Poursuivre la route

Une autre année qui s’achève. En 18 années de métier, je n’en ai pas connu de plus difficile. La crise s’est fait rudement sentir pour nous. Je sais qu’elle s’est fait rudement sentir pour beaucoup de gens. Tout coûte de plus en plus cher, les emplois sont de plus en plus précaires et pour beaucoup de monde, le transport en taxi est un luxe qu’on peut de moins en moins s’offrir. Je ne m’étendrai pas sur le sujet, un bon nombre de mes passagers se farcit déjà mon chialage à ce propos.

Si les rues de la ville ont été quelque peu cahoteuses professionnellement, le chemin a été tout autre dans ma vie personnelle. Évidemment, je ne peux pas penser à 2009 sans penser à la publication d’Un Taxi la Nuit T-II, un moment important pour moi. Mais la vie m’a entraînée sur une route que je ne croyais plus prendre. C’est une route que je continue de découvrir et d’apprivoiser jour après jour. C’est une route qui change tout. Ce déménagement avec mon amoureuse et son fils ont pas mal changé les habitudes du vieux loup solitaire que j’étais devenu. Je veux louer ici leur patience et leur amour à mon égard.

Je ne regrette aucunement ce chemin que j’ai décidé d’emprunter avec vous.
Quand je regarde dans le rétroviseur, je me vois regardant vers l’avant avec vous deux à mes côtés. Vous changez ma vie. Je tiens à vous dire à quel point j’aimerais poursuivre ma route avec vous…

Je vous Aime!

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Enfin l’hiver

La neige est enfin arrivée. On l’attendait. On l’espérait. Avec l’année qu’on vient de connaître, si l’hiver peut être long, pénible et froid, ce n’est certainement pas un chauffeur de taxi qui va s’en plaindre.

Les pieds gelés, les délais d’attente pour les autobus, les trottoirs glacés, les voitures qui ne démarrent pas et celles prises dans les bancs de neige, autant d’inconvénients m’apportant de nouveaux passagers.

N’allez pas croire que je reste de glace face à vos malheurs! Je suis prêt à entendre toutes vos doléances. Venez me les raconter bien assis sur la banquette de mon taxi. J’échangerai avec vous sans détour. Je suis prêt à m’engager sur tous les terrains glissants que vous me proposerez.

Vous n’avez qu’à lever le bras, je suis dans une rue près de chez vous.

La petite

J’attends depuis une heure devant le métro Laurier. J’ai le nez plongé dans le dernier pavé de James Ellroy. Le genre de livre à te dégoûter d’écrire. Le genre de livre à te dégoûter de l’humanité. C’est écrit sec comme une rafale d’automatique. Ça saigne, ça cogne, j’encaisse et en redemande. Ça me permet d’être ailleurs même si je stagne au même endroit depuis trop longtemps déjà.

Je ne vois pas la petite arriver. C’est le claquement de la portière qui me fait lever le nez de mon livre.

C’est une ado de 15-16 ans qui porte un molletonné argenté avec un capuchon de fausse fourrure et une casquette d’un club de basket que je ne reconnaît pas. On la croirait sortie d’un vidéoclip de gangsta rap. Je démarre le taxi quand elle me demande :

— Yo monsieur! Peux-tu m’amener au coin de Rosemont pis de la 18e? Je suis late pour la fête de ma best. Peux-tu faire ça vite? Genre?

Je souris et tourne le coin sur les chapeaux de roues. L’ado est sympa et s’informe de ma soirée. Je lui mens que ça va bien et détourne la conversation à propos de la fête où elle s’en va. Elle me dit qu’elle est « full » en retard, mais qu’elle apporte un cadeau spécial pour se faire pardonner. Elle me demande si je veux le voir et j’attends qu’une lumière passe au rouge pour me retourner vers elle. La jeune fille baisse alors la fermeture de son manteau pour me dévoiler, bien blotti dans le creux de ses seins un tout petit chat gris.

— Il a l’air bien! Lui dis-je. Ça la fait rire à son tour.

Entre les ronronnements du chat et celui du moteur. La jeune fille me confie ses problèmes de coeur. Me parle de son ex qui est en prison. Me propose quelques chapitres de son existence. Le genre de témoignage qu’il faut savoir lire entre les lignes.

Je suis retourné lire celles de mon livre après l’avoir déposé à destination. Entre les meurtres gratuits de policiers véreux, les complots sordides d’Edgar G. Hoover et le déprimant manque de passagers dans mon taxi, je me suis repassé en boucle le rire de la petite avec un chat au creux des seins.

Ça m’a aidé à passer au travers la semaine.