De la nuit au lendemain

La nuit s’achève et le ciel se teinte graduellement de mauve. Pourtant, je broie du noir. Je n’ai eu qu’une course dans la dernière heure et les potentiels clients qui écument les trottoirs se font de plus en plus rares. Je tente de rester philosophe, mais ça ne mets pas de beurre sur les toasts, mettons.

Sans trop d’attente, je fais un dernier tour de ville avant de retourner le taxi au garage. Stoppé au feu au coin de Saint-Denis et Rachel, un jeune homme traverse de l’autre côté en me hélant. Je lui fais un appel de phare pour lui signaler que je l’ai bien vu, mais rien ne l’empêche de monter dans le taxi qui est arrivé entre-temps et qui attend dans la voie de droite. Je ne prends pas de chance (quoique…) et traverse avant que le feu tourne au vert pour aller chercher cette ultime course.

Le jeune homme se penche dans la fenêtre du passager pour me demander si je veux bien aller dans l’ouest de l’île pour 40 $. Je fais semblant d’hésiter un brin et lui dit, de monter. Il lance alors un cri à un groupe qui s’attarde de l’autre côté. Je fais un U sur Saint-Denis et me parque à leur hauteur pour observer quelques instants ces jeunes gens s’échanger baisers et numéros de téléphone.

Quelques minutes plus tard, j’ai à bord quatre jeunes hommes heureux qui s’en vont à Dollard-des-Ormeaux et qui parlent tous en même temps. C’est attendrissant de les écouter échanger sur leurs conquêtes de la soirée. C’est empli de promesses et d’attentes. Les trois derrières taquinent le plus jeune du groupe assis à mes côtés. Je n’ai pas besoin de me tourner vers lui pour sentir la gêne du puceau qui découvre les joies des premiers baisers, des premières amours.

À destination, les quatre tourtereaux piaillent encore leur bonheur. Contents d’être revenus vers leurs nids, ils m’offrent en plus de leurs sourires, quelques dollars supplémentaires.

Contaminé par leur joie de vivre, je rentre à mon tour vers mon nid. Le ciel est moins noir, comme mon âme.

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Entendre des voix

J’attends sur un poste quand j’entends la voix d’un homme sur ma droite. Pensant qu’il s’adresse à moi, je baisse le son de la radio pour pouvoir comprendre ce qu’il me veut. Le regard ailleurs, il passe devant le taxi en continuant de soliloquer des propos abscons. Je remonte le son de la radio en regardant l’homme s’éloigner. J’en fais pas trop de cas, rien de trop de bizarre dans certains racoins du Centre-Sud.

Un peu plus tard, j’ai un couple embarqué dans le Vieux-Montréal que je transporte vers Westmount en haut. Je passe vers Saint-Henri pour éviter la circulation et prends Grovesnor pour monter la côte. Au coin de Sherbrooke, on attend que le feu change. Ça nous laisse tout le temps qui faut pour observer un homme sur le coin de la rue qui ne bouge pas et qui regarde dans notre direction en se grattant la tête. Il attend que la lumière change rouge pour traverser devant nous. Ça me démange de klaxonner pour le sortir de sa stupeur, mais il semble en grande conversation avec lui-même. J’attends qu’il traverse en écoutant les commentaires sarcastiques de mes passagers qui sont à en point douter, bien au dessus de ça.

Encore plus tard, la tête dans un roman, j’attends patiemment qu’un appel me fasse bouger, quand un cri se fait entendre de l’autre côté de la rue. Il s’agit d’un homme qui gueule sa colère à qui veut l’entendre. Il tonitrue d’un bord à l’autre du boulevard et continue de vociférer en passant juste à côté de mon taxi. Une belle brochette de mots plus colorés les uns que les autres, on aurait dit du grec.

Devait y avoir de quoi dans l’eau ou dans les étoiles…

Me dis-je à voix basse…

En attendant…

Pas le meilleur temps de l’année pour les chauffeurs de taxi. Les travaux, les festivals, les ventes trottoirs et quoi encore? Tout est prétexte pour barrer les rues. On a beau avoir du coeur, on éprouve de sérieux problèmes de circulation.

Ces dernières années, j’arrivais à me faire un petit coussin pour éviter de me taper ce mois fatidique. Mais cette année, les aléas de la vie ont fait en sorte que je dois me faire un peu plus suer dans le trafic. Je ne me plains pas trop, le taxi reste et restera toujours un observatoire de choix pour voir Montréal et son monde, mais quand l’argent ne rentre pas, ça décourage son homme.

Comme si ce n’était pas assez, le boss m’a accueilli hier en me disant qu’il manquait de l’argent dans une de mes enveloppes du week-end dernier. Convaincu du contraire, mais n’ayant pas de preuve, j’ai commencé ma nuit avec une bonne envie de tout crisser là. La bonne humeur de mes premiers passagers et le réconfort de l’Une m’ont encouragé à délaisser cette attitude orageuse. Encore une fois la route et la ville ont fait le reste.

Même une contravention de fin de nuit pour avoir attendu en dehors d’un poste d’attente n’a pas réussi à me démoraliser. On a tous nos mauvaises passes et comme je dis souvent à mes clients pour rigoler, je vais couper sur la bière…

En attendant, il me reste l’eau fraîche et l’amour.