Jérémiades

C’est bien connu, les chauffeurs de taxis aiment chialer contre tout et contre rien et vice versa et pas nécessairement dans cet ordre là !
Faque par quoi je commence? Les nids-de-poule ? Mes amortisseurs finis ? Les touristes en chars qui se promènent et qui t’empêchent de passer rapidement au client suivant? Mon mal de dos? Les chauffeurs rapaces qui te volent tes appels? Le beau temps? Le prix du gaz? Les clients « cheaps » ? Les nids-de-poule? Le trafic? Les flics zélés? Les travaux? Mon manque de sommeil? Les politiciens? Ma transmission qui cogne ? Les enragés du volant? Les Hummers? Le petit maudit sapin qui pue de mon chauffeur de jour? Les deux gars qui ont laissés leurs croûtes de pizza sur la banquette ? Les nids-de-poule ? Les camions de vidanges ou de recyclage qui bloquent les rues? Les ceusses qui flashent d’un bord pis qui tournent de l’autre? Les clients méprisants? Les cols bleus ? Les piétons qui prennent leur temps quand ma lumière est verte ? Les squeedgees qui beurrent mes vitres? Mon café frette? Les clients qui me demandent de mettre Mix 96? Les nids-de-poules? Le réchauffement climatique? Les « 450 » qui mettent 5 minutes à faire un stationnement parallèle? Les clients qui te payent avec une poignée de change poisseux ? Le tunnel Ville-Marie encore barré? Les cyclistes qui prennent 2 voies ? L’interdiction de tourner à droite en ville? Les clients qui te font attendre 10 minutes après que t’aies sonné ? Les impôts ? Les autres taxis? Les nids-de-poule ? (…)

Y’en aurait beaucoup à dire ! Par quoi je commencerais bien ? Sur quoi verserais-je bien mon fiel ? Pas mal de sujets sur lesquels s’épancher. Mais pour l’instant j’aime mieux aller me coucher et dormir là-dessus. Mais ne soyez pas inquiêts, vous ne perdez rien pour attendre ! Je vous ai parlé des nids-de-poule? 😉

Bon congé pascal.

C’est en r’venant d’Rigaud

Les dimanches je prends toujours ça assez relaxe. C’est le soir que je fais mon épicerie, que je passe à la SAQ m’acheter une ou deux bonnes bouteilles et si la semaine a été bonne, je vais faire un tour à L’Échange sur Mont-Royal m’acheter quelques livres usagés. Habituellement passé minuit ça tombe mort dans les rues de la ville. Je retourne alors le taxi au garage et reviens chez moi par le dernier métro. Mais comme la semaine dernière n’a pas été du tout comme sur des roulettes (ou des pneus d’hiver assez usés pour être de saison, c’est selon), j’avais décidé ce dimanche de me taper la nuit au grand complet. Pas de vin, pas d’bouquin.

Après cinq heures de route à attendre les appels et à tourner en rond en rageant contre les chauffeurs du dimanche, je n’ai toujours pas réussi à payer la location du taxi et commence à m’énerver sérieusement. Donc tant qu’à perdre les pédales, je décide d’en finir et d’arrêter les frais. À la radio y’a même Languirand qui n’y va pas par quatre chemins pour m’encourager à éteindre mon moteur. Ok message reçu ! Je retraverse donc la ville. Tant pis, la semaine prochaine sera peut-être meilleure. Va falloir couper sur le rouge mais bon, ma semaine est quand même finie. Deux jours sans maux d’artères… Mon état d’esprit s’allège et il n’en faut pas plus pour qu’au tournant, le vent vire de bord.

Sur Guy devant l’hôtel Maritime où doit passer facilement plusieurs centaines de taxis à l’heure, un groupe de quatre personnes m’attend. Je me dis qu’ils doivent se chercher un bon petit resto pas trop loin, pas trop cher mais je me trompe. Ils veulent aller à Rigaud ! No problemo !
Si vous voulez savoir qui a les moyens de se payer un voyage de plus de $100 en taxi je vais vous le dire : le ministère du revenu fédéral…
J’ignorais que l’ancien collège avait été acheté par l’état pour servir entre autres choses de centre de formation pour les fonctionnaires du pays from coast to coast. Mes passagers sont de St-John, Terre-Neuve et sont là pour apprendre comment passer à travers vos rapports d’impôt.
La course s’est bien passée. J’ai évité les mauvaises farces sur les fonctionnaires et les newfies 😉 En fait c’est en revenant de Rigaud que ce voyage m’a enrichi.

C’est étonnant le chemin que la vie nous fait prendre parfois. Ce voyage a Rigaud a fait remonter à ma mémoire des souvenirs d’enfance bien spéciaux. Quand j’étais petit gars, on partait souvent en famille le dimanche pour aller au sanctuaire là-bas où on célèbre la messe en plein air.
Papa, natif de cette région, nous amenait ensuite chez « pépère » où se réunissait toute la grande famille pour un grand barbecue dominical. 13 frères et soeurs ! Ça en faisait des cousins et cousines pour jouer autour de la grande maison ancestrale. Me reviennent en tête plein d’odeurs et d’images de ces journées-là. Je ne peux oublier non plus quand papa voulait nous faire rire, il nous chantait : « En revenant de Rigaud » avec toutes les simagrées qui vont avec 😉 Il aimait ça qu’on y torde le bras pour qu’il nous pousse sa ritournelle. J’ai juste à me fermer les yeux pour l’entendre et le voir.

L’été dernier, une bonne partie de la famille s’est réunie au sanctuaire Notre-Dame de Lourde pour une messe hommage à mon père décédé. J’ai pas trop entendu ce que le curé avait à dire. Les souvenirs prenant toute la place. Je me suis mis à regarder les enfants courir partout entre les rangées de bancs et les arbres. J’ai souris en regardant leurs pères et mères essayer tant bien que mal de les garder tranquilles. Pas toujours évident d’être parent. Des fois ça prend toute une vie pour apprendre à ses petits ce qu’elle est. Des fois ça va même au-delà.

L’agent ne fait pas le bonheur

On sait que c’est vraiment le printemps quand les policiers sont de corvée de tickets. Avant qu’il ne se décide à sortir de sa van, j’ai eu le temps de prendre les papiers d’assurances et les enregistrements dans le coffre à gants, mon permis dans mon portefeuille et ma convention de garde dans le sac que je traîne toujours qui contient entre autres, mon livre de rues, des reçus d’extra et des petits sacs « au-cas-ou » 😉 Quand il arrive à côté de moi, mes documents sont prêts. Ça sauve du temps. Quand tu te fais coller à ce temps-ci de l’année, ça vaut pas trop la peine d’argumenter. Dans le fond il fait sa job…

– « C’mon monsieur l’agent c’était jaune !  »
– « C’était rouge, je vais vous demander votre permis de conduire , vos enreg.. »
– « Tiens. »
–  » Votre adresse c’est…
– « Toujours la même. »

Avec le temps on s’y fait. C’est sûr que ça fait chier de pogner un ticket mais bon, ça fait parti des risques du métier. J’admets qu’on nous donne un peu plus de ‘lousse », surtout sur la vitesse mais quand tu es toujours sur la route, les probabilités te rattrapent. Un stop ici, une lumière là, parfois ce sont aussi des contraventions reliées aux règlements du taxi. Comme faire monter un client trop près d’un poste d’attente, attendre ailleurs que sur un poste ! Par exemple, selon le règlement je n’ai pas le droit d’attendre devant un bar ! C’est à mes risques… On tombe aussi sur des maudits zélés. J’ai déjà eu un ticket pour voiture sale, les rues étant encore pleines de slush. Faut dire qu’il ne m’arrêtait pas pour ça à priori et qu’à fortiori je l’avais traité de « crisse de chien ». Pas la meilleure idée… 😉 Avec le temps j’ai changé ma technique. Je reste poli et prépare mes papiers. Ça me revient moins cher et parfois je m’en sauve. Pas ce soir par contre. $151 et 3 points de démérite. Une autre nuit de travail chez le diable. À ce prix là j’ose espérer qu’on va réussir à boucher une couple de nids-de-poule !

Taxi-blogues international

Quand j’arrête un peu de tourner en rond dans ma ville, je vais voir comment ça tourne ailleurs dans le monde. Cette nuit je me suis amusé à découvrir les blogues de confrères et consoeurs qui font le même ouvrage que moi. Voici un aperçu. Bon voyage…

Déplaçons-nous au sud vers la grosse pomme et ses milliers de taxis jaunes. Y’a deux blogues qui ont retenu mon attention. D’abord Taxi Hack avec lequel je me trouve quelques affinités. J’sais pas pourquoi? 😉 Je n’ai pas encore fait le tour de ses archives mais j’en ai bien l’intention. Cette chauffeuse nous offre de plus de bien belles photos. Dans ses liens, il y a un dossier sur le taxi New-yorkais réalisé par PBS. Vraiment intéressant.

Y’a aussi ce taximan qui n’écrit pas mais envoi les photos de ses déambulations dans Manhattan. Ces derniers jours, il semble avoir remis le compteur à zéro mais en consultant son profil je découvre qu’il va continuer son délire en quatre temps. IIIIIIIV. Ça me donne quelques idées…

À l’autre bout des « states » y’a cette chauffeure de San Jose, Californie qui nous offre un blogue pas mal bien foutu. Un peu trop ensoleillé à mon goût mais vraiment sympa et valant le coup d’oeil. N’oubliez pas la crème solaire. 😉
Un autre chauffeur qui n’a pas l’air de se faire chier, un policier à la retraite qui fait le métier à Mau’i, Hawaii… Y’a sûrement des places pires que ça. Me semble que je détesterais pas ça rouler là 😉

J’haïrais pas non plus me retrouver de ce bord là du globe. À Sydney, Australie. Y’a ce taximan blogueur qui tient la route depuis 2003. Je trouve génial la contraction qu’il a fait des termes cab et blog. Cablog ! Ça sonne bien dans mes oreilles. Au suivant !

On se retrouve en Europe avec une couple de blogues qui m’ont l’air des plus intéressants mais que je ne saurais vous dire de quoi il en retourne. Peut être y’a t-il un lecteur ici qui lit le néerlandais ou encore l’allemand ? Respectivement d’Amsterdam et de Francfort ces taxi-bloggeurs ont à mon instar l’air d’aimer ce qu’ils font.
Ensuite y’a ce vieux de la vieille qui tient ce cablog en provenance de la campagne quelque part dans le Royaume-Uni. Eminemment sympa.

De retour dans les Amériques, je suis tombé sur ce blogue d’un chauffeur brésilien . Mon portugais étant quelque peu limité, je n’ai pas réussi à déterminer dans quelle ville il oeuvrait mais je vais essayer de le contacter pour voir comment se porte son français 😉

Pour terminer y’a ces deux blogues qui sont très amusants. Ils ne sont pas écrits par des chauffeurs mais par des usagers de la « bête » 😉 Je trouve l’idée pas mal du tout ! Y’a d’abord ce mec à Singapour et cette femme à Washington DC qui nous écrivent tour à tour leurs aventures à bord de taxis. Ça vous donne des idées?

Douze Heures en Taxi

16h45 – Je vérifie l’auto, regarde si le gars de jour l’a bien remplie. M’assure que le dôme fonctionne bien et commence ma nuit. Je traverse rapidement la ville et me dirige vers le sud-ouest. Mon territoire de prédilection.

17h05 – Premier appel, de la rue Richardson jusqu’à l’aéroport PET. Beaucoup de trafic mais moins qu’à Bombay où s’en va mon client.

18h00 – De la Petite-Bourgogne jusqu’à la rue Duluth. 4 filles BCBG mi-vingtaine, souper de fête, conversations sur le linge et bitchage sur celles qu’elles vont rejoindre.

18h49 – De la cité du multimédia jusqu’à Montréal-Nord. Une jeune femme haïtienne le nez dans ses papiers. Jazz à la radio. Beaucoup de trafic sur Pie IX.

18h20 – Jean-Talon près de St-Michel jusqu’au métro Crémazie. Une esthéticienne qui vient d’avoir une journée record d’épilation de jambes. Le ménage du printemps bat son plein…

20h00 – De retour à St-Henri sur le stand Atwater & Notre-Dame (#74). Petite jase avec Normand. Pick-up jusque dans l’est près d’Honoré-Beaugrand. Un vieux gay sans conversation. Je subodore l’hétérophobie 😉

20h 45- Du poste 64 au coin de la Montagne & N-D jusqu’en haut de la côte sur Ste-Catherine. Un groupe d’indiens. Pas ceux de Bombay, les autres, les amers…

21h – Ma soeur m’appelle, elle est dans le Vieux-Montréal et sort d’une bouffe avec des chumettes. Je vais la chercher et la ramène chez-elle à Verdun. D’en bas je fais des ba-byes aux petits qui sont à la fenêtre.

21h 30 – Du #74 Un black qui deale sur son cell. Fast trip à NDG. En sortant il cherche son téléphone partout dans le taxi. Je lui demande son numéro pour le faire sonner. J’éclate de rire quand il se rends compte qu’il l’a dans sa main.

22h – Pause bouffe – Arrêt à l’appart’ – Grosse salade césar préfab et une boîte de thon + café(s)

23h- Après une demi-heure sur le #74. Une punkette direction le Roy Bar. J’vais prendre la 20 par la rue Green mais la voirie vient de fermer le tunnel. Détour dans le centre-ville, trop de trafic ce soir, la fille parle de linge avec une copine au téléphone. Il commence à mouiller. À la radio y’a American Woman à CHOM. La fille aime bien, je monte le son. Elle sort finalement St-Urbain & des Pins. Elle me donne un gros tip, il est 23h11 (11:11)

23h30 – je suis sur St-Paul. En avant des Deux Pierrots y’a une méchante file. Je m’arrête près de l’entrée, le gars qui s’occupe de la porte me regarde. Je lui dis qu’il a une belle queue ce soir. Des filles qui attendent dans la file la rient de bon coeur. Le doorman lui, ne rie pas. Je fais un clin d’oeil aux filles et repart.

23h45 – Trop de café j’arrête au Pétro-can au coin de Guy & N-D pour tirer une pisse et m’acheter une autre café…

00h01 – Je suis sur le poste de la rue Doré et attends comme un vrai crapet dans mon aquarium. La pluie fait monter des odeurs de marée basse et un requin me vole un client. J’ai des rapports de thon et je niaise sur ce poste, c’est une vraie joke. Le mois vient de changer et monte à mon bord un client muet comme une carpe. Il s’en va dans une poissonnerie de Côte-des-Neiges. 😉

00h40 – Du #74- Un appel sur St-Antoine. 4 jolies noires direction St-Laurent. Elle parlent un argot jamaïcain, je comprends rien.

00h58 – Rue Milton vers place d’Ârmes- Une fille et 3 mecs. Le rythme s’accélère, une courte course, pas autant que la jupe de la fille.

01h05 – Encore devant le Deux Pierrots, le doorman n’est plus là et sa queue n’est plus ce qu’elle était. 2 hommes me demandent de les amener au Quality Inn de la rue Grissom. La rue Grissom? C’est tu à Montréal ça? Heureusement l’un deux à une carte. Ah rue Crescent! 😉 Ils viennent du Témiscamingue (j’avais pas reconnu l’accent) et sont là pour la partie contre les Bruins. Go Habs Go..

01h25 – De l’auberge St-Gabriel jusqu’à Greenfield Park. Des jeunes qui sortent de leurs bal de finissants ! Déjà?! Hé bin… De retour sur le pont Champlain, j’écoute sur CIBL les deux colons (en quête d’irrigation) du Laboratoire du Docteur Dan. Pissant

02h15 – Du poste #59 (St-Laurent & N-D) deux belles grosses filles éméchées et pas reposantes direction Verdun. Chimique Donald… Obligé de me taper la file du comptoir à l’auto pour rassasier mes deux obèses qui n’ont vraiment pas besoins de ça ! Ouache.

02h30 – Sherbrooke et Bishop jusqu’à Vincent d’Indy et Édouard-Montpetit. Un étudiant à lunettes. Il n’a rien vu.

02h50 – Fly sur Bernard à L’Assommoir. Un confrère me vole mon client. Je le rapporte au superviseur mais embarque quand même un client qui s’en va sur Delorimier. Le gars chiale qu’il y a trop d’arabes qui font du taxi. Je lui réponds qu’il y en a la dedans qui aimeraient plus travailler dans un domaine dans lesquels ils sont diplômés et qualifiés mais qu’on ne leur accorde pas d’équivalence ici au Québec. Y’a des ingénieurs la dedans vous savez? Il me dit que lui même est ingénieur et me file 10$ sur une course de $9.85… Bref.

03h10 – Du Plateau jusqu’à Rosement une baba altermondialiste piercée me parle du trou dans la couche d’ozone.

03h20 – Re-Plateau, des extasiés jusqu’au Stéréo. Ils parlent tous en même temps. Quadrophonique…

03h35 – 4 jeunes folles du Sky Pub jusqu’à St-Laurent et Duluth. Ça déconne d’aplomb. Ça roule sur du techno et ça speede. Le mec assis à côté de moi mets sa main sur ma cuisse! Je lui dit qu’il n’est pas mon genre. « Ah non? C’est quoi ton genre? » Euh…. Féminin?!

03h46 – St-Laurent et Rachel, deux latinos direction NDG. Les deux sont bourrés et je les sens agressifs voire douteux. Une solution, être aussi dangereux qu’eux. Course débile, zigzags et vitesse sur fond hip-hop à CKUT. À la fin ils n’en reviennent pas et me donnent un gros pourboire.

04h05 – De retour dans le vieux pour voir ce qui reste. J’embarque le DJ de la Queue Leu Leu pour le Plateau. Au coin de Rivard et Mont-Royal, un cycliste s’est fait happer. Dehors les oiseaux commencent à chanter.

04h20 – Vais au garage payer l’auto. Je garde le taxi « single » en fin de semaine.

04h38 – Passe devant la Banquise sur Rachel. Un confrère me coupe, je lui rends la pareille, on course dangereusement le long de Parc Lafontaine. Il abandonne et tourne sur Cherrier. Rush d’adrénaline inutile et puéril. Je fais un dernier tour de ville. Ne reste que des taxis aux dômes allumés. J’ai ma dose.

04h55 – $47 d’essence….

05h10 – Je parque le taxi à ma porte. Le ciel commence à s’éclaircir. La nuit a été bien remplie. Une autre m’attends demain…

Sous le signe du poisson

Ma nuit tire à sa fin, même qu’il fait déjà jour. Je suis en route vers chez moi quand s’élance vers moi un type qui a l’air d’avoir passé la nuit sur la corde à linge. Je m’arrête plus par réflexe que par envie. J’ai la mauvaise habitude de décoller avant qu’on me dise où on va. C’est pour gagner du temps mais des fois ça me le fait perdre. J’ai déjà deux coins de rues de fait avant que le gars me dise qu’il s’en va dans l’autre sens.
Pas de trouble, y’a pas un maudit char dans les rues à cette heure du matin, je fais un U-turn et je suis de retour au point de départ. Le gars a pas l’air trop trop équilibré. Il parle tout seul et pour tout dire, à l’heure qu’il est, je suis content de ne pas avoir à y répondre. Je roule en me demandant ce que je vais manger au retour. Une boîte de thon peut-être? Je me rapproche rapidement de la rue demandée. C’est alors que le type interrompt son soliloque pour me demander si j’ai un téléphone cellulaire.

– « Hum ouain mais il ne me reste presque plus de temps dessus. »
– « Ça s’ra pas long heul grand, chus supposé rejoindre quelqu’un icitte »
– « C’est quoi son numéro ? « 

Je lui compose et lui tend l’appareil.

– « Ouain t’es où chus en avant là, pis t’es pas là! « 
– (…)
– « Comment ça ? Qu’est-ce j’vas faire avec le stock colisse! »
– (…)
– « Ah pis vas donc chier d’la marde!! ».

Il me redonne mon téléphone. J’ai déjà deviné qu’il n’a pas d’argent pour me payer. Dans le fond j’m’en crisse un peu. Ma nuit a été bonne pis j’ai juste envie d’aller manger pis me coucher. Mais le gars lui a déjà sa petite idée derrière la tête. Il sort de son coupe-vent un sac en plastique marron de la SAQ et commence à verser son contenu sur le siège à côté de moi. Y’a là : Un Playstation, le filage pour, une manette, deux jeux et le DVD version « uncut » de Sin City.

– « Regarde le grand, y’en a pour au moins $100 si tu veux je te laisse tout ça pour $80 ».
– « J’achète pas du stock volé mon chum, j’suis pas intéressé. »
– « Comment ça du stock volé? C’est à moé ça. Le gars qui était supposé me l’acheter viens de me chier dins mains !
J’veux pas rentrer là avec ça su moé, c’est plein de crackheads là-dedans. Come on, pour toé juste $70… »

Je me pince l’arête du nez, je sens qu’un mal de tête s’en vient. Je regarde le matériel. J’ai déjà un PS2 à l’appart mais il ne marche plus. Ça me manque pas pentoute sauf quand mes filleuls viennent faire leur tour. Pour tout dire je m’en servais surtout pour regarder des films. Ça a l’air en état mais mettons que la garantie dans ce genre de deal c’est pas fort fort. J’hésite mais je sais que le gars me lâchera pas, je lui dis:

– « J’t’en donne $40. »
– « $40 ?! Come on man ça en vaut le triple! Donne-moé au moins $70 envouwèye donc! « 
– « Regarde, t’as dix piasses sul meter, je te donne 45$ pis ça inclut le voyage. »
– « Colisse t’es tough man. Donne moé $50 pis on en parle pu! Ok? Sivouplait?… »
– « Pffffff … Ouain, ok… Mais je t’avertis, si ça marche pas ta bébelle, j’vais te retrouver, c’est moi qui te le dis! »
– « Inquiêtes-toi pas, t’auras pas de trouble avec, c’est moi qui te le dis! « 

Quand il a quitté le taxi je savais que je venais de me faire baiser. Quelque chose dans l’attitude du gars, un feeling…
Ce soir j’en ai eu la preuve en installant la machine sur ma télé. Maudit que je suis niaiseux des fois ! Me reste quand même le film, mais à $50, ça fait cher un peu. Ça m’apprendra a vouloir être trop fin avec le monde pis à acheter du stock douteux de quelqu’un tout autant. Faut dire que le gars avait bien préparé son coup. Ne lui restait plus qu’un beau gros poisson… Bien fait pour moi !

Finir sa nuit en beauté


Beaucoup d’action hier en ville et beaucoup de travail. Je me suis mis sur le mode pas de niaisage et les clients se sont succédés à bon rythme jusqu’à la fin de la nuit. (…) Après être passé au garage pour payer le taxi, je me suis arrêté sur Fairmount pour m’acheter quelques bagels et pour faire redescendre le stress de la nuit je suis monté sur le Mont-Royal voir tranquillement le jour se lever…

Taximan-1962


Déniché dans une bouquinerie, ce bouquin date de 1962. Et pourtant certaines des doléances de ce chauffeur d’un autre âge s’appliquent encore de nos jours. Le harcèlement des inspecteurs (aujourd’hui le bureau du taxi), le prix des permis, le nombre d’heures qu’il faut se taper… L’auteur y parle surtout de l’industrie et des règlements de l’époque mais il s’y trouve aussi quelques succulentes anecdotes et même de jolis passages. Je vous laisse avec l’un d’eux:

« Pour le chauffeur de taxi, la liberté, c’est choisir ses heures de travail, aller là où il lui plaît, sans avoir un patron ou un supérieur sur ses talons. Celui qui est astreint à toujours se rendre au travail à la même heure, à s’asseoir sur la même chaise, devant le même bureau, à observer un horaire rigoureux, celui-là qui est esclaves des exigences de son travail ne comprends pas la liberté que le chauffeur de taxi défend au prix parfois inconcevable de 14 heures de travail par jour.

Une fois qu’il a goûté à cette liberté dans le travail malgré tous les ennuis que cela comporte, il ne peut plus y renoncer. Pas de patron, pas de gérant, liberté de mouvement. Ces mots ont une odeurs alléchante. Et dans la balance de ce qu’il donne et reçoit, le chauffeur de taxi voit cette liberté contre-balancer le poids inhumain des longues heures de travail.

Qu’il soit réel ou faux, ce sentiment de liberté, le chauffeur de taxi le porte partout avec lui, secrètement dans son coeur. Il n’en parle pas, parce qu’il juge que les autres ne le comprendront pas. Ces autres que lui-même considère comme des esclaves, aux prises avec l’horloge qui avance toujours trop vite et soumis à la contrainte d’un horaire rigoureux. Cela, le chauffeur de taxi le sent lorsqu’il voit monter un client dans sa voiture et reçoit l’ordre : « Conduisez-moi là. Vite. Je suis pressé… »

Donc, l’homme de la rue dit que le chauffeur de taxi est un esclave et le chauffeur de taxi dit que l’homme de la rue est un esclave. Ainsi, chacun voit la liberté à sa porte et tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ! « 

Luc de Fougières (Chauffeur de taxi montréalais. 1962)