A travers les branches

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La vieille malcommode

C’est vendredi soir et les magasins viennent de fermer. La circulation est dense et on fait ce qu’on peut pour éviter les bouchons. Je fais monter cette dame sur la rue Peel, devant un restaurant. Une amie bien intentionnée l’aide à monter dans le taxi, en me demandant d’en prendre soin. A vue de nez, la septuagénaire à un petit coup dans le sien, mais ce n’ rien comparé aux piliers de bars que je vais me taper plus tard dans la nuit.

Vu l’âge vénérable de ma passagère, j’essaie de ne pas trop faire le «cowboy» pendant le trajet. Elle veut aller dans le quartier Rosemont, et l’itinéraire idéal à partir de l’endroit où l’on se trouve est sans conteste celui qui monte directement vers le nord: Peel, Docteur Penfield, du Parc et Van Horne qui devient Rosemont après Saint-Denis. Tout en roulant, j’y vais de quelques politesses d’usage sur sa soirée et sur le temps qu’il fait. Plus ça va, moins la dame répond à mon
soliloque. Dans le rétroviseur, je la vois cogner des clous et, comme je ne veux surtout pas qu’elle s’endorme, je freine un peu abruptement au feu qui croise l’avenue du Parc et Duluth. La vieille relève la tête et dit, assez agressivement:

– C’est pas le chemin que je prends d’habitude!

– Inquiétez-vous pas, Madame, j’essaie juste d’éviter le trafic! On va se rendre à bon port, vous allez voir, ça va bien aller!

Mais au lieu de la rassurer, ma réplique a plutôt l’effet de la contrarier encore plus.

– Voulez-vous ben me dire où c’est qu’on est là? C’est pas le chemin que je prends d’habitude!

– Madame, on est sur l’avenue du Parc, on monte vers…

– C’est pas le chemin que je prends d’habitude!, répéte-t-elle en haussant le ton.

– Quel chemin vous prenez d’habitude, ma bonne dame?

– J’le sais pas, mais c’est pas le même chemin que d’habitude!

– Pis qu’est-ce qui vous dit que ce chemin-là sera pas plus vite que celui que vous prenez habituellement?

– Non, c’est pas par icitte pantoute que je passe d’habitude! Vous essayez de me perdre! D’habitude, j’passe jamais par icitte!

Plus j’essaie d’être calme et poli avec la dame, plus elle se rebiffe. Je tente patiemment de lui expliquer l’itinéraire, le temps que ça va prendre avant d’arriver, mais rien n’y fait. Elle est convaincue que j’essaie de l’arnaquer. Grâce aux bons soins de certains chauffeurs aimant étirer leurs courses, la méfiance des gens à notre égard est omniprésente. Il faut souvent justifier tel ou tel itinéraire et, s parfois certains clients sont tellement convaincu qu’on essaie de les «avoir», qu’ils nous font prendre des trajets beaucoup plus longs que ceux qu’on aurait pris. On a l’habitude de ces présomptions et, à force, on s’habitue, même si ça ne fait pas toujours des courses chaleureuses. Pourtant, dans ce cas-ci, la vieille est soit de très mauvaise foi, soit un peu perdue à cause de l’alcool.

– Vous allez me débarquer icitte! Pis ça presse!

– Voyons donc, Madame! On arrive presque à Van Horne, vous avez déjà
plus de la moitié de fait!

– J’veux débarquer, bon!

À ce point-ci, ça me démange pas mal de tasser le taxi pis de la foutre dehors. Cette femme est l’archétype de la vieille malcommode qui doit faire chier pas mal de monde dans son entourage. Pourtant, j’ai quand même le sentiment que l’alcool fausse les données. Comme la diplomatie
ne semble pas être son fort, je décide donc d’adopter son ton.

– Eille! Ça fera, les enfantillages! Calmez-vous, là! Madame. Votre amie m’a demandé de vous amener chez vous, pis c’est ça que je vais faire. Ça fini là!

– Ben si vous pensez que vous allez me parler sur ce ton-là!

– J’vous parle sur le même ton que vous! On essaie d’être gentil pis de faire sa job comme du monde, pis on finit par se faire engueuler!

– Si vous pensez que ça va se passer de même! Vous avez pas fini avec moi! Vous allez avoir de mes nouvelles, j’vous en passe un papier!

– C’est ça, Madame. C’est ça!

Elle continue de s’énerver et de m’invectiver. J’endure en l’ignorant et en appuyant un peu plus sur le champignon. Sur le viaduc Van Horne, je me fais une belle image mentale de ce que ce serait si je la mettais dehors, juste ici. Je ris dans ma barbe, et ça m’aide à poursuivre cette course avec cette mégère qui continue de gueuler.

Alors que je me rapproche de son adresse, elle baisse peu à peu le ton, mais elle reste tout de même de mauvaise foi.

– Si vous pensez que j’vais payer pour ça!

– …

– Ça me coûte jamais plus que dix piasses.

– …

– En tout cas, vous allez avoir de mes nouvelles!

– Tant qu’à vous répéter, redonnez-moi donc votre numéro de porte.

– P’tit maudit baveux!

– On est arrivés, Madame. Ça fait quatorze dollars et cinquante. S’il vous plaît.

– Ça me coûte jamais plus que dix piasses.

– Arrêtez de radotez, Madame, pis payez moi.

À ce moment-là, je pense que si elle avait pu, elle m’aurait sauté au visage. Je m’en veux un peu d’avoir à jouer au dur avec cette pauvre vieille, mais elle ne m’en donne pas tellement le choix. Au moins, elle est rendue devant sa porte, et ma conscience est tranquille. Sauf que je ne suis pas au bout de ma peine. Elle ne veut pas me payer plus que dix dollars et elle refuse de me donner son billet de vingt.

– On y passera pas la nuit, là, Madame! J’vous ai amenée à votre adresse, vous me payez! Y’a rien de compliqué là-dedans!

– Vous allez entendre parler de moi!

– Ben oui, ben oui. Payez-moi, astheure!

– Non!

Là, mes réserves de patience commencent sérieusement à s’amenuiser. J’ai une grosse envie de sortir du taxi pis de la sortir à coups de pied au cul. Je tente alors un dernier coup de bluff. Je réembraye le taxi et me mets à avancer.

– OK, Madame! Vous l’aurez voulu! On s’en va au poste! On va aller régler ça là-bas! Pis je vous le dis tout de suite, je laisse mon compteur rouler. Ça va faire, le niaisage!

Évidemment, j’ai autant envie d’aller au poste de police que de me faire arracher une dent, mais je n’ai plus d’autre recours. Heureusement, comme je l’espérais, la vieille me demande d’arrêter le taxi illico. Je tends la main et elle y met le billet de vingt dollars. Je lui rends sa monnaie et j’attends qu’elle sorte. Je me rends alors compte que je ne suis pas parti de là si je ne l’aide pas un peu. Avec ce qu’elle vient de me faire endurer, je suis loin d’en avoir l’envie, mais bon, je reste professionnel jusqu’au bout. J’arrête le taxi, en sors et en fais le tour pour aller lui prêter un bras de secours. Je la sens toujours revêche, mais au moins, elle a cessé de maugréer. Je
l’aide à se mettre sur pattes et à marcher jusqu’au trottoir qui mène au pied de sa porte, où je la laisse, en lui demandant si ça va aller à partir de là. Elle me regarde alors et me dit:

– Vous allez avoir de mes nouvelles!

– Ça m’a fait plaisir, Madame. Bonne soirée, là!

Elle s’est tournée vers son logis en continuant de chialer à mon endroit. J’ai regagné mon taxi en m’assurant qu’elle soit bien entrée, puis je suis passé au cas suivant.

Un autre extrait inédit tiré du tome Un. De retour aux activités normales bientôt…

Pas-Appâts

J’apprête et j’appâte des mots que je lance au bout de lignes qui manquent de mordant. Je reste patient et réessaye en modifiant mon tir, en variant mes amorces, mais rien n’y fait, je reste sur ma faim.

De ma fenêtre, je regarde les feuilles emportées par le vent. J’envie ce souffle, m’habille et sors m’y confondre.

Je marche à pas de tortue en profitant des feux rouges pour regarder des arbres de moins en moins verts. Devant ces successions de tableaux jaune-orange, je me laisse envahir involontairement par les blues de l’automne. Je vogue sur un vague vague à l’âme.

J’y pense pas à pas.
Ça ne me fait ni chaud, ni froid.
J’opte tempéré.

Soudainement dans mes rêveries saturées de rumeurs urbaines, un klaxon.

Un taxi.

J’y pensais justement même plus.

Rebroussant chemin en compagnie d’un trou blanc transcendant, j’ai songé à l’Une et suis revenu sur mes appâts.

De l’autre côté de la fenêtre.

Montreal Taxi Blog

Fouillez-moi pourquoi, j’ignorais jusqu’à ce jour l’existence de ce blogue. Faut croire qu’à force d’avoir le nez collé sur sa petite affaire on en vient à manquer de ce qu’il faut de recul pour voir ce qui se passe tout à côté de nous. Je viens de passer une couple d’heures à en faire le tour et j’ai bien l’intention de continuer à aller y promener mon regard de temps en temps.

En plus d’y trouver des outils pratico-pratiques comme le calcul du prix d’une course, le site est une mine de renseignements sur l’industrie et sur son actualité. J’ai été fasciné par ces billets sur le joyeux monde du taxi dans le bon vieux temps. Comme ce portrait de Paul Aquin (le bon dieu en taxi) ou encore celle de Joe Vaillancourt qui au volant de sa Fury 1963 a battu le record canadien de kilométrage.

Je vous invite à aller y faire un tour. En ce qui me concerne, j’ai adoré ma ballade.

Putain de route

J’ai bien aimé cette journée de dimanche au Café-Blogs. Même si je préfère de loin exprimer mes mots par l’écrit, je dois avouer que l’expression orale leur donne une toute autre dimension. À la fin de l’événement, on a demandé aux participants de souligner le 24e Festival international de la poésie de Trois-Rivières et de soumettre un poème sur notre blogue.

Je vous offre donc ce poème publié dans le premier tome d’Un Taxi la Nuit et je retourne à mes inédits…

Putain de route

L’épaule de douleur irradie et la main arthritique
L’humidité est à ronger j’suis pogné dans l’trafic
Ça fait une heure que je tourne en rond toujours pas d’passager
Cette nuit dans les rues de Montréal les chauffeurs vont speeder
La course au client trop peu pour moi ce soir
Je m’arrête sur un poste et entame un polar
Pas le temps de lire une page on appelle le poste où je suis
Au coin de Des Seigneurs-Saint-Jacques dans Little-Burgundy
Je reconnais l’adresse qu’on me donne une prostituée d’la rue Vinet
J’confirme l’appel repose le livre démarre le char et puis j’y vais

C’est une mytho un peu pas mal fendante
Qui semble jamais me reconnaitre
Elle raconte des histoires abracadabrantes
Un truc à elle pour ne pas me payer
Me sort toujours une quelconque salade
C’est clair cette femme est une malade
Avant hier elle travaillait dans la police
Ce soir c’est à cause de son fils
A déjà chauffé une mustang
A été chef de gang
C’est une agente undercover
Direction un bar rue Atwater

Va se trouver quelqu’un et boire à l’œil toute la nuit
En échange de son cul tout ça n’est pas gratuit
J’vais l’embarquer encore la semaine prochaine
Comme d’habitude elle ne me reconnaîtra pas
Faut bien l’admettre c’est une grande tragédienne
Sa vie de turpitudes j’en fais plus grand cas

Dans le fond cette histoire est morose et sent le rance
Pas que je juge la fille non ce qui me mets en sacrement
C’est qu’elle c’est pour sa dose et moi pour de l’essence
Qu’on se tape ce putain de métier où passent les clients

Les nuits de Montréal

Pas que je sois particulièrement photogénique, mais j’aime bien ce portrait qu’on a fait de moi sur le site de Sympatico. Je me suis en effet confié à la journaliste Annie Brière. Une rencontre vraiment intéressante, un entretien qui m’en a aussi appris sur moi…

J’espère que cette entrevue vous plaira et qu’elle compensera pour mon manque d’assiduité ces derniers temps…

Vous ne perdez rien pour attendre !