Voir rouge

Quelle belle marée rouge sur la ville la semaine dernière! Quand on a un minimum de conscience sociale, on ne peut faire autrement qu’être remué par ce mouvement étudiant. Moi qui habituellement ne cherche pas la confrontation dans mon taxi, me voilà en train d’argumenter avec ceux qui ne sont pas d’accord avec ces manifestations.

D’abord, quelques chauffeurs au garage qui ne voient que les entraves de circulation. Déjà qu’ils auront du mal a envoyer leurs propres enfants à l’Université avec leur salaire de crève-faim. Eux, comme bien d’autres ne voient pas plus loin que leurs petits intérêts du moment! En même temps, c’est difficile de voir à long terme quand les fins de mois arrivent aussi vites.

Je présume que les chauffeurs de taxi en général doivent se plaindre du trafic engendré par ces intempestives marches, car d’emblée, certains passagers entament leurs conversations sur ce sujet.

— Bah! Personnellement ça me dérange pas, ça me fait faire des détours… Par où voulez-vous passer déjà?

Évidemment, je déconne un peu. Ce n’est pas parce que je ne suis pas d’accord avec leurs visions des choses que je fais moins mal mon travail. En plus, j’aime bien entendre leurs arguments. Comme cette dame de qui a trouvé bien terrible de voir à la télévision ces méchants étudiants s’en prendre à la police (sic) ou ce jeune torontois qui me demandait pourquoi j’étais pour ce mouvement?

— Ben tu ne trouves pas qu’on paye déjà assez de taxes ici au Québec?

On s’est rapidement mis d’accord…

Et puis cet autre qui voudrait que l’armée intervienne pour les faire rentrer dans le rang.

— Cibole man! On n’est pas en Syrie! À ce que je sache, on a encore le droit de manifester, on est en démocratie!

Heureusement, j’embarque aussi quelques d’étudiants qui ont participé à cette grande marche. (Rassurez-vous, M. Martineau, Gendron et compagnie… ils se mettent souvent à plusieurs pour partager les coûts…) Quelle joie de voir leur fébrilité, leur énergie et leur volonté de vraiment changer les choses.

Un d’eux me demande :

— Mais vous, Monsieur le taxi? Pourquoi êtes-vous pour la grève?

— Pour tout dire, si je fais du taxi aujourd’hui c’est en bonne partie à cause du gouvernement Bourassa qui a dégelé les frais universitaires en 89. À l’époque, je ne voulais pas m’endetter et j’ai décidé de prendre une pause pour réfléchir. Comme tu vois, la réflexion se poursuit toujours. Si le mouvement étudiant avait été aussi fort à l’époque qu’il l’est aujourd’hui, je ne serais probablement pas ici pour te jaser. En tous cas j’espère que vous allez faire plier Charest! Faut pas lâcher!

Quand il a débarqué du taxi, il a détaché son petit carré rouge de sa veste et il me l’a donné.

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Transports printaniers

Le changement d’heure s’est synchronisé avec le changement de saison cette année. Même si nous ne sommes pas encore à l’abri des derniers soubresauts d’un hiver qui s’est avéré somme toute plutôt clément, on ne se trompe pas trop en disant que le printemps est arrivé.

Ça se sent dans les rues de la ville. Ça se manifeste. J’espère que le printemps sera chaud et que Monsieur et Madame tout le monde auront envie de sortir dans les rues rejoindre les étudiants qui leur pavent la voie. D’ailleurs, ça me démange de mettre un carré rouge à l’antenne du taxi. Pas la meilleure idée pour éviter les contraventions par contre… Alors, j’évite, comme les nids de poules qui auront tôt fait d’achever ce qui me reste suspension.

Le printemps se manifeste aussi de bien d’autres façons. Il n’y a pas juste la sève qui remonte dans les arbres.

J’embarque ce couple en redescendant vers le sud sur Saint-Denis. Une femme rousse me dit rapidement sa destination et saute sur l’homme barbu à ses côtés pour lui « manger la face». Difficile pour moi de faire comme si je n’étais pas là. Je monte le son de la radio et tente de faire comme si de rien n’était.

— T’étais pas comme ça dans le bar! Dis l’homme qui n’a quand même pas trop l’air de s’en plaindre.

— Ah ouain? Attends de me voir taleure… lui répond la femme qui n’a pas la langue dans sa poche.

À la radio, tourne une toune en anglais alors qu’en arrière ça se frenche à qui mieux mieux. Deux définitions du mot chauffer se retrouvent dans le même véhicule.
Alors que je m’arrête à une intersection, la musique baisse juste ce qu’il faut d’intensité pour que j’entende le son d’une fermeture éclair s’ouvrir lentement. Le barbu tousse, la rousse glousse en glissant sa face contre ses cuisses. Pour éviter que ça éclabousse, je songe à intervenir, mais comme on est presque arrivé à destination, c’est avec adresse que je leur laisse du lousse.

Même pas cinq minutes plus tard, monte à bord du taxi un autre couple beaucoup plus jeune qui va s’échanger de jolies banalités tout le long de la course. Je sens leur envie à fleur de peau et comme de fait, arrivé à destination pour déposer dans un premier temps mademoiselle, le timide jeune homme se décide et l’embrasse sur la bouche. Je vais rester là pendant deux longues minutes, le temps d’un premier baiser.

Quand la portière se referme, le jeune homme peine à me dire où il veut aller. C’est juste si je n’entends pas son petit coeur battre dans sa poitrine. En silence, je vais le raccompagner chez lui en l’écoutant soupirer langoureusement plusieurs fois. Il est au septième ciel et je ne veux pas troubler son émoi. Je me demande si les phéromones laissées par le couple précédent n’ont pas joué un rôle quelconque dans ce qui vient de se passer et je souris en regardant de temps en temps dans mon rétroviseur ce transporté de joie.

Le face à face

Attendant sur un coin, je vois sur ma gauche un berger allemand que retient de peine et de misère une femme qui passe près de perdre l’équilibre sur une plaque de glace. Sur la droite arrive une autre femme portant le voile sous sa tuque. Elle tire un traîneau sur lequel un petit garçon pointe de sa mitaine le gros chien qui s’en vient vers lui.

La femme de gauche a un mal de chien pour retenir son berger qui agite frénétiquement la queue à la vue du bambin. La mère de ce dernier fait ce qu’elle peut pour s’interposer, mais le chien la contourne sans difficulté et va directement poser son museau dans le visage du petit qui est tout sourire.

La rencontre ne dure qu’une seconde à peine. Le temps d’un lichage de bout de nez. Un face à face impromptu et improbable, un moment de pur bonheur dans cette soirée de glisse et de glace.

La femme du chien a semblé s’excuser timidement en tirant sur la laisse. Tirant sur son traîneau, l’autre lui a souri semblant dire que ce n’était rien.

Un grand sourire accroché au visage, je suis parti de l’intersection et suis retourné jouer dans les rues de la ville.