Trafic de poudrés II

Ça fait pas une minute qu’il est à bord que j’ai déjà le goût de m’en débarrasser. Ce mec suinte la coke et je regrette déjà le parfum de mes trois poudrées.

– C’mon ! Avance ! Pèse dessus ! Move it ! T’es capable ! Qu’il me répète en reniflant.

– J’ai pas un hélicoptère man ! Va falloir que tu te fasses à l’idée que tu vas être en retard.

– C’mon ! Avance ! Pèse dessus ! Move it ! T’es capable !

Dans le rétro je lui envois un regard qui dit : « tu me niaises tu chose? » Je crois percevoir un sourire en coin et me demande s’il veut juste rigoler ou s’il est juste abruti par la poudre. Je comprends qu’il est en retard et tant qu’ à moi, j’lui ferais volontiers un course à vitesse grand V. Mais le vieux se vide, on est englué dans une mer de chars, va falloir qu’il fasse avec ou qu’il débarque.

– Dans kek minutes on va tourner sur Université ça devrait être moins pire.

– C’mon ! Avance ! Pèse dessus ! Move it ! T’es capable ! On va se rendre !

– Ça pour se rendre, on va se rendre mais pas dans le temps que tu voudrais mon homme.

J’ai à peine 100 mètres de fait depuis qu’il est à bord. Je suis toujours bloqué sur la rue William et les putains de travaux qui n’en finissent plus sur McGill fait que tout le quadrilatère s’est transformé en usine à smog. Il me demande l’heure et me lance encore une fois:

– C’mon ! Avance ! Pèse dessus ! Move it ! T’es capable !

Ça commence à me démanger de le crisser en dehors de l’auto mais tant qu’à être dans un étau, aussi bien continuer avec un compteur qui égraine les cinq cennes. Je songe à mes vacances qui s’en viennent, je serre les dents et respire par le nez. Mon client aussi, un bon raclage de narines et de gorge pour ramasser ce qui reste dans les muqueuses. Un beau gros crachat à 10 piasses qu’il s’avale sans subtilité.

– Pas évident les allergies han? Que je lui lance en jouant au cave. Il ne relève pas, me demande encore l’heure et prends son cellulaire pour faire un appel.

J’arrive enfin à tourner sur Université vers le nord et déjà ça commence à rouler un peu. La plupart des véhicules serrent à gauche pour aller prendre l’entrée de l’autoroute Ville-Marie, je reste donc sur la voie de droite et m’empare de l’espace devant moi. Un 4X4 vient pour sortir de la rue St-Maurice et j’accélère ce qu’il faut pour qu’il mette les freins. Toujours dans la voie de droite j’arrive à la lumière de Notre-Dame juste quand elle change et accélère à fond pour dépasser les véhicules de la voie de gauche et ceux qui rentrent en ville par l’autoroute Bonaventure. Pendant ce temps mon « renifleux » parle avec un confrère de travail et lui demande de le couvrir si le patron demande où il est.

Pour le moment il monte tranquillement pas vite la rue Université. Ça a beau avoir 3 voies de larges, quand la ville se remplit comme se soir, c’est toujours assez intense. Encore heureux que les Alouettes ne jouent pas en haut de la côte. Je continue de remplir le vide devant moi, je tricote comme je peux entre les véhicules et j’arrive de peine et de misère au coin de l’avenue des Pins. Le compteur indique déjà 13 dollars. Si je décode bien la partie de conversation que j’entends, mon client va probablement perdre sa job s’il arrive trop tard. Personnellement je m’en contre-fout mais en même temps je sais que le « sniffeux » va passer son stress sur moi et dès qu’il raccroche, il vient pour ouvrir la bouche et je l’en empêche en disant :

– C’mon ! Avance ! Pèse dessus ! Move it ! T’es capable ! J’heul sais, j’heul sais…

Je lui fait un clin d’oeil dans le rétro mais ça ne le décoince pas. J’ai dans l’idée qu’il est mûr pour une belle grosse « track ». Sur des Pins on approche de ce qui reste d’échangeur et ça réduit d’une voie vers Parc. Avant d’arriver à Aylmer, seule option possible pour aller vers l’est via Prince-Arthur, je lui demande pourquoi il ne va pas directement au boulot ?

– Ça serait pas mieux pour toi? T’es déjà 15 minutes en retard.

– C’est parce qu’il me manque un morceau.

Je poursuis donc dans la courbe qui va vers le nord et comme on est de nouveau pare-chocs à pare-chocs, je me retourne, le regarde et lui dis en essayant de rester sérieux:

– Tu veux un morceau ? Combien t’es prêt à mettre ?

Si je voulais alléger l’atmosphère c’est raté. Son regard m’indique que c’est préférable de ne pas aller plus loin. Je croyais faire affaire qu’avec un coké, mais j’ai maintenant le sentiment que mon client est plutôt un « dealer ». Mon allusion sur l’arme à feu n’a pas sembler lui plaire et je suis aussi bien de tenir ça mort et de m’en tenir à ma job.

Je continue donc de tricoter entre les véhicules en faisant des manoeuvres pas toujours indiquées dans le code et je profite de chaque brèche me permettant de prendre un peu plus d »espace. Pendant ce temps le trafiquant gueule contre le trafic et c’est dans une ambiance des plus détendue que j’arrive enfin à destination angle Lajoie et Bloomfield. Evidemment va falloir que j’attende que le client aille se changer. Il me donne un 20$ ce qui couvre la course mais pendant qu’il est à l’intérieur, ça me démange pas mal de foutre le camp.

Quand il revient au bout de 10 minutes. Je constate qu’il porte les mêmes fringues et qu’il est vachement plus détendu. Rien de tel qu’une couple de lignes pour ramener la bonne humeur et c’est presque pimpant qu’il me dit:

– Tu me croiras pas mais j’ai oublié de quoi dans mon camion, faut retourner dans le Vieux-Montréal.

– Tu me niaises ?

Il ne niaisait pas. Il voulait aller sur Notre-Dame près de la Place Jacques-Cartier en plein coeur des festivités. J’ai eu beau essayer de lui expliquer ce que ça impliquerait en fait de circulation et lui parler du temps que ça prendrait pour aller là et ensuite remonter jusqu’à des Pins, le gars en démordait pas. Il me sortit même un autre 20$ en prenant bien soin de me montrer l’épaisseur de sa palette.

– C’mon ! Avance ! Pèse dessus ! Move it ! T’es capable !

(…)

Au total j’aurai passé près d’une heure et demie avec lui à l’entendre renifler, mentir à son patron au téléphone et maudire contre le trafic. J’ai eu à me taper les pires bouchons de l’année avec cet allumé de première dans mon dos. Après une quinzaine de minutes presqu’ immobile sur St-Laurent entre René-Lévesque et Sainte-Catherine le gars a décidé que j’étais la cause de son retard. Je savais dès le départ de la course (si on peut dire) que ce moment viendrait. J’étais sur le point de lui dire qu’une personne avec un minimum de neurones entre les deux oreilles aurait depuis longtemps fait le reste à pied quand les feux d’artifices se sont mis à péter. C’est comme si des bombes tombaient autour de nous. C’était tellement fort qu’il aurait fallu qu’on crie pour se faire comprendre. J’ai donc décidé de me taire et mon chômeur en devenir aussi. C’était complètement surréaliste comme ambiance. Comme si le temps s’était arrêté.

J’ai difficilement réussi à monter jusqu’à Ontario, j’ai tourné à droite et suis allé grimper la côte de Bullion pour nous sortir de cet enfer. Mon passager semblait maintenant résigné et en ce qui me concerne je me foutais complètement de ses problèmes. Ça faisait pas de doute que ce type était redescendu dans le vieux pour aller y reprendre d’autre drogue. Tellement accro que la réalité n’avait presque plus de prise sur lui. Moi la réalité me disait que mes ressources en patience commençaient à manquer.

Après avoir traversé Sherbrooke en coupant quelques autos et en klaxonnant pour avertir des piétons de l’autre côté, on s’est finalement rendu à destination. Le mec m’a sorti un autre 20$ de sa liasse, m’a sourit et m’a dit de garder le change. Ça me laissait presque 7$ de pourboire et un total de 60$ pour 90 minutes de travail. Excellent tout compte fait. Pourtant ce voyage m’a donné le signal que mes vacances venaient de commencer. J’ai fini la nuit, j’ai fini la semaine, j’ai même travaillé une journée cette semaine question de m’assurer que je prenais la bonne décision.

Je parque donc le taxi pour quelques semaines. Je vais en profiter pour refaire le plein, pour faire le vide aussi.

——————————-

Je ne suis quand même pas sans savoir qu’il y a quelques « accros » parmi vous. Je vous ai réservé quelques anecdotes de bonne qualité. Faites-moi signe quand le manque se fera sentir. Je vais tenter de continuer de vous fournir du bon « stock ». 😉 A bientôt.

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32 réflexions sur “Trafic de poudrés II

  1. Et bien moi je suis accro, et j’en veux encore!!!!!!!!!!C’est tellement bon de te lire, j’adores! Je serai moi aussi en vacances, mais à partir du 13… Bonnes vacances à toi Mr. Taxi Driver, et reposes toi bien!!!Mais tu peux nous laisser quelques hisoires si tu veux!!!

  2. Wow, c’est quand même troublant ! Ça fait un peu peur de penser que des gens sont aussi accrocs, et quand on se demande ce qui a pu les pousser à devenir ainsi, ça donne vraiment la frousse et ça rend vraiment triste… je crois que nous devrions simplement regarder à quel point nous sommes chanceux d’être heureux 🙂

  3. Ça m’prend ma dose, j’y peux rien. Pierre-Léon, je t’adore, je me glisse la nuit dans le taxi à côté de toi, ou sur le compteur si tu préfères pour ne pas trop être collée. C’est vrai que la réalité dépasse la fiction et tu es un témoin privilégié (quoique tu t’en passerais parfois).J’peux en avoir encore un peu?

  4. On est tous accroc, Pierre-Léon :)Je suis toujours triste le matin quand je me lève et qu’il y a pas une nouvelle histoire dans mon lecteur RSS.Cela dit, profite-bien de tes vacances!! 🙂

  5. Je vais devoir me passer de toi??? Et comment je vais faire, hein?Bonnes vacances, Pierre-Léon, tu les mérites amplement! Et si le coeur t’en dis de passer par la Lorraine, avec ou sans sabots, tu viens nous saluer! Y’a toujours un p’tit rosé au frais, mais la seule poudre, ici, c’est de la Johnson!

  6. Bonne vacances et repose-toi bien loin de la faune montréalaise… va à la campagne cotoyer un peu la faune à 4 pattes… comme le râton-laveur, la marmotte et la moufette… sûrement que ça te fera penser à tes clients! hihihiA bientôt

  7. bravo. oui tu es très spécial j’aime te lire tu es très intéressant et on en veut d’autres.Bonne vacance et bonne fête.Tu auras surement un shortcake….(c’est un gâteau avec crême fouetter et fraises)popoxxxx.

  8. Je te souhaite de meilleures vacances que les miennes (je me suis fait empaler ma Yaris 2007 par un sale CR-V…) et j’ai déjà hâte à la prochaine anecdote que tu va nous sortir!!!

  9. Tabarnak de client rushant!T’écris bien, parce que je suis comme rushé moi aussi tout d’un coup, pis le besoin de vacances se fait aussi sentir tout d’un coup.Moi aussi, je lache ca drette laSalut et bon repos!

  10. Quand un taxi me fera suer par ses manoeuvres pédantes et quasi suicidaires, je penserai à cette histoire et me dirai que derrière le volant de ce même taxi, avec un tel personnage à l’arrière, moi tou je ferais des pieds et des mains pour racourcir mon calvaire, quitte à faire suer une couple de conducteurs…Merci pour une autre merveilleuse histoire et bonnes vacances!

  11. Et bien ne reste qu’à te souhaiter de bonnes vacances. Amuses toi bien et décompresse. Faut revenir en forme car on tient à en avoir bien d’autres histoires la nuit dans ton taxi.Tourlou !

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