Cartier de matin

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Le ti-cul

— Vous faites attention pour pas en renverser OK?

— Pas de problème boss.

Je me demande quel âge peut bien avoir ce kid. Onze ans? Douze peut-être? Accompagné d’un autre garçon à peine plus vieux que lui, ils se vautrent sur la banquette arrière et se partagent une grosse king can de bière.

J’sais pas si c’est l’effet du houblon, mais le plus jeune est volubile. Avec un discours qui semble être copié d’un adulte de son entourage, il jase de dope, de prostituées, de magouilles diverses. Son comparse entre deux gorgées de bière, boit ses paroles.

Je me dirige rapidement vers l’endroit qu’ils m’ont demandé en me retenant pour ne pas rire de la situation, mais plus je roule, plus je doute de la frime du ti-cul. Les histoires qu’il raconte d’une voix qui n’a pas encore muée sont suffisamment garnies en détail pour me faire réaliser que j’ai à bord un vrai petit pusher.

Un enfant d’école qui joue un jeu dangereux dans la cour des grands.

Quand j’arrive à destination, le petit maudit sort de ses poches une liasse de 20 dollars, une couple de mois de salaire en ce qui me concerne. Il me dit qu’il aime ma façon de conduire et me demande mon numéro de téléphone. Il ajoute qu’il cherche des chauffeurs comme moi pour faire des « livraisons »!

Pendant un instant, une grosse envie de mettre mon pied au cul de ce ti-cul me traverse l’esprit…

Je serre les dents, lui donne son change, décline son offre et lui dis de faire attention à lui.

Secoué, j’ai poursuivi mes déambulations.

Définir le tipe

Samedi, fin de nuit, les bars se vident et je reviens rapidement vers le Centre-ville sur Notre-Dame. Je viens de déposer à Pointe-aux-Trembles, trois joyeux drilles, amateurs de statistiques, de Sherwood et de séries éliminatoires et je course avec un confrère/compétiteur Co-op jusque sous le pont Jacques-Cartier. Il bifurque vers le Vieux, j’opte pour le Village.

Passé Papineau, je fonce sur René Levesque vers Amherst quand je vois un homme qui perd l’équilibre en levant le bras à mon intention. Je stoppe le taxi près de lui et l’observe faire trois pas de côté, un devant, deux autres de biais et il ne s’aide pas en venant s’appuyer sur la portière qu’il tente d’ouvrir. Ça me laisse le temps de prendre une gorgée de café froid et d’aérer le véhicule en ouvrant les fenêtres.

L’homme s’affale sur la banquette arrière en poussant un long soupir éthyliquement chargé. Je le salue de la tête, il relève la sienne avec un air de se demander où il est. Malgré sa soulographie, l’homme porte un complet soigné et sa chevelure est impeccable. On ne peut pas en dire autant de son élocution, tout aussi approximative que sa démarche.

— J’sais pas trop où j’m’en va… C’est une rue ici pas loin, j’pense.

Je venais de me mettre à avancer, mais je me range aussitôt et me tourne vers le passager avec un air qui veut dire: « allume ou j’te débarque. » Un bloc plus haut sur Sainte-Catherine, c’est le festival des bras dans les airs et mon envie de perdre mon temps avec un « égaré » est pas mal restreinte.

Le message passe bien, il prend son Blackberry et sans trop tarder, il me donne une adresse sur la rue Glacias. Une rue qui n’existe pas. Pendant qu’il me l’épelle, je tente tant bien que mal de ne pas laisser mon impatience prendre le dessus, j’allume subitement et lui demande si ce ne serait pas plutôt la rue des Glacis. Comme il n’a pas de réaction, je prends la décision de me mettre en direction. Le numéro de porte correspond bien à cette petite rue au sud de Saint-Antoine, pratiquement en dessous du pont Notre-Dame qui relie le Vieux à la brasserie Molson. On a construit là, de beaux petits jolis condos qui s’agencent parfaitement au complet de mon passager qui semble toujours se demander ce qu’il fait là, où il s’en va.

Ce n’est pas très loin, mais je roule « mononcle », je n’ai pas vraiment envie de nettoyer le dernier diner de mon passager. Les fenêtres sont ouvertes, j’ai baissé le son de la radio et j’entretien un semblant de conversation avec mon client pour l’empêcher de tourner l’œil.

Je ne suis pas mécontent d’arriver enfin devant l’adresse qu’il m’a donnée. Probablement celle d’une rencontre qu’il a faite plus tôt dans la soirée. Je me tourne et lui annonce le montant qui s’affiche sur le taximètre, sept dollars. Je l’observe se tortiller en quête de son portefeuille dans la poche de son pantalon et je souris de voir son air dépité lorsqu’il se rend compte qu’il n’y a plus d’argent. Quand je lui annonce que j’accepte les cartes, son visage s’illumine comme si je venais de lui annoncer qu’il gagnait le gros lot.

Le gros lot c’est pourtant moi qui l’ai remporté. Après avoir entré le montant de la course dans le terminal, mon passager y a ajouté un pourboire de 35 dollars! C’était à son tour de rire de mon air médusé.

Je ne sais toujours pas s’il était trop soul pour se rendre compte ou s’il voulait me remercier d’avoir trouvé le bon endroit. Je me plais à croire que c’était pour souligner la patience dont j’ai fait preuve.

Ces prochaines semaines lorsqu’un passager ne me laissera rien pour le service, je penserai au tipe de ce type et garderai mon sang-froid.