre de longues marches nonchalantes dans les rues de la ville et de regarder briller les étoiles dans les yeux de l’être cher.