12 heures et quelques sur Terre

16 h 15 — J’ouvre les yeux et sais déjà que je suis en retard. Mon réveil n’a pas sonné ou je ne l’ai pas entendu. Ça arrive. Je me lève, m’habille et m’en vais en catastrophe.

16 h 35 — Sur la route du métro, je réalise que le temps s’est rafraîchi depuis la veille. Je sens aussi qu’il y a de l’orage dans l’air. Que du bon pour un chauffeur de taxi. D’une vitre d’auto qui attend à la lumière, j’entends une toune d’AC-DC, You shook me all night long… Yeah Baby!

16 h 45 — Comme si je n’étais pas déjà assez en retard, le métro roule au ralenti. La ligne verte est stoppée entre Lionel-Groulx et Angrignon et sur celle où je suis, l’orange, un frein à main a été activé. Ça roule sué brakes… La fille assise à côté de moi pousse des soupirs exaspérés. Comme si ça aidait à accélérer les choses.

17 h 10 — J’arrive enfin au métro Beaubien et marche rapidement vers la rue Casgrain où se trouve le garage. Dans l’air plane une odeur de café qu’on est en train de brûler.
Je ne peux faire autrement que de me diriger directement vers cette odeur, au Grain d’or au coin d’Alma. J’me commande un double bien serré et reprends ma marche vers le garage.

17 h 16 — Je paye ma location et le patron me demande d’amener le taxi à l’intérieur. Selon le chauffeur de jour il y a un problème avec un des phares. Le mécano n’a pas demandé son reste, c’est le début du ramadan et est parti plus tôt attendre chez lui le coucher du soleil. Le temps de fixer le phare et de vérifier les fluides, j’entame ma nuit. Je remets le compteur à zéro. Il est cinq heures et demie et mon café déjà fini.

17 h 40 — L’heure de pointe bat son plein et je tente de trouver un moyen de ne pas rester pris dans un bouchon. Sur Rachel près de Berri, une jeune femme aux jolies taches de rousseur lève le bras, mais elle a sur le visage un tel sourire que je regarde derrière moi pour être sûr que c’est bien a moi qu’il s’adresse. Une fois à bord je lui fais part de cette observation et on se met à discuter de l’effet contagieux du sourire sur les gens qui nous entourent. Elle s’en va chercher son kid à la garderie et est en retard. Avec le sourire qu’elle m’a fait, je suis presque prêt à traverser carrément dans le parc Lafontaine pour l’amener au coin de Fullum et de Rouen. J’y arrive après quelques écarts au code de la route. Elle est contente, je suis ravi, la soirée commence bien.

18 h — Dans le Vieux-Montréal, sur Saint-Paul juste à l’ouest de la Place Jacques-Cartier, un homme au crâne rasé a le bras dans les airs. Je m’arrête à ses côtés et il m’indique de la main quelques valises sur le trottoir. J’éteins le moteur ouvre le coffre et vais l’aider. Ça ressemble à un Dorval. Finalement, il y a beaucoup plus de bagages que je pensais, ils sont trois, ils ne parlent pas français, à peine l’anglais, ils viennent de Mexico City et s’en vont plutôt à Saint-Léonard. Avec le trafic du vendredi, la course va être assez longue. Je tente de les rassurer en leur montrant l’itinéraire à l’aide de mon livre de rues. Le gars à côté de moi traduit en espagnol ce que je lui raconte en anglais. Notre connaissance limitée de la langue de l’autre, nous oblige à communiquer avec une autre langue.

18 h 47 — Je reviens vers le centre en bayant aux corneilles. La nuit va être longue… J’ai dans la tête un retour à l’appart’ question de me faire un petit quelque chose à bouffer, mais surtout me faire un café bien épais qui va me sortir de cette torpeur. En évitant le plus possible les lumières, je me ramasse tranquillement pas vite au coin de Beaubien et Saint-Hubert derrière quelques véhicules stoppés au feu. Je me tourne vers ma gauche et j’aperçois Normand Brathwaite en train de jaser sur son cellulaire. Il doit être en train de préparer l’émission Belle et Bum au théâtre à côté. Me vient en tête la fois où j’ai failli lui passer dessus. Mais c’est une autre histoire…

18 h 49 — En tournant sur Chateaubriand je vois mon prochain client. Il s’en va dans Westmount, ça adonne bien ça me rapproche de mon café. Sur le viaduc Van Horne, une grosse boule orange descend lentement derrière l’horizon. Du coq à l’âne, le gars me raconte son passé de danseur nu, de dope, de débauche et je ne peux m’empêcher de penser quand je le dépose devant une piaule de richard que son passé n’a pas l’air tout à fait révolu.

19 h 11 — Je descends la côte et je m’arrête chez moi me faire une mélasse caféinée qui va me tenir alerte pour un laps. Je me fais quelques toasts et me mange une mangue mûre.

19 h 32 — Je suis back in ze cab. Sur Espace Musique y’a Round Midnight (un de mes standards de prédilection) qui joue. Je vais au guichet déposer quelques «bidous» pour me rendre compte que j’ai oublié mon thermos de café sur la «paintry»… Doh!

19 h 41 — De retour pour mon remède, je croise la voisine du bloc d’à côté qui cherche ses clefs. Son sourire valait le détour. On se salue et je reprends la route. Je résiste d’aller m’installer au poste 74 et monte la côte pour me taper une «vendredienne» Catherine.

19 h 49 — Birdland de Zawinul – Qu’il repose en paix- dans mes oreilles, je passe devant le Spectrum – Qu’il repose en paix- toujours sans main qui se lève. Ça ne m’embête pas, je sirote mon noir truc et observe mes contemporains consommer.

19 h 52 — Je donne une piasse à un quêteux au coin de Saint-Hubert et poursuis ma ligne droite vers l’est. Je vais me la taper jusqu’au bout. Dans Hochelaga, les filles sont déjà sur les trottoirs. Ça sort tôt chez les prolos. Je réalise que ce soir y’a Genesis au stade. Je tourne sur Viau et monte jusqu’à Pierre de Coubertin pour voir de ce qui en retourne. Je n’y retournerai pas. Je reviens vers l’ouest en écoutant Macadam Tribus. Me rappelle mes belles années à CIBL où déjà, Phillipe Laguë au Buzz Show nous hurlait de l’Amédée Brisebois dans les oreilles. De beaux moments de radio. Je vais revenir allège jusqu’à mon point de départ. À voir l’attitude agressive des autres «cabbies», c’est l’heure creuse…

20 h 37 — De retour au 74 (Atwater et Notre-Dame).

20 h 39 — Évidemment après presque une heure à rouler dans le vide, ça me prend deux minutes sur le poste pour partir avec un client qui a commencé à boire bien avant que je commence ma soirée. Il s’en va à Verdun. Il sent le fin fond de la tonne, mais ne vomit pas dans mon char et me «tipe» à la fin.

20 h 49 — Maille à partir avec un «touriste» dans le tunnel Atwater.

20 h 54 — de retour sur le 74. Une BMW immatriculée dans l’état de N-Y se parque devant moi et un type d’origine indienne vient me demander un renseignement. Il s’adresse à moi dans un français impeccable. Je suis raisonnablement accommodant.

21 h 05 — Appel. Une adresse à Pointe-Saint-Charles. Un couple gai qui s’en va dans un bar Karaoké sur MacKay. Vite fait bien fait. Neuf piasses.

21 h 15 — En direction vers le 74, j’embarque deux jeunes d’origine pakistanaise qui à l’accent, sont probablement nés ici. Ils se la jouent «gangsta», mais sont bien gentils. Aller-retour Verdun-Petite-Bourgogne. Petite commande de dope. Rien de pas ordinaire pour un vendredi souère…

21 h 33 — De retour au 74. Le taxi en avant de moi quitte avec un « pick-up». Je vide mon thermos et sens que le café commence à couler dans mes veines. J’écoute mon répartiteur et la miouse en regardant les gens qui passent.

21 h 38 — Une jolie fille avec des jambes qui n’en finissent plus passe. Je lui souris. Pas elle. Je ne le prends pas personnel.

21 h 39 — Appel au coin de Charlevoix et Saint-Patrick au garage en face de la taverne chez Magnan. Pas de client, essaye en vain de rejoindre le répartiteur pour mon « no load». Ça niaise…

21 h 48 — De retour au poste. Attente.

21 h 53 — On annonce qu’un confrère vient de se faire voler son char. D’où les délais, d’où les « no-loads», d »où l’attente…

22 h 00 — Appel sur de Courcelles à l’autre bout de Saint-Henri. Un autre «No-Load». Grrr.

22 h 10 — Appel sur Sainte-Marguerite. Deux femmes, un homme. S’en vont dans le centre-ville. Une belle blonde trop parfumée s’assoit à mes côtés. Elle est un peu saoule et me cruise pour tester ses charmes pour le reste de la soirée. Pas désagréable. Bien éphémère cette petite mère.

22 h 26 — Je prends un appel du centre-ville. Je ne pensais pas l’avoir, mais je dois m’en aller jusqu’au bout de Saint-Henri sur la rue Sainte-Clothilde. Je vais devoir clancher pour m’y rendre dans les délais. Ce que je fais presque dangereusement. Sur place un « confrère» rôde déjà autour, mais les clients sont toujours là. Je reclanche presque dangereusement vers l’est sur l’autoroute. Ils s’en vont au Medley où il y a un «tribute» Metallica. Je fais ça vitesse grand V. Le pourboire est ben d’adon. Je veux revenir vers l’ouest, mais la ville se vide et on a bloqué le tunnel Ville-Marie. Christ de bonne idée (…) De peine et de misère, je reviens frustré vers un poste rempli à capacité. Qu’à cela ne tienne, je retourne chez moi me faire un autre café et me bouffer quelques sardines avec une salade de couscous. Vive les plats préparés!

11 h 11 — Quelqu’une pense à moi…

23 h 28 — De retour dans mon taxi. De retour au 74.

23 h 45 — Pick-up. Deux jeunes «latin lovers» pour le bar Tribe sur Saint-Jacques près de McGill.

23 h 53 — De retour vers le 74, pick-up au coin de Vinet et Notre-Dame. Un homme avec un drôle de chapeau et un drôle d’accent irlandais veut que je l’amène sur Charlevoix. Je l’amène dans un secteur qui est en travaux depuis une grosse année. On en rigole quand je lui dis que ça ressemble à Belfast. Je me demande quelques instants si je n’ai pas affaire avec un Leprechaun quand il me double la course avec son pourboire. De là, je vais m’installer au 76 au coin de Charlevoix et Centre. À minuit pile, les premiers grains de pluie se mettent à tomber. Ça annonce une fin de nuit des plus occupées…

00 h 01 — Appel sur de la Poudrière à Verdun. Quatre filles en feu m’y attendent. Se sont donné de la peine pour briser plein de petits coeurs cette nuit sur Saint-Laurent en haut de Sherbrooke. Celle à mes côtés me coupe le souffle. Une blonde médecin d’une beauté à peine plus grande que sa gentillesse. Je pourrais m’arrêter ici. Ma nuit serait bonne. Mais la pluie tombe dru. Faut que je continue.

00 h 21 — En reprise sur Christiane Charette, mon pote Vézina is nothing but a Black Dog. Asphalte et Vodka en Slam. Ça sonne bien dans mes oreilles.

00 h 24 — Quartier Latin. Mouille à boire debout. J’embarque un couple qui veut aller se coucher sur le Plateau. En montant le long de l’avenue du Parc Lafontaine, je vois devant moi deux véhicules stoppés et des mecs sur la voie en train de se bagarrer. Un cas typique de «road-rage» du vendredi soir. Je clanche sans ralentir en klaxonnant et en «flashant» mes hautes. Rien de tel pour mettre fin à une bataille que je dis à mes passagers estomaqués.

00 h 32 — Sur le poste 16 (Mentana et Rachel) Deux mecs et une fille parlent de linge jusqu’aux anciennes usines Angus. La pluie s’intensifie. J’essaye de me concentrer un peu plus sur la route que sur mes notes. Mon air conditionné commence à faire des siennes. Me viennent dans les narines des odeurs de fréon. J’me demande si le taxi va toffer la run.

00 h 51 — Alors que je m’interroge sur l’état de mon véhicule, j’arrive au coin de Mont-Royal et Papineau où deux grandes filles me hèlent. Je m’halte… Elles jasent de Berlin, Paris, Moscou, New York… À voir leur teint pâle et leur maigreur, je devine qu’elles sont mannequins. On discute dans un temps des taxis de Moscou jusqu’à Rosemont et de ceux de New York jusqu’à Outremont dans un second. Malgré la pluie, je roule les fenêtres ouvertes. Déjà, j’ai mal à la tête.

01 h 11 — Je m’installe au 17 (Laurier en face du métro) pour relaxer un brin.

01 h 13 — Un beau brun veut que je l’amène au Tabasco-bar sur Lacombe. J’ai comme l’impression qu’il n’y niaisera pas longtemps. Je ne dis rien de la course. Dans ma tête, je suis toujours en pause. Lui pense déjà en bas de la ceinture. Sur place, un autre « player» m’attend sur le trottoir. Je repars de là en jasant de filles faciles jusqu’à celle qu’il va rejoindre sur côte Saint-Luc. Coup double. La clim continue de faire du bruit et d’émettre ses odeurs toxiques dans le taxi. Songe toujours à parquer le taxi pour le reste de la nuit quand je vois un autre bras dans les airs.

01 h 35 — Queen-Mary et Côte-des-Neiges jusqu’à de la Savane via Victoria. Un joli couple mixte se roule des pelles tout du long. Va faire de beaux enfants… Reviens ensuite vers le centre-ville en clanchant sur Décarie. Je m’aère les sens, toutes fenêtres ouvertes, plein gaz.

02 h 00 — Party de début de session à l’ÉTS (Notre-Dame et Peel) J’embarque un énergumène éthyliquement atteint jusqu’à Ville-Émard Blues Band. C’est un ingénieur en fibre optique, mais il ne voit plus grand-chose. Je lui fais quand même la course à grande vitesse. Question qu’il arrive chez lui avant de vomir.

02 h 15 — Retour en haute vitesse jusqu’à l’ÉTS (je flaire le filon) où j’embarque trois personnes qui s’en vont se finir sur Saint-Antoine dans Saint-Henri. Le rythme s’accélère. On y est en moins de deux. Sur place, un type veut que je l’amène sur la «Main». Il est fin saoul et veut être ami avec moi. Le temps que je le jauge un peu, je fais comme si c’était mon meilleur chum et je lui dis ce qu’il veut entendre. Au bout de la course, je suis son gourou, il me donne 5 piasses de pourboire et va vomir ailleurs.

02 h 40 — Devant moi, sur un boulevard Saint-Laurent en chantier, trois personnes sortent du taxi qui rallume son dôme. Ils viennent vers moi et me demandent si je vais sur la rive-sud. Why not. Le gars qui s’assoit devant à mes côtés à tout du bon gars qui va coucher avec ni l’une, ni l’autre, mais qui va payer pareil. Ils se sont finis sur la « main» après avoir vu Genesis dans une loge au stade. « C’était tu bon?» Demande-je? Ils n’ont rien vu trop occupé à se faire des shooters. De toute façon, je vais en dropper un icitte et l’autre là avant d’aller reconduire la dernière à Saint-Lambert.

03 h 02 — Je suis de retour sur mon territoire de chasse en pleine fermeture des bars. À peine de retour sur l’île, j’embarque sur McGill un type qui s’en va à la pointe. Tout va vite, me souvient pas de grand-chose, plus le temps de prendre mes notes. J’sais juste que j’y retourne et…

03 h 08 — McGill- Pointe-Saint-Charles. Un autre coup double.

03 h 15 — McGill et Saint-Jacques. Quatre «peutounes » avinées se lancent carrément sur mon véhicule. Il pleut toujours mais l’attroupement de mecs autour d’elles semble être le plus grand de leurs soucis. Elles me remercient presque d’être arrivé à leur secours. Quatre filles de Toronto en goguette qui veulent aller se coucher dans leur Hollyday Inn du Centre-Ville.

03 h 30 — En descendant sur de Bleury, deux gros gars pas rapport pour Saint-Lambert… Hey! C’est mon soir de coups doubles! Leur silence me dit que je roule vraiment trop vite. Ça adonne bien, je n’ai plus envie de jaser.

03 h 55 — De retour dans l’ouest du vieux. J’embarque un black sur Saint-François Xavier. Devant nous une fille a le bras dans les airs. La pluie tombe toujours, je regarde mon client, sans qu’on en discute vraiment, on s’arrête à côté de la fille qui ne se fait pas prier pour monter à son tour. Je les laisse se cruiser un brin. Je les écoute et ce n’est pas long que les six degrés de séparation soient réduits à deux. Montréal est petit, mais jamais platte que je dis à la fille après avoir déposé le type. Un autre coup genre de coup double. Je commence à avoir ma dose. Je la dépose sur Saint-Denis. Devant moi m’attend une grande gothique toute de noir vêtue,

04 h 15 — La fille prend son temps pour entrer dans le taxi en prenant soin de s’asseoir avant de replier son parapluie. À la voir, j’ai l’impression qu’elle a peur que le kilo de noir qu’elle s’est mis sous les yeux se mette à couler. Elle se la joue précieuse et à prendre avec des pincettes. Je n’ai pas besoin de jouer au chauffeur fatigué qui n’a plus le goût de jaser. La radio dans la folie de la nuit s’est ramassée à couleur Jazz qui pour l’heure joue des versions « ascenseurs» de tubes populaires. Je ne touche à rien et me tais foutant une espèce de malaise intense auprès de l’adepte de Marylin Manson à mon bord. C’est assez amusant de la voir se tortiller sur son siège jusqu’à Hamstead.

04 h 30 — De retour au garage pour payer le taxi que je vais garder pour le reste de la fin de semaine. En roulant, la climatisation semble s’être trouvé une raison d’être et je n’ai pas envie d’attendre le métro pour revenir m’effondrer.

04 h 39 — Je retraverse la ville jusqu’à chez moi. Dans les rues, que des taxis en quête d’attardés. La nuit est bel et bien finie. Sur CHOM Metallica joue Nothing Else Matter. Je monte le son en redescendant dans le bas de la ville.

Never opened myself this way
Life is ours, we live it our way
All these words I don’t just say

Trust I seek and I find in you
Every day for us, something new
Open mind for a different view
and nothing else matters

04 h 48 — Je fais le vide et fais le plein au Pétro-Can, Guy et Notre-Dame. Échange quelques mots avec un confrère africain.

05 h 03 — De retour à l’appart. 169.7 miles au compteur. Une autre nuit qui s’achève. 12 heures et quelques sur Terre…

Bavures

Il est 22 heures et je « cruise » dans le secteur de la Place des Arts quand j’embarque ce couple qui semble justement en sortir. Après m’avoir salué et donné leur destination, ils se mettent à déblatérer sur le spectacle qu’ils viennent de voir. Je monte le son de la musique pour faire semblant que je ne les écoute pas, mais je n’en perds pas une miette. Ils se livrent une joute verbale qui consiste à trouver le meilleur adjectif, le plus beau superlatif pour rabaisser ce à quoi ils viennent d’assister. L’épithète vole bas, la figure de style fait de la haute voltige et l’un relance l’autre. Ils ont beau être d’accord, on dirait qu’ils se disputent. On se croirait dans une reprise des meilleurs moments de la bande des six.

Le plus drôle de la chose c’est qu’après quatre-cinq pâtés de maisons, je n’ai encore aucune idée de quoi il s’agit. De théâtre peut-être? Peu à peu, ils commencent à mettre des mots clefs autour de leurs métaphores et j’arrive enfin à en déduire qu’ils sortent de la première de Soie, le nouveau film de François Girard qui avait lieu au cinéma Impérial.
Jusqu’à la fin de la course à Outremont, ils n’en démordront pas. Je suis convaincu qu’on aurait pu se rendre jusqu’à Saint-Sauveur sans réussir à venir à bout de leur argumentaire de dénigrement. C’était pour le moins divertissant.

Devant le bar où je les dépose, l’homme descend et la femme me règle en me demandant un reçu. Alors que je remplis le petit bout de carton, le stylo que j’utilise manque d’encre et en tentant de gribouiller un peu pour le débloquer, je fais une tache sur le reçu. Je m’excuse auprès de la femme en reprenant un autre reçu pour recommencer l’opération et je dis :

— Ça a bavé…

Évidemment, je parle de la tache sur le reçu, mais la femme me regarde d’un air dubitatif et je me rends compte que mon commentaire s’applique tout à fait à la conversation qui vient d’avoir lieu. C’était juste une coïncidence, une subtilité inconsciente, mais le sourire complice de ma cliente en dit tellement long que je ne peux m’empêcher de sourire à mon tour d’un air entendu.

9-11

Je pionçais quand c’est arrivé. Alors que le monde entier avait les yeux rivés à leur téléviseur, je dormais sur mes deux oreilles. Je m’étais levé tard dans l’après-midi, salement en retard pour le boulot. J’étais parti rapidement vers le garage, une journée comme une autre quoi. Je me suis bien aperçu qu’il y avait de quoi de bizarre dans l’attitude des gens et c’est encore endormi que j’écoutais les conversations dans un métro anormalement vide. New York, World Trade Center, avions, han? De quessé?

Dans le bureau du patron au garage, une dizaine de chauffeurs étaient rassemblés autour d’un petit poste de télé. C’est là que j’ai appris la nouvelle. Les gars parlaient tous en même temps chacun y allant de sa petite théorie, moi je n’avais qu’une envie. Boire un café. J’ai payé mon taxi, pris les clefs et suis allé me chercher un double allongé.
Évidemment ce soir-là, je vais toujours m’en souvenir. Toutes les conversations avaient à voir avec l’attentat, mais ce dont je me souviens le plus ce soir-là, c’est l’espèce d’effarement qui émanait de mes passagers. On savait tous que l’Histoire venait de prendre une courbe pas mal raide.

Depuis, rares sont les nuits où il n’est pas question de l’attentat contre le World Trade Center à bord de mon taxi. Bush, Ousama, les thèses conspirationistes, la guerre en Irak, le prix du gaz, les nouvelles règles dans les aéroports, etc. etc. J’ai entendu toutes les versions, impressions, théories possibles et inimaginables. À force ça en devient presque aussi banal que de parler du temps qui fait. Mais bon, force est d’admettre que nos vies ont toutes été bouleversées d’une manière ou d’une autre ce jour-là. Mais jamais autant que les gens qui vivent dans ces pays où les bombes continuent d’exploser jour après jour.

Aujourd’hui, mes pensées vont vers ces gens là-bas, qui savent ce que c’est la vraie terreur.

Alignement désastre

Trop tranquille en ville cette nuit.

Faut dire que je me suis accroché les pieds icitte et avant de vraiment prendre la route. Mais quand même! J’aurais cru qu’avec la rentrée, y’aurait un peu plus d’action. Pas pantoute! Tant qu’à brûler du gaz à rouler allège, je m’installe sur le 74 au coin d’Atwater et Notre-Dame déterminé à venir à bout d’un sudoku. J’attends que les appels rentrent, mais rien. Le calme plat. Que dalle!

Je suis sur le point d’aller rouler un peu pour changer le mal de place quand arrivent derrière nous sur le stand, les agents du bureau du taxi de Montréal. Je vous épargne les détails de cuisine, mais règle générale, quand ils arrivent avec leurs « kodaks », ce n’est jamais une bonne nouvelle pour le propriétaire de l’auto. Y’a toujours un petit quelque chose qui cloche et quand tout semble correct, ils arrivent quand même à trouver de quoi. Dans ce cas-ci, la banquette arrière était mal ancrée… Un ticket pour le patron et moi je m’en sauve pour cette fois-ci. Mais je me le tiens pour dit.

Après leur départ, j’attends encore plusieurs minutes en vain. C’est long longtemps. Je suis sur le point de m’en aller quand le chauffeur devant moi décide de le faire. Je redémarre alors l’auto pour m’avancer sur le poste. Plus de jus! Quand les agents sont arrivés, j’avais tourné la clef de contact pour ouvrir les fenêtres et j’avais oublié de recouper l’allumage. Résultat, la batterie est morte. En fait, il reste juste assez de courant pour que j’entende sur la radio le numéro du poste où je me trouve.

J’appelle donc à la centrale pour qu’un confrère vienne me survolter. Évidemment, pendant que je l’attends, les clients se présentent à répétition. J’essaye de ne pas sauter les plombs. Le confrère en question me charge 20 $ pour l’opération. Je négocie pour 15$ en ayant l’impression que la soirée ne sera pas des plus lucratives. J’ai aussi l’impression que ça ne servira pas à grand-chose de m’obstiner plus à fond sur ce poste maudit. Près de deux heures à attendre pour moins que rien.

Le reste de la nuit a été à l’avenant.

Les planètes devaient être mal alignées… 😉

(…)

Encore heureux que l’ici et là du début de soirée m’ait fait croiser de sympa êtres humains. Ça paye pas le gaz, mais ça rééquilibre le tout…

Smells like teen spirit

Ils sont jeunes, ils sont soûls, les étudiants sont de retour en ville! La moyenne d’âge de mes clients était pas mal à la baisse ce week-end. Surtout l’âge mental. Fallait la voir cette belle jeunesse, pisser dans les vitrines, vomir sur les trottoirs, se vautrer dans les ruelles, se battre au sortir des bars. J’ai vu un petit groupe de « yo » en train d’arracher un arbre, un rockeux aux cheveux longs marcher sur des voitures stationnées, j’ai vu une blondasse « flasher » ses fausses boules aux passants sur Crescent. L’alcool coulait à flots et la stupidité était contagieuse.

Mais j’ai vu aussi des jeunes s’embrasser et s’étreindre aux intersections. J’ai vu des jeunes arriver en ville avec des rêves et des nouveaux projets plein la tête. De nouvelles vies s’offrent à eux. Je l’ai vu dans leurs sourires, je l’ai compris dans cette folie qui les animait ce week-end. Un grand carnaval avant de passer aux choses sérieuses. Un grand rite de passage.

Les étudiants sont de retour et ils apportent avec eux une sacrée dose d’énergie dont Montréal aura bien besoin avec ces journées qui partent en peau de chagrin.

Ils débarquent, déterminés à prendre la place qui leur revient.

Ça se sent !

Cédé coincé

Le boss avait l’air content de me revoir. Pour souligner mon retour, il m’a loué un taxi avec pas mal de vécu dans les essieux. J’ai redécouvert les rues de la ville à la dure, mettons. Mais bon, je ne recommencerai pas à chialer dès la première nuit, ça risquerait d’être long longtemps… Puis pour être franc, même si la ville se trouve dans un état de décomposition avancée, je suis quand même content de la retrouver. Ça me manquait de slalomer entre les cratères en regardant la lune danser entre les gratte-ciel.
Mes clients aussi m’ont manqué. Ça va amener un peu d’eau au moulin. D’ailleurs, y’a pas fallu que j’attende longtemps pour trouver quelque chose à vous raconter.

La femme attendait sur le coin de la rue en avant de chez moi. Je m’étais arrêté pour casser la croûte et me faire un bon café bien serré pour finir la nuit.

— Pouvez-vous juste m’amener en haut de la côte s »il vous plaît monsieur? Me lança-t-elle en s’approchant lentement mais sûrement vers le taxi.

Elle portait un accoutrement digne des plus beaux rassemblements hippies des années 70. Pas le genre post-baba, néo-grano, alter-mondialisto à la mode. Non! Vraiment les 14 jupes une par-dessus l’autre, les sandales avec des bas de laine pis une espèce de blouse fleurie qu’elle aurait très certainement recouverte d’un poncho en macramé s’il n’aurait pas fait si chaud. Elle avait une espèce de sac fait en « patchwork» indéterminé et une flûte à bec en bois qu’elle avait probablement gossée de ses propres mains en 1968. Pendant deux secondes et quart, j’me suis dit qu’elle avait dû dropper un tab d’acide de trop dans le bon vieux temps avant de réaliser que c’était soir de pleine lune. La nuit de tous les allumés. Et là, j’étais en compagnie d’un spécimen éminent.

Elle était un peu pas mal perdue. Je savais que je ne serais pas payé pour cette course, mais je l’ai quand même invité à monter à bord ne serait-ce que pour lui éviter de monter la côte à pied. Une fois à bord elle s’est mise à me jaser de manière décousue pis j’essayais de me montrer intéressé même si je ne comprenais pas trop ce qu’elle me racontait. Dans le milieu de la pente du tunnel Georges-Vanier elle fouille dans son sac en me disant qu’elle est musicienne, en sort un cédé de son opus pour flûte à bec et j’sais pas trop et sans rien me demander elle l’insère dans le lecteur de l’auto. S’en suit un silence.

Rien ne sort des hauts -parleurs et après maints trifouillages, le cédé ne sort plus du lecteur. Je m’en doutais et je lui aurais expliqué si elle m’en avait laissé le temps que ce n’était pas une bonne idée de mettre de quoi là dedans sinon du café, des reçus, des cennes noires, des déchets, tout, mais pas de cédés! C’est un taxi de flotte ça madame pas une limo! Mais j’épargne ma salive. Elle ne m’aurait pas entendu, trop occupée à zigonner après le bouton « eject » qu’elle ne lâchera plus jusqu’en haut de la maudite côte.

Évidemment, ça sent la catastrophe. Je sens venir la crise. Le cédé de c’te vieille freak est coincé et ça frôle la lèse-majesté. Autant le disque compact refuse de sortir du lecteur, autant elle refuse de sortir du taxi. Sauf que contrairement au cédé, la hippie commence à émettre des sons discordants. Flûte!

Elle veut que je lui paye son disque et ça risque de niaiser ad vitam aeternam, Je fouille alors dans mes poches et sort une poignée de change. Je prends une couple de piasse et lui tends en lui mentant que la course qu’on vient de faire coûte au moins dix dollars. Alors qu’elle s’apprête à protester, j’ajoute sèchement qu’elle peut laisser faire le pourboire et qu’elle peut garder le boîtier de son disque. Elle est sortie du taxi en maugréant et s’est éclipsée. La lune ne tournait pas pour elle ce soir-là…

Le disque est toujours coincé dans le lecteur, si j’arrive à mettre la main dessus, j’vous en fais tous une copie! 😉

Bonne nuit.

Le « deal »

Hier, je sors de chez moi pour me taper ma petite marche quotidienne quand après quelques centaines de mètres, j’aperçois ce taxi stationné dont je ne reconnais pas le lanternon. En m’approchant, je vois la plaque ontarienne et le chauffeur toujours à bord en train d’en griller une. De toute évidence, il attend son passager qu’il va sans doute ramener avec lui. En le croisant, je me tourne vers lui et lui lance : Good ride uh? Son sourire valait la peine que je m’arrête. Il venait de la banlieue de Toronto et avait fait un « deal » avec son passager qui devait brasser un tout autre type d’affaires. On n’a pas jasé longtemps, car son « affaire » était de retour, mais ça m’a rappelé cette course que j’ai faite il y a quelques années.

Ce samedi-là, je m’étais levé tôt et avais commencé à rouler dans l’après-midi. Je revenais de NDG et je roulais vers l’est sur la rue Saint-Jacques. Attendant sur un feu, j’aperçois ces trois blacks qui s’amènent dans ma direction. Ils montent à bord et celui qui s’assoit à côté de moi à une série de bagues qui doivent faire passablement de dommage à une gueule qu’on frappe. En fait, les trois semblent sortis d’un clip de « gangsta rap ». Ils ont l’attitude et n’ont pas besoin de rien dire pour imposer le respect. Un de ceux assis derrière me demande combien ça coûte un aller-retour vers Saint-Jérôme. Je suis tiraillé, car ces trois gars-là sont loin d’inspirer confiance. En même temps, on me propose une sacrée bonne course. Je dis que pour ce genre de voyage je suis prêt à leur faire un « deal » d’une vingtaine de piasses sur le prix du compteur et que ça ne serait pas en bas de 125-150 $. Les deux assis derrière se consultent et sans même négocier, ils acceptent. Je pars donc le compteur et retourne sur mes pas pour aller reprendre la 15 Nord.

Évidemment, j’aurais pu demander qu’on me paye dès le départ, mais mon instinct me dit que si je reste cool et que je ne fais pas mon « boss de bécosse », je n’aurai pas de trouble avec ces caïds. En tout cas, je me croise les doigts, car de toute évidence ils ne montent pas dans le nord pour faire du tourisme. C’est ce que je comprends en tout cas, chemin faisant. Y’ en a un des trois qui vient des États-Unis et j’ai rapidement le sentiment qu’il ne semble pas faire complètement confiance aux deux autres. Il pose beaucoup de questions et ne semble pas très à l’aise. Celui qui est assis avec lui ne cesse de le rassurer que tout va être correct, mais je sens quand même une certaine tension entre eux. Celui assis devant ne dira pas un mot du voyage et c’est tout juste s’il va respirer! Y’ a de la nervosité dans l’air et je ne suis pas nécessairement le plus calme même si je fais comme.

Après avoir quitté l’autoroute Décarie, un silence assez lourd s’installe, je décide donc de lever le son de la radio en espérant que la musique vienne adoucir les moeurs.
Ça adonne bien, car je tombe sur du reggae à CKUT. Mettons que ça a fait la job. J’étais toujours sur mes gardes, mais il faisait beau, y’ avait pas trop de trafic pis avec les basses à fond dans le taxi, les bons temps roulaient.

Le « deal » avait lieu au garage de la porte du Nord. Sur place, j’ai demandé une partie du montant de la course pour mettre de l’essence. Les deux gars qui étaient assis derrière sont partis de leur côté me laissant avec le bavard bagué. Tout s’est fait rapidement, le temps que j’aille payer, ils étaient de retour et déjà je sentais l’américain pas mal plus détendu. Je ne sais pas ce qu’il y avait dans le sac qu’il avait maintenant sur les jambes, mais ça devait être quelque chose avec quoi on ne veut pas nécessairement se faire arrêter. Dans un certain sens, c’est moi qui étais en contrôle à ce moment et je savais que les gars savaient que je savais qu’ils savaient que je savais….. Enfin bref.

Le retour à Montréal a été un peu plus long à cause de la circulation, mais l’ambiance était pas mal moins tendue. Tout le monde semblait être content du « deal». Un moment donné, l’américain me demande si ça m’intéresserait de l’amener le lendemain de l’autre côté de la frontière. J’ignore s’il disait ça sérieusement, mais je lui ai menti que je n’étais pas en service le dimanche. Y’a toujours des limites à jouer dans le trafic…