Les triplettes de Noël

J’arrive devant l’adresse inscrite sur mon terminal et je vois déjà mes prochains passagers descendre au travers la fenêtre qui donne sur l’escalier du HLM. Trois enfants encapuchonnés et une grande qui les aide à descendre les trois étages marche par marche. Être encore fumeur, j’aurais presque le temps d’en griller une, le temps qu’elles me rejoignent. C’est tout un spectacle des les voir enjamber le petit banc de neige qui sépare le trottoir de la rue. Un des enfants se vautre de tout son long sur le monticule alors que la grande que je devine la nounou en invective un autre qui s’apprête à faire de même. Pas besoin de comprendre le vietnamien pour saisir la teneur du propos.

Ça prend une éternité pour que le dissipé trio monte enfin à bord. Les trois petites en font à leur tête et c’est en criant toutes trois de bon coeur qu’elles grimpent debout sur la banquette arrière avec leurs bottes couvertes de gadoue. Le ton colérique de la vieille ne change rien à l’affaire, mais elle en brasse une juste ce qu’il faut pour qu’elle se mette à hurler. Bonjour l’ambiance, quoique ça me change de mes saoulons de fin de nuit.

Je me tourne de bord pour zyeuter ces petites pour réaliser qu’elles ont toutes été coulées dans le même moule. Des triplettes identiques! Sauf que pour l’instant, une crie, l’autre pleure et la troisième lèche la fenêtre. Pour sa part, la nounou que je devine mère-grand continue ses invectives asiates auxquelles je ne pige que dalle. Dans la cohue, je saisis une adresse vers laquelle je décolle.

C’est classique, dès que le véhicule se met en mouvement, les enfants commencent à se calmer un peu. La fatigue doit aussi entrer en ligne de compte et la journée a dû être longue. Du moins, si je me fie à la mère-grand que je devine exaspérée.

À mi-parcours, les taquineries des triplettes s’estompent quand celle qui pleurait y’a pas deux minutes se met à chanter une version toute personnelle de « Petit Papa Noël». Avec son petit accent d’extrême orient, les mots qu’elle chantonne sont incompréhensibles et je songe un court instant à les chanter avec elle, mais je ne veux pas rompre le charme surtout que les deux autres se rallient à son chant pour en faire une des plus jolies cacophonies jamais entendues.

Dans cette folie de fin d’année où tout le monde court comme des poules pas de tête pour finir les emplettes, dans ce grand bordel commercial ou le matérialisme l’a emporté sur le vrai esprit qui devrait animer ce temps des fêtes, j’avoue que le chant improbable des ces trois fillettes m’a ému juste ce qu’il faut pour réanimer un peu de cette magie de Noël.

C’était quoi déjà cette histoire de vérité qui sort de la bouche des enfants?

Sur ce, joyeuses fêtes amis lecteurs. Je vous offre mes meilleurs voeux.

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Soirée perdue

Ça vous est sans doute arrivé de vous réveiller en sachant pertinemment que le cadran n’avait pas sonné et en sachant tout aussi pertinemment que vous étiez en retard. Vous vous levez en catastrophe et déjà vous savez que la journée va aller de travers.

Je m’habille en vitesse et j’appelle le patron pour lui dire que je vais être en retard. Il me dit qu’il doit s’en aller, mais qu’il va laisser le taxi débarré avec les clés cachées à l’endroit habituel. Je bois un grand verre de jus d »orange et m’asperge le visage d’eau froide avant de partir.

Évidemment, l’autobus qui arrive en retard est bondé et je dois me faufiler dans l’allée en balbutiant des excuses. À l’heure qu’il est, ma face pas rasée de gars qui vient de se lever ne cadre pas trop dans le paysage des faces fatiguées qui viennent de finir leurs journées. Le trajet est interminable, je me fais marcher sur les pieds une couple de fois, un ado me frappe avec son sac à dos, le chauffeur à cran freine comme un débutant et je dois me taper l’haleine fétide d’un autre passager qui expire bruyamment son inconfort. Un trajet d’autobus typique quoi.

J’arrive enfin à destination pour découvrir un véhicule tellement sale, qu’il faut que je passe au lave-auto si je veux éviter qu’on me colle une contravention. J’en profite pour me prendre un petit dèj à la Pétro, rien de tel pour te blinder l’estomac. Évidemment, il y a trois voitures qui attendent devant moi. Au point où j’en suis, ce n’est pas 10-15 minutes de plus ou de moins qui vont faire une différence.

Je trouve ensuite une place en avant du métro Laurier sur Gilford. C’est rare qu’il y ait de la place, ça doit vouloir dire que c’est occupé. C’est sans compter sur Murphy qui me dicte sa loi depuis que j’ai ouvert les yeux. Mon café a eu le temps de tiédir quand j’arrive premier sur le poste. C’est alors que je vois une dame en jaquette et en pantoufles. Elle est loin devant, mais je sais déjà qu’elle s’en vient vers moi, c’est inéluctable. Je plonge mon nez dans un livre que je fais semblant de lire quand la madame frappe à ma fenêtre.

C’est une femme qui a dû être belle il y a longtemps. Ses cheveux dont la repousse va jusqu’aux joues sont aussi sales que sa jaquette de flanelle. Elle n’a pas besoin de s’approcher outre mesure pour que je sente l’odeur de rance et d’alcool qu’elle traîne avec elle.

— Ce serait pour une petite commande.

Sans me laisser le temps d’intervenir, elle continue.

— Ma soeur s’en vient de l’Abitibi, j’aurais besoin d’un 26 onces de gros gin, un 1.5 litre de Molson forte pis si vous voulez me rajouter une petite sandwich aux oeufs, ce serait parfait. Je vous donne 20 dollars c’est tu correct?

Je pense au fabuleux festin qui attend sa soeur et refuse le plus poliment possible. Je me sens un peu coupable quand je la vois se faire revirer de bord par les deux autres taxis derrière moi, mais je préfère me sentir coupable que de sentir la vieille jaquette tout le reste de la soirée.

Ensuite, les courses vont se faire attendre. C’est le milieu de la semaine, le rush de fin de session, il ne fait pas chaud, le monde économise pour les fêtes, en fait toutes les raisons sont bonnes pour expliquer ce marasme.

Il est presque minuit quand j’embarque enfin un client qui va me faire rouler plus de 10 minutes. Après quelques banalités d’usage sur la température, la conversation s’éteint rapidement. Je monte le son de la radio pour éviter qu’elle se rallume. Je n’ai pas la tête à parler encore une fois de l’hiver qui s’en vient, le joyeux temps des fêtes, j’suis déjà tanné, la magie n’est plus ce qu’elle était.

C’est après l’avoir déposé que je me fais coller par un véhicule qui me semble être du ministère des transports. Murphy’s strike again! Ouate de phoque maintenant?

— Bonsoir monsieur, je vais vous demander vos papiers, c’est à vous le véhicule?

— Non je le loue, mais c’est pourquoi que vous m’arrêter?

— Vous avez tourné à un endroit qui est seulement permis aux autobus.

— J’ai bien vu le panneau. J’ai aussi vu celui qui indique 7h-22h.

— Ah oui? Y’a ça là?

L’agent qui semble pris au dépourvu regarde sa montre pour vérifier l’heure. Il ne semble pas être sûr, mais part quand même avec mes papiers. Il revient moins d’une minute après en me disant qu’il va falloir qu’il aille vérifier sur le coin en question.

— Inquiétez-vous pas, vous aurez pas de ticket si ce que vous dites est vrai. Je vous souhaite une bonne fin de soirée.

Une bonne fin de soirée mon cul ouais! J’attends qu’il me passe et me mets dans son sillage. Je note les coordonnées du véhicule et vais ensuite sur le coin en question pour photographier le panneau en question. Mieux vaut le poser que de tomber dedans, me suis-je dit.

Par la suite, je n’ai pas demandé mon reste. Le taxi n’était pas tout à fait payé, mais de la manière que ça allait, je me suis dit que ça ne serait pas une mauvaise idée de finir ça là. J’suis allé mettre du gaz, j’ai ramené le taxi et j’ai pris le dernier autobus pour rentrer chez moi.

L’autobus était vide, un peu comme moi.