Bouts de chemin

En voilà une autre qui s’achève. En ce qui me concerne, je ne peux pas me plaindre. L’année qui se termine m’a encore gâté. Un Taxi la Nuit le livre a continué de me faire faire de bien beaux bouts de chemin. Entre la finale du Prix des libraires et l’annonce d’un tome II, l’aventure continue de se poursuivre dans cette nouvelle année.

2008 a été également pour moi fertile en émotions de toutes sortes. Le déménagement de maman a remué beaucoup de souvenirs et s’est voulu la fin d’une époque. Ça a coïncidé avec ma rencontre de l’Une. Une histoire qui va toujours crescendo, point culminant, de cette année qui se termine. J’en profite pour lui proclamer encore une fois mon amour.

J’en profite aussi pour remercier encore une fois tous ceux et celles qui viennent poser leurs yeux ici régulièrement. C’est vous qui continuez de faire brûler le feu qui anime ces lignes. Je vous exprime toute ma gratitude. Un Taxi la Nuit entame sa cinquième année, j’espère que vous aimerez l’itinéraire que je vous proposerai et que l’on continuera de faire un bon bout de chemin ensemble.

Bonne Année 2009 ! xxxxx

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2 $

Il reste bien quelques clients ici et là, mais cinq heures approche et je dois ramener le taxi au garage. Il n’aura pas le temps de refroidir pour le chauffeur de jour qui est toujours là de très bonne heure. Je file donc vers le libre-service qui est situé au coin de l’avenue du Parc et Mont-Royal pour faire le plein. Le froid est vif à cette heure-ci et pendant que l’auto se remplit, je grelotte en regardant à l’intérieur du commerce où le préposé discute avec un homme pour qui les parages n’ont plus de secret.

Vêtu de haillons, avec toujours le même chapeau vissé sur sa tête, ça fait des années et des années qu’il écume l’avenue du Parc poussant une carriole de fortune faite de vieilles planches. Avec ses chats et ses chiens, j’ai toujours vu en lui le profil type du sans-abri qui a choisi consciemment de vivre dans la rue et d’y rester. Je me suis toujours imaginé que malgré les apparences et à sa manière, cet homme avait décidé d’être libre.

Quand j’entre dans le libre-service pour payer mon essence, les deux hommes sont encore en train de discuter. Je n’arrive pas à saisir les propos du clochard, mais le préposé s’obstine avec lui à propos de quelque chose qui m’échappe. Je m’avance sans rien dire, paye mon dû, attends ma monnaie et mon reçu et je me tourne ensuite vers l’homme qui vient ici la nuit quand il fait froid et lui donne 2 $.

À ce moment, le préposé derrière le comptoir a une réaction de stupeur et il porte les mains à sa tête. Pendant ce temps, j’entends le vieux derrière qui glousse sous ses rangées de foulards. Intrigué je demande qu’est-ce qui se passe à l’employé du garage qui semble toujours interloqué. Il m’explique qu’à peine une minute avant que j’arrive, le clochard a fouillé dans ses poches et a déposé un 2 $ dans le petit réceptacle qui sert habituellement pour les pièces d’une cenne. Ce dernier lui a dit d’attendre un peu, ça lui reviendrait avant longtemps.

Pressé par le temps, je ne fais que lui sourire. Je me tourne ensuite vers le clochard, nos regards se croisent et je retourne à mon taxi.

Parcourant le dernier kilomètre qui me sépare du garage, je songe à ce qui vient de se passer. Comme je lui donne régulièrement un peu de monnaie, je souris en me disant qu’il m’a probablement vu arriver et qu’il a orchestré cette petite manoeuvre. Pourtant, mon instinct me dit autre chose. J’ignore si c’est la sagesse qui l’a conduit vers la rue ou la rue qui lui a montré les voies de la sagesse, mais là, tout en bas de ce qu’on appelle « l’échelle sociale », cet homme savait que pour recevoir, il fallait aussi savoir offrir.

Alors que j’écris ces lignes, je ne peux m’empêcher de penser à ce sans-abri qu’on a retrouvé mort gelé hier dans le carré Viger. Alors qu’on court après les cadeaux comme des dindes, ça remet pas mal de choses en perspectives… Joyeux Noël quand même. Peace !

Jeux d’hiver

Une maudite belle tempête s’abat sur la ville. C’est vendredi, les bureaux se vident et l’heure de désappointe bat son plein. Montréal se gonfle de neige et d’impatience. Très lentement, elle déverse son flot de conducteurs à fleur de pot, vers les banlieues. Dans ce beau gros bordel métropolitain, les conditions déroutent. La radio parle de code rouge partout et d’au moins quatre heures d’attente pour l’intervention de la CAA. Pour les taxis, une soirée survoltée est à prévoir. Nuit de tir aux câbles à «booster», de patinage de fantaisie et d’abominables slaloms des neiges.
En plus du trafic normalement débile, il faut faire avec les camions de sel, ceux des vidanges et les chasse-neige, qui ont vite fait de réduire la largeur des boulevards. Comme chaque année, il y a ceux qui n’ont pas encore changé leurs pneus. Comme chaque année, il y a ceux qui ont oublié comment rouler sur cette affaire blanche-là! Une géante course à obstacles fait rage. Les trottoirs bondés sont de grosses patinoires et plusieurs piétons se risquent (et périls) dans les rues. Plus personne ne s’occupe des feux de circulation. Ça roule tout croche, ça tourne au vinaigre, la ville bouchonne. Une «belle immobilité», dit le gars de la radio.
Les autos parquées en ont jusqu’au milieu des portes. Ça pousse, ça pellette, ça pousse encore. Les balais et les grattoirs se font aller. Ça sent le dépourvu pis «l’avoir su, je serais pas viendu»! Je dois ouvrir ma fenêtre régulièrement pour secouer l’essuie-glace. On entend les avertisseurs des camions qui reculent, les moteurs refusant de démarrer et ce bruit particulier des pneus qui roulent à vide dans la neige.
Puis ça pousse encore. Et ça ressort la pelle. Et la charrue repasse.
«Y’en aura pas de facile», comme disait l’autre.
N’empêche que, si ça peut en décourager quelques-uns de venir en ville en char, ça sera toujours ça de pris. D’ailleurs, pourquoi ne laisse-t-on pas la neige en paix? Tout le monde en raquettes, en ski de fond, en traîneaux à chiens! Montréal la blanche, interdite aux chars pour l’hiver! Vous reviendrez au printemps!
On peut toujours rêver… Les cols bleus sont déjà à la tâche pour que tout le monde revienne le plus vite possible! Il faut bien que l’économie puisse continuer à rouler! Pour l’instant, ça roule pas fort. Plutôt à la va «comme je te pousse». Les accrochages se multiplient et plusieurs côtes se sont transformées en pistes de luge et bobsleigh. Un 4X4 s’est encastré dans un lampadaire dans la pente Atwater. Comme quoi le véhicule ne fait pas le conducteur.
Enfin bref. Je multiplie les courses en prêtant une oreille attentive aux péripéties de mes clients. La plupart déversent leur fiel sur cette saison maudite: «Crisse d’hiver! Maudite neige! C’est l’humidité! Putain d’température!». Je connais toutes les variantes du pleurnichage contre les intempéries. Il faut croire que chialer est le sport préféré des Montréalais. Fin psychologue sportif, j’encourage leurs vitupérations, j’épaule leurs récriminations, je supporte leurs protestations. En autant qu’ils ne me salopent pas la voiture et qu’ils paient à la fin du voyage, je suis prêt à endurer les pires doléances. Je sais que ça leur fait du bien de sortir le méchant. Lâchez-vous lousse! La consultation est incluse dans le prix.
La neige continue de tomber, la nuit tombe aussi. Ça change la manière de voir. Avec tout ce blanc, Montréal rayonne d’une lumière irréelle. Elle brille d’une nouvelle aura. Simplement magnifique.
Pourtant à, l’heure où j’écris ces lignes, il n’y a qu’une petite neige fine qui tombe. Même pas foutue de rester au sol! Il n’y a pas de bancs de neige, pas de luminosité incroyable, pas de gros bordel métropolitain.
Ça me gonfle et je m’impatiente. Je me sens comme un gamin qui attend de faire son premier gros bonhomme de l’année. Vite la neige, que je sorte ma gratte, ma pelle, mon balai! J’ai hâte de vous entendre chialer, aux premières loges derrière mon volant pour observer les braves affronter la saison froide. Pour voir les courageux d’hiver.

Inédit tiré du Volume Un

Véhiculer un massage

Les bars commencent à se vider et je me dirige rapidement vers la « Main ». J’attends que la lumière change au coin de Saint-Urbain et René-Lévesque quand je vois deux asiatiques venir dans ma direction. L’un d’eux ouvre la portière à mes côtés et me demande si je connais une place où l’on fait des massages thaï. Je lui réponds que je n’en connais aucun et ajoute qu’il y a une place à la prochaine intersection, juste au coin de Saint-Laurent où ils en font peut-être. Je lui pointe l’endroit en me disant que c’est tellement proche qu’ils vont marcher, mais ils grimpent à bord pour que je les conduise jusque-là.

M’approchant du studio en question, je me rends compte que les néons désignant l’endroit sont éteints et tout indique que la place est fermée. J’en informe mes passagers, mais l’homme assis à côté de moi tient absolument à ce que je lui trouve une place. Je lui suggère que dans le coin ici, se trouvent des filles qui sont prêtes à faire n’importe quoi. Mais monsieur tient à son massage.

Immobile dans le bouchon de trois heures, je tente de contacter mon répartiteur espérant qu’il pourra me conseiller un endroit pour se faire masser. Laconiquement, il me dit qu’il n’en connaît pas. Je devine que je le dérange et n’insiste pas. Je me souviens alors d’un autre endroit dans le centre-ville, mais j’ignore si c’est encore ouvert. J’en informe mes passagers et ils sont d’accord pour qu’on aille faire un tour.

L’endroit est également fermé. J’ai l’impression que ces endroits sont ouverts pendant l’été quand il y a plus de touristes. Je dis à mes clients qu’ils auraient probablement plus de chance en cherchant dans les petites annonces, mais le type assis à côté de moi insiste et veut que je lui trouve un endroit. Je tente une autre fois auprès de mon répartiteur qui me dit que c’est une loi du CRTC qui empêche ce genre d’information sur les ondes. L’homme rétorque que ce qu’ils cherchent n’a rien à voir avec le sexe, ils veulent seulement relaxer.

Revenant lentement vers l’endroit où je les ai fait monter, je tente encore une fois de les convaincre que je ne peux rien pour eux. Mais l’homme ne veut toujours rien entendre, je devine qu’il tente d’impressionner celui qui est assis derrière et que je suis l’instrument improbable d’une gâterie de fin de soirée. Je lui propose alors un sauna ouvert 24 heures sur la rue Saint-Alexandre où ils font probablement des massages. Je sais pertinemment que c’est un sauna gai, mais je suis définitivement à court de ressources.

Je me gare devant l’endroit et l’homme sort du taxi pour aller voir si ça convient à son invité qui ne dit toujours rien. Quelques minutes plus tard, l’homme revient et je serre les dents pour ne pas rire en voyant l’expression de dégoût sur son visage. J’ai le sentiment que ce n’est pas tout à fait ce qu’il avait en tête au départ.
Il se retient pour ne pas perdre la face envers l’homme assis derrière, mais masque mal son émoi. Je joue au cave en lui disant que j’ignorais que c’était un « tel » endroit! Je ris un peu dans ma barbe, mais reste que je ne suis pas plus avancé et mes clients non plus.

Avec près de 20 $ au compteur, je reviens exactement sur le même coin en m’excusant auprès de l’homme de ne pas avoir pu l’aider adéquatement. Je lui dis bon prince de me payer que la moitié de la course pour le dérangement. C’est alors qu’il perd son calme et commence à m’insulter. Je rage intérieurement, car dès le départ je lui ai mis cartes sur table et c’est à cause de son entêtement que nous en sommes là. L’homme devient de plus en plus agressif et je sens que tout ça risque de dégénérer. Les rues sont pleines de clients qui se cherchent des taxis et j’ai déjà trop perdu mon temps. Je décide donc de fermer le compteur et lui demande de sortir du taxi. L’homme qui n’a plus l’argument du prix de la course pour faire valoir son point sort de l’auto tout en continuant de m’insulter. Je lui réponds en faisant crier les roues et me console en repensant à sa face quand il est sorti du sauna.

Un coin plus loin, je fais monter une fille qui vient de finir sa soirée de travail dans le vestiaire d’un bar. Elle s’en va dans le fin fond de Longueuil. Ça nous laisse amplement le temps de nous raconter et de rire ensemble de nos petits ennuis. Un genre de massage pour l’esprit.