La Fête au Village

Les Outgames sont enfin commencés. Les drapeaux arc-en-ciel ont remplacés ceux des aficionados du ballon rond et c’est la fête au village. J’avais quelques doutes sur l’ampleur de l’événement. Cette semaine on disait donner des billets gratuits pour le spectacle d’ouverture de ce soir. Mais ces doutes ont rapidement foutu le camp la nuit dernière. C’est clair qu’on ne s’ennuiera pas. Avec le « nightlife » montréalais et la propension des gais à faire la fête, je ne suis pas inquiet.

J’aime bien la clientèle homo. Les gais ont un sens de l’humour impayable. Hier par exemple je fais monter ce couple à bord. L’un est super gentil et l’autre complètement bourré a la « switch à bitch ». Il n’est pas déjà assis qu’il me sort tout les clichés du chauffeur de taxi. Qu’on sent le petit sapin à la patte cassée, qu’on est les kings du détour pis juste des têteux de cinq cennes, etc. etc. Il a le piton collé. Son chum essaye de l’arrêter et s’excuse pour lui mais j’ai déjà capté le regard de son mec dans mon miroir et c’est entendu qu’il me niaise. Il garde ce qu’il faut de troisième degré et de subtilité dans le ton pour que je ne le prenne pas personnel.
J’embarque quand même dans son jeu en faisant le chauffeur outré, que je ne suis pas de même moé, pis qu’il n’est pas question que j’endure ça plus longtemps, que je vais les débarquer si ça continue en gardant ce qu’il faut dans le ton pour que la « bitch » se mette à me sortir du « mon chou ». La course se termine dans l’euphorie la plus totale.

Tout le contraire de ce moron embarqué sur la rue St-Laurent.

– Sais-tu comment on a rebaptisé le stade olympique pour les jeux fifs?

Déjà pour la subtilité et le troisième degré on repassera.

– Euh j’vois pas.

– Le stade anal ! Hahaha! Le stade anal crisse qu’est bonne!

Le gars riait tout seul. Il s’est mis à me raconter des jokes homophobes pendant le quart d’heure que je l’ai eu à bord. J’ai faillis lui dire que la plupart des hétéros qui ont un problème avec les gais ne faisaient que refouler leur propre homosexualité. Mais à quoi bon…

Bref je ne risque pas de m’ennuyer le temps des jeux. D’ailleurs faut que j’y aille.

Tourlou mes p’tits choux ! ;-))

Vacances en Ville

– Tu t’es bien reposé ? Les vacances ont été bonnes? M’a demandé ironiquement le patron quand je suis arrivé au garage.

– Si vous saviez boss comment c’est fatiguant rien faire effouaré sur le bord de la piscine au gros soleil. J’en pouvais pu, je reviens me reposer. Avez vous des autos à louer de ce temps là ?

C’était à mon tour d’ironiser. Dans la rue j’pouvais voir au moins sept taxis qui n’étaient pas sorti de la journée. Le creux de vague des vacances de la construction… D’ailleurs je me demande encore ce que je fais là. Le gaz est super cher, le facteur humidex, le smog, les rues barrées… Un chauffeur qui arrive me dit qu’il a fait 20 piasses clair pour sa journée ! Logiquement j’aurais du rester peinard en banlieue, à lire des bouquins et regarder la pelouse pousser.

Mais je m’ennuyais ! L’appel de la nuit se faisait entendre. Les rues de la ville me manquaient. J’dois être maso ! 😉

En fait, je viens passer le temps. Une façon de poursuivre mes vacances en ville. A la fin du mois un petit chalet m’attends sur le bord du fleuve et j’ai très hâte d’aller sentir le vent du large et de pouvoir voir des étoiles. Ces prochaines semaines vont donner plus de relief à ce séjour loin loin de la ville. Pis ça va payer le homard ! 😉

Vol de nuit

La lune apostrophe une ville dégoulinante. Montréal est devenue l’île des sueurs. Pas la moindre brise pour atténuer la suffocation. La chaleur irradie du béton. Je roule depuis plus d’une heure sans client. Le taxi en mouvement m’offre juste ce qui faut de vent. Le climatiseur m’a lâché, les clients aussi, je tourne en rond sur une asphalte molle en pensant à une bonne bière froide. Sur la radio pas d’appels quand j’aperçois ce type sortir d’une ruelle.

Il ouvre la portière de derrière, y jette un grand sac de sport et vient s’asseoir à côté de moi. Il recule sa banquette jusqu’au fond et sans qu’il m’ait demandé quoique ce soit, je me remets à rouler. Le gars s’est tourné vers le sac, y a glissé une main qu’il retire en tenant une bouteille de cognac déjà entamée. Il l’ouvre et s’envoie une bonne rasade. Il me tend ensuite la bouteille.

– Je suis en service, vieux.
– Moi j’viens de finir. Me répond-il avant de s’envoyer une autre gorgée de V.S.O.P.
– Et qu’est-ce tu fais de bon?
– J’fais des apparts.
– …
– Inquiètes-toi pas, j’vais te payer…
– J’espère! Ça fait deux heures que je roule dans le beurre.

Encore sur l’adrénaline, le gars a ramené le sac sur ses genoux et il se met à le déballer. Il me raconte son aventure en faisant l’inventaire de son cambriolage. J’me dis qu’il faut avoir du nerf pour faire ce qu’il fait par cette chaleur alors qu’il y’a plein de monde en train de prendre l’air sur leurs galeries.
Du sac il sort un portefeuille et commence à trier les cartes en prenant bien soin de me cacher ce que je pourrais y lire. Le gars est loin d’être idiot et il m’impressionne tout autant que je m’en méfie. Je jette des coups d’œil furtifs vers le sac et j’y vois un petit système de son, des cédés, du linge qui doit servir à amortir le choc des bouteilles. Du menu fretin tant qu’à moi…

– Shit ! J’pensais ben trouver du cash dans le portefeuille, va falloir que tu me trouves un pawnshop pour que je puisse te payer.
– Hum, c’est dimanche soir ça sera pas évident!
– Tu connais pas de place qui pourrait m’acheter ça?
– Peut-être sur la rue Ontario, on peut ben aller voir, mais j’te promets rien!

Sur le trajet le gars me demande s’il peut fumer mais on n’a pas de feu ni l’un, ni l’autre. Il me parle encore de sa soirée, comment il est sorti in-extremis par la porte de derrière alors qu’il entendait la clef tourner dans la porte de devant. J’me demande jusqu’à quel point il en rajoute, mais j’embarque dans son jeu tout en continuant de rouler. A un feu rouge le gars me regarde, me dit de ne pas bouger et part en courant vers un dépanneur qui se trouve là sans doute pour aller se chercher de quoi s’allumer. Pendant quelques secondes ça me démange de décoller avec le larcin mais le gars a été franc dès le départ avec moi et après tout c’est lui le voleur pas moi!

N’empêche qu’après trois, quatre pawnshops fermés, le gars m’a laissé une dizaine de disques compacts pour me payer le prix de sa course. J’ignore si ça fait de moi un complice, mais ça fait une pas pire anecdote à raconter…

Appel de dé-stresse

– Salut Norm t’es pas occupé toujours?

– Pantoute ça fait une demi-heure que chus troisième sul stand. Coudonc t’es tu en vacances toé ? ça fait une couple de jours qu’on t’a pas vu ?

– Ben oui j’en avais plein mon casque de l ‘astie d’trafic. T’sais comment qu’c’est…

– Ouain, c’est l’enfer! pis aujourd’hui j’pense qu’ y ‘annonce 40 degrés. On dirait que l’asphalte est en train de fondre !

– Pas évident. T’a l’air climatisé dans ton vieux Lumina toujours?

– Oui oui mais ça coûte cher de gas en simonac de ce temps là ! J’ai pas l’choix d’heul laisser tourner, j’toasterais des deux bords !

– Hahaha faque comme ça chus aussi ben d’rester en banlieue sul bord d’la piscine?

– Mon tabarnaque toé ! Tu m’appelles-tu juste pour m’écoeurer coudonc?

– Ben oui ! Hahaha! J’voulais juste savoir si ça valait la peine de travailler de ce temps là.

– Bof c’est pas fort la tonne! Ben comme d’habitude pendant le break d’la construction. T’es aussi ben d’continuer tes vacances, tu perds pas grand chose j’m’a t’dire.

– Ouais ben j’pense que c’est ça que j’vas faire. J’vais te souhaiter bon courage, j’te laisse, j’ai une petite frette qui m’attends.

– Mon tabarnaque toé !

– Salut mon vieux, on se revoit plus tard dans l’été. J’t’en payerai une promis!

– C’est ça, va chier!

– Hahaha! J’m’a te souhaiter un Sept-Iles !

– Ça s’prendrait bien en christ ! Salut là !

– Salut mon Norm prends ça aisé.

Trafic de poudrés II

Ça fait pas une minute qu’il est à bord que j’ai déjà le goût de m’en débarrasser. Ce mec suinte la coke et je regrette déjà le parfum de mes trois poudrées.

– C’mon ! Avance ! Pèse dessus ! Move it ! T’es capable ! Qu’il me répète en reniflant.

– J’ai pas un hélicoptère man ! Va falloir que tu te fasses à l’idée que tu vas être en retard.

– C’mon ! Avance ! Pèse dessus ! Move it ! T’es capable !

Dans le rétro je lui envois un regard qui dit : « tu me niaises tu chose? » Je crois percevoir un sourire en coin et me demande s’il veut juste rigoler ou s’il est juste abruti par la poudre. Je comprends qu’il est en retard et tant qu’ à moi, j’lui ferais volontiers un course à vitesse grand V. Mais le vieux se vide, on est englué dans une mer de chars, va falloir qu’il fasse avec ou qu’il débarque.

– Dans kek minutes on va tourner sur Université ça devrait être moins pire.

– C’mon ! Avance ! Pèse dessus ! Move it ! T’es capable ! On va se rendre !

– Ça pour se rendre, on va se rendre mais pas dans le temps que tu voudrais mon homme.

J’ai à peine 100 mètres de fait depuis qu’il est à bord. Je suis toujours bloqué sur la rue William et les putains de travaux qui n’en finissent plus sur McGill fait que tout le quadrilatère s’est transformé en usine à smog. Il me demande l’heure et me lance encore une fois:

– C’mon ! Avance ! Pèse dessus ! Move it ! T’es capable !

Ça commence à me démanger de le crisser en dehors de l’auto mais tant qu’à être dans un étau, aussi bien continuer avec un compteur qui égraine les cinq cennes. Je songe à mes vacances qui s’en viennent, je serre les dents et respire par le nez. Mon client aussi, un bon raclage de narines et de gorge pour ramasser ce qui reste dans les muqueuses. Un beau gros crachat à 10 piasses qu’il s’avale sans subtilité.

– Pas évident les allergies han? Que je lui lance en jouant au cave. Il ne relève pas, me demande encore l’heure et prends son cellulaire pour faire un appel.

J’arrive enfin à tourner sur Université vers le nord et déjà ça commence à rouler un peu. La plupart des véhicules serrent à gauche pour aller prendre l’entrée de l’autoroute Ville-Marie, je reste donc sur la voie de droite et m’empare de l’espace devant moi. Un 4X4 vient pour sortir de la rue St-Maurice et j’accélère ce qu’il faut pour qu’il mette les freins. Toujours dans la voie de droite j’arrive à la lumière de Notre-Dame juste quand elle change et accélère à fond pour dépasser les véhicules de la voie de gauche et ceux qui rentrent en ville par l’autoroute Bonaventure. Pendant ce temps mon « renifleux » parle avec un confrère de travail et lui demande de le couvrir si le patron demande où il est.

Pour le moment il monte tranquillement pas vite la rue Université. Ça a beau avoir 3 voies de larges, quand la ville se remplit comme se soir, c’est toujours assez intense. Encore heureux que les Alouettes ne jouent pas en haut de la côte. Je continue de remplir le vide devant moi, je tricote comme je peux entre les véhicules et j’arrive de peine et de misère au coin de l’avenue des Pins. Le compteur indique déjà 13 dollars. Si je décode bien la partie de conversation que j’entends, mon client va probablement perdre sa job s’il arrive trop tard. Personnellement je m’en contre-fout mais en même temps je sais que le « sniffeux » va passer son stress sur moi et dès qu’il raccroche, il vient pour ouvrir la bouche et je l’en empêche en disant :

– C’mon ! Avance ! Pèse dessus ! Move it ! T’es capable ! J’heul sais, j’heul sais…

Je lui fait un clin d’oeil dans le rétro mais ça ne le décoince pas. J’ai dans l’idée qu’il est mûr pour une belle grosse « track ». Sur des Pins on approche de ce qui reste d’échangeur et ça réduit d’une voie vers Parc. Avant d’arriver à Aylmer, seule option possible pour aller vers l’est via Prince-Arthur, je lui demande pourquoi il ne va pas directement au boulot ?

– Ça serait pas mieux pour toi? T’es déjà 15 minutes en retard.

– C’est parce qu’il me manque un morceau.

Je poursuis donc dans la courbe qui va vers le nord et comme on est de nouveau pare-chocs à pare-chocs, je me retourne, le regarde et lui dis en essayant de rester sérieux:

– Tu veux un morceau ? Combien t’es prêt à mettre ?

Si je voulais alléger l’atmosphère c’est raté. Son regard m’indique que c’est préférable de ne pas aller plus loin. Je croyais faire affaire qu’avec un coké, mais j’ai maintenant le sentiment que mon client est plutôt un « dealer ». Mon allusion sur l’arme à feu n’a pas sembler lui plaire et je suis aussi bien de tenir ça mort et de m’en tenir à ma job.

Je continue donc de tricoter entre les véhicules en faisant des manoeuvres pas toujours indiquées dans le code et je profite de chaque brèche me permettant de prendre un peu plus d »espace. Pendant ce temps le trafiquant gueule contre le trafic et c’est dans une ambiance des plus détendue que j’arrive enfin à destination angle Lajoie et Bloomfield. Evidemment va falloir que j’attende que le client aille se changer. Il me donne un 20$ ce qui couvre la course mais pendant qu’il est à l’intérieur, ça me démange pas mal de foutre le camp.

Quand il revient au bout de 10 minutes. Je constate qu’il porte les mêmes fringues et qu’il est vachement plus détendu. Rien de tel qu’une couple de lignes pour ramener la bonne humeur et c’est presque pimpant qu’il me dit:

– Tu me croiras pas mais j’ai oublié de quoi dans mon camion, faut retourner dans le Vieux-Montréal.

– Tu me niaises ?

Il ne niaisait pas. Il voulait aller sur Notre-Dame près de la Place Jacques-Cartier en plein coeur des festivités. J’ai eu beau essayer de lui expliquer ce que ça impliquerait en fait de circulation et lui parler du temps que ça prendrait pour aller là et ensuite remonter jusqu’à des Pins, le gars en démordait pas. Il me sortit même un autre 20$ en prenant bien soin de me montrer l’épaisseur de sa palette.

– C’mon ! Avance ! Pèse dessus ! Move it ! T’es capable !

(…)

Au total j’aurai passé près d’une heure et demie avec lui à l’entendre renifler, mentir à son patron au téléphone et maudire contre le trafic. J’ai eu à me taper les pires bouchons de l’année avec cet allumé de première dans mon dos. Après une quinzaine de minutes presqu’ immobile sur St-Laurent entre René-Lévesque et Sainte-Catherine le gars a décidé que j’étais la cause de son retard. Je savais dès le départ de la course (si on peut dire) que ce moment viendrait. J’étais sur le point de lui dire qu’une personne avec un minimum de neurones entre les deux oreilles aurait depuis longtemps fait le reste à pied quand les feux d’artifices se sont mis à péter. C’est comme si des bombes tombaient autour de nous. C’était tellement fort qu’il aurait fallu qu’on crie pour se faire comprendre. J’ai donc décidé de me taire et mon chômeur en devenir aussi. C’était complètement surréaliste comme ambiance. Comme si le temps s’était arrêté.

J’ai difficilement réussi à monter jusqu’à Ontario, j’ai tourné à droite et suis allé grimper la côte de Bullion pour nous sortir de cet enfer. Mon passager semblait maintenant résigné et en ce qui me concerne je me foutais complètement de ses problèmes. Ça faisait pas de doute que ce type était redescendu dans le vieux pour aller y reprendre d’autre drogue. Tellement accro que la réalité n’avait presque plus de prise sur lui. Moi la réalité me disait que mes ressources en patience commençaient à manquer.

Après avoir traversé Sherbrooke en coupant quelques autos et en klaxonnant pour avertir des piétons de l’autre côté, on s’est finalement rendu à destination. Le mec m’a sorti un autre 20$ de sa liasse, m’a sourit et m’a dit de garder le change. Ça me laissait presque 7$ de pourboire et un total de 60$ pour 90 minutes de travail. Excellent tout compte fait. Pourtant ce voyage m’a donné le signal que mes vacances venaient de commencer. J’ai fini la nuit, j’ai fini la semaine, j’ai même travaillé une journée cette semaine question de m’assurer que je prenais la bonne décision.

Je parque donc le taxi pour quelques semaines. Je vais en profiter pour refaire le plein, pour faire le vide aussi.

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Je ne suis quand même pas sans savoir qu’il y a quelques « accros » parmi vous. Je vous ai réservé quelques anecdotes de bonne qualité. Faites-moi signe quand le manque se fera sentir. Je vais tenter de continuer de vous fournir du bon « stock ». 😉 A bientôt.