Au bord du chemin

Cette nuit, j’ai fait le tour des boites. Au son de la musique, j’ai tourné en rond dans mon vieux 4 et demi. Dans moins d’un mois, je serai ailleurs.
Après 22 ans au même endroit, un mois, ça ressemble à un clin d’oeil. Après 22 ans au même endroit, ça en fait des choses à mettre en boites. Ça en fait des choses à mettre au chemin.

Comme ce gros sac de récupération que je viens de remplir avec des milliers de litres d’essence. Condensés en centaines de reçus, je regarde ce sac en me demandant combien ça peut faire en kilomètres? Je pige au hasard. Le 4 février 1999 à 4 heures 24 du matin. J’ai mis 32,49 litres d’ordinaire sans plomb à la pompe numéro 5 du Esso au coin de Papineau et Ontario ( mon prochain quartier…). À $0.56 cenne du litre, ça m’a coûté $18.49 cette nuit-là pour trimballer quelques êtres humains à travers la ville.

J’ai la tête comme ce sac. Remplie de condensés de souvenirs. Remplie de l’essence des êtres qui sont passés dans ce vieux 4 et demi.

Pourtant, j’ai déjà la tête ailleurs. La tête et le coeur surtout…

Prêt à prendre un autre chemin


Déménagement oblige, je serai dès demain débranché pour un moment.
Je vous remercie pour votre patience.
A bientôt!

Les fantômes

Comme la plupart de mes clients d’hier, le petit vieux se met à me jaser de la déconfiture de nos Glorieux. Il ne s’est pourtant pas mis à déblatérer sur Gainey, sur Price ni sur Koivu. Il n’a pas terminé de me dire l’endroit de sa destination qu’il me lance :

— C’est à cause des fantômes!

— Ah oui?

— Exactement monsieur. Howie! Howie Morentz, c’est là que ça a commencé!

—…

— Yé pratiquement mort sua glace du vieux Forum ste gars là? Le numéro 7, y’en a pu eu après de numéro 7. Y’en a peut-être eu avant des fantômes, mais lui c’est le premier que je connais. Lui i s’en crissait tu des contrats tu penses? Il s’est tué pour le céhache. C’est pas des jokes que je te raconte là mon jeune!

J’ne sais pas à quoi mon client carbure. On dirait un croisement entre Ron Fournier et Normand L’Amour. Je lève le pied, question d’écouter son délire un peu plus longtemps puis je le relance sur son histoire de fantômes.

— Ben là! On s’entend-tu que Les Canadiens y’ont rien faite depuis qu’ils sont parti du vieux Forum? Pas plus loin que la deuxième ronde! C’est pas à cause des joueurs pantoute! C’est juste qui sont pas backé par les fantômes qui sont restés sa rue Atwater.

— Stu vrai?

— Maizan que c’est vrai! Dans le temps là le hockey c’était pas moumoune comme aujourd’hui! Les gars se battaient à coups de bâtons dans face! Peut-tu imaginer mon jeune le sang qui a coulé sa glace là bas toi? De quoi en remplir des maudites coupes Stanley. Pis là quand je te parle des fantômes, j’te parle pas juste de Maurice pis de Jacques Plante! Cybole, j’pourrais t’en nommer jusqu’à demain matin des gars qui sont morts pour l’équipe. Georges Vézina, Joe Malone, Aurel Joliat, Toe Blake, Bill Durnan, Doug Harvey, Émile Bouchard…

— Euh c’est parce qu’à ce que je sache, Émile Bouchard n’est pas encore décédé…

Je vois dans mon rétroviseur que le vieux est déstabilisé dans son délire. Il s’avance sur la banquette et me demande mon nom en regardant mon permis de travail au dessus de ma tête. Je n’ai pas le temps de répondre qu’il me devance et s’écrie :

— Monsieur Lalonde! Ah ben j’sais pas si vous êtes parent avec Newsie Lalonde! Lui ça en était un vrai de vrai fantôme! Pis toute un à part de ça! Mais moi chus trop jeune pour l’avoir vu jouer.

L’homme a continué à radoter tout le long du voyage. C’était à la fois drôle et pathétique. Un moment donné j’ai arrêté de l’écouter. J’ai pensé aux belles années de notre équipe. Aux fois que j’ai vu la coupe remportée par les Canadiens. J’ai songé aux jeunes qui n’ont pas eu encore la joie de vivre ça. J’ai pensé au vieux derrière qui continuait de divaguer et me suis demandé s’il reverrait ça de son vivant.

Avant qu’il vire fantôme…

Congé de Pâques

Il n’a pas été question de l’incident à mon retour au garage. Ça faisait mon affaire de ne pas être obligé de revenir là-dessus. Le patron s’est même montré affable en me demandant si je voulais garder le taxi toute la fin de semaine. Je me suis dit qu’ajouter quelques heures ici et là ne pourrait pas faire de tort pour compenser le manque à gagner de la semaine précédente. C’était sans compter que les clients eux, ne se feraient pas plus nombreux.

C’est pourtant toujours plus ou moins la même chose quand arrive un long week-end. Les gens en profitent pour sortir de la ville. Pour aller voir la famille ou pour aller se faire voir dans la nature. Si les « locaux » sont remplacés par des touristes, ça ne fait pas nécessairement augmenter la clientèle. Faut les voir ces véhicules d’Ontario et des États avoisinants venir se perdre dans cette ville-chantier. J’ai même dû dépasser un 4X4 du New Jersey quasi immobilisé dans une bretelle d’autoroute. Des empêcheurs de tourner en rond!

À défaut de passagers, j’avais au moins le loisir d’observer la lune et un bon livre m’empêchait de complètement désespérer. Sur la route, les chauffeurs étaient à cran. Ça coursait, ça coupait, ça frôlait les miroirs, ça passait sur les rouges, ça volait les voyages, ça ne volait pas haut. Moi- même, je n’ai pas toujours été au top du zen. Un moment donné deux filles équipées pour veiller tard montent dans mon taxi pour aller à deux coins de rues de là. Un voyage de même pas cinq piasses après plus d’une heure d’attente. Elles ne voulaient pas abîmer leurs talons aiguilles. J’ai été bête comme mes pieds.

J’ai quand même eu droit à quelques beaux spécimens humains. Comme ces deux marins russes que j’ai été reconduire à leur porte-conteneur dans le port. Un des deux avait certainement bu sa bouteille de vodka et dans un anglais approximatif me faisait l’apologie de Youri Gagarine. Un autre qui s’est envoyé en l’air un certain 12 avril 1961. J’ai eu un jeune pakistanais qui m’a expliqué comment le « Céhache » allait gagner la coupe Stanley, une jolie fille sentant le chocolat qui venait de se faire poser un lapin et tout un lot de jeunes légèrement vêtus de blanc pour le fameux bal de la même couleur au palais des congrès.

N’empêche que pour cette fin de semaine de congé Pâques, ça n’a pas été à tout casser. Y’ à pas à dire, pour nous, le carême se poursuit. Les effets de la crise se font de plus en plus sentir et je n’ai pas le sentiment que ça va s’améliorer avec le retour des beaux jours.

Va falloir que je songe à emprunter un autre chemin. Je crois…