Entendre des voix

J’attends sur un poste quand j’entends la voix d’un homme sur ma droite. Pensant qu’il s’adresse à moi, je baisse le son de la radio pour pouvoir comprendre ce qu’il me veut. Le regard ailleurs, il passe devant le taxi en continuant de soliloquer des propos abscons. Je remonte le son de la radio en regardant l’homme s’éloigner. J’en fais pas trop de cas, rien de trop de bizarre dans certains racoins du Centre-Sud.

Un peu plus tard, j’ai un couple embarqué dans le Vieux-Montréal que je transporte vers Westmount en haut. Je passe vers Saint-Henri pour éviter la circulation et prends Grovesnor pour monter la côte. Au coin de Sherbrooke, on attend que le feu change. Ça nous laisse tout le temps qui faut pour observer un homme sur le coin de la rue qui ne bouge pas et qui regarde dans notre direction en se grattant la tête. Il attend que la lumière change rouge pour traverser devant nous. Ça me démange de klaxonner pour le sortir de sa stupeur, mais il semble en grande conversation avec lui-même. J’attends qu’il traverse en écoutant les commentaires sarcastiques de mes passagers qui sont à en point douter, bien au dessus de ça.

Encore plus tard, la tête dans un roman, j’attends patiemment qu’un appel me fasse bouger, quand un cri se fait entendre de l’autre côté de la rue. Il s’agit d’un homme qui gueule sa colère à qui veut l’entendre. Il tonitrue d’un bord à l’autre du boulevard et continue de vociférer en passant juste à côté de mon taxi. Une belle brochette de mots plus colorés les uns que les autres, on aurait dit du grec.

Devait y avoir de quoi dans l’eau ou dans les étoiles…

Me dis-je à voix basse…

En attendant…

Pas le meilleur temps de l’année pour les chauffeurs de taxi. Les travaux, les festivals, les ventes trottoirs et quoi encore? Tout est prétexte pour barrer les rues. On a beau avoir du coeur, on éprouve de sérieux problèmes de circulation.

Ces dernières années, j’arrivais à me faire un petit coussin pour éviter de me taper ce mois fatidique. Mais cette année, les aléas de la vie ont fait en sorte que je dois me faire un peu plus suer dans le trafic. Je ne me plains pas trop, le taxi reste et restera toujours un observatoire de choix pour voir Montréal et son monde, mais quand l’argent ne rentre pas, ça décourage son homme.

Comme si ce n’était pas assez, le boss m’a accueilli hier en me disant qu’il manquait de l’argent dans une de mes enveloppes du week-end dernier. Convaincu du contraire, mais n’ayant pas de preuve, j’ai commencé ma nuit avec une bonne envie de tout crisser là. La bonne humeur de mes premiers passagers et le réconfort de l’Une m’ont encouragé à délaisser cette attitude orageuse. Encore une fois la route et la ville ont fait le reste.

Même une contravention de fin de nuit pour avoir attendu en dehors d’un poste d’attente n’a pas réussi à me démoraliser. On a tous nos mauvaises passes et comme je dis souvent à mes clients pour rigoler, je vais couper sur la bière…

En attendant, il me reste l’eau fraîche et l’amour.

Explorations urbaines

J’explore lentement la surface de l’Une quand ça se met à gronder dans le ciel. C’est soir de feux d’artifice. J’en use de quelques-uns pour résister à l’attraction du lit conjugal et vais rejoindre mon véhicule qui contrairement à moi, a eu le temps de refroidir.

Le ciel est chargé de particules. Le quartier est un immense stationnement. Le spectacle des artificiers est terminé. J’entame ma ronde.

Au coin d’Ontario, je me bute à une circulation infâme qui me donne envie de retourner à mes explorations précédentes. J’attends patiemment de me joindre au cortège quand mon regard est attiré par une flamme qui jaillit sur le bord du trottoir. Une fille vient d’allumer un amoncellement de pollen et un incendie éphémère se propage le long de la chaîne. La fille s’éloigne en riant et remonte ma rue en poursuivant son manège pyromane.

Je n’attends pas longtemps avant qu’un passager se présente. Une fille dans la vingtaine me demande de la conduire dans mon quartier d’avant. Lentement, j’extirpe le taxi de cette mélasse urbaine. La passagère n’est pas causante, je monte le son de la radio et je me faufile jusqu’au tunnel Ville-Marie. En sortant de celui-ci, ma cliente me dit qu’elle va faire le reste à pied. Je lui demande si c’est une question de sous, car pour le peu qu’il reste à faire, ça ne me dérange pas de l’amener jusqu’à bon port. Je devine à son expression que la raison est sur le point de sortir. La fille prend le temps de me régler la course et va s’appuyer contre une clôture pour évacuer le trop-plein.

Sur le trottoir de l’autre côté, j’entends un :

— Holy Shit!

Un gangsta jamaïcain en train de fumer un joint sous un arbre s’amuse de la scène. Je lui réponds :

— I guess she didnt like the ride.

Le jeune homme rit spontanément et me demande :

— Are you free?

— No, i’m not free, you gotta have to pay for the ride.

— Youre a funny man dont’ya? me dit-il en s’avançant vers le taxi.

Il est accompagné d’une jeune beauté caribéenne dont le parfum n’arrive pas à estomper celui de l’herbe que le type porte sur lui. Ils s’en vont à ville LaSalle et je ne suis pas sitôt parti que ganjaman veut me faire un deal. Je lui dis que je ne fais pas de marché, mais que je donne des hell of a rides! Au lieu de m’engouffrer sur l’autoroute dans le trafic d’une ville qui se vide, je file prendre Saint-Patrick et même si la route est cahoteuse, la course porte bien son nom. Sur un fond de drum n’ bass (merci mister Rajotte) on se retrouve à destination en moins de deux.

– Its da best ride i ever had man! Me dit le noir avec un sourire qui en dit long.

Dans mes oreilles, ça vaut le meilleur des pourboires.

Je suis reparti sur un autre rythme endiablé et avec l’Une en tête, j’ai poursuivi mes explorations montréalaises jusqu’au lever d’un autre jour.

… Le beau temps

Entre les trop nombreuses heures à tricoter dans les rues de la ville, je continue lentement de vider les boîtes du déménagement. Ma blonde est d’une belle patience. Je crois qu’elle a deviné que je prenais mon temps exprès. Je sais qu’elle sait que ce passage d’une vie à une autre est un moment unique pour moi.

Pourtant, je ne sombre pas dans une espèce de nostalgie malsaine. Je regarde et manipule ces objets, ces livres, ces souvenirs épars et hétéroclites en pensant plus à ce que l’avenir me réserve, qu’à ce que fut mon passé en d’autres lieux.

En fin de semaine, j’ai passé une bonne partie de la journée dans notre nouvelle cour. J’ai fait un peu de ménage, j’ai regardé le vent agiter de grands arbres, j’ai raté le premier Barbecue de la saison et j’ai surtout flâné avec mon nouveau meilleur ami, le fils de mon amoureuse. On a soulevé des roches pour trouver des limaces, on a arraché des mauvaises herbes, on a tondu la pelouse, on a pris notre temps.

Malgré le trafic, les rues barrées, les travaux, les clients qui ont trop bu, je me retrouve dans un nouvel état d’esprit. Je me retrouve à penser au pluriel.

Je m’oublie.

Je vis.

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Je vous invite à allez faire un petit tour du côté du blogue le Passe Mot. Venise Landry y publie une critique touchante de mon dernier bouquin. Je la remercie chaleureusement.

Soirée d’éclat

Hier pendant l’heure de pointe, la fourmilière s’est vidée. C’est l’image qui m’est venue en tête lorsque j’ai vu ces milliers et milliers de personnes envahir les rues suite à l’appel à la bombe dans le métro de Montréal.

Et il fallait les voir ces gens prendre nos chars d’assaut! Quel branle-bas de combat!

Chose sûre (mes hommages aux piétons), j’ai fait partie des rares qui ne chialaient pas hier soir. Un incident de la sorte, c’est la manne pour les chauffeurs de taxi. Pendant trois heures, un client n’attendait pas l’autre. Trois heures à entendre des doléances d’usagers frustrés et désemparés. Trois heures à voir des bras tendus bien hauts. Trois heures à voir des visages passant rapidement de la convoitise au regret.

Habituellement, c’est nous qui les avons ces visages.

Tout en rêvant de ces soirées qui sortent de l’ordinaire.

Coeur à l’ouvrage

La tête encore pleine de boîtes à vider et d’affaires à mettre et à remettre en place, je reprends la route dans une ville palpitante de ses premières nuits d’été.

Malgré ses artères bouchées, le coeur de Montréal bat fort.

Je me coule dans ses veines, je l’observe battre, j’en saisis le pouls.

Les amours se terrassent aux quatre vents. Emplis d’odeurs hormonales, de parfums vertigineux.

Ça donne le tournis.

Ça donne envie de continuer…

Mes coups de coeur:

En fin d’après-midi un métis albertain qui marche sur une patte sortant du poste de police où il a passé la dernière nuit parce qu’il a fait la guerre à un agent de la paix. Me demande de l’amener au dépanneur le plus près d’où il ressort avec une douze. Après en avoir bu deux de suite, il me raconte ses déboires. Il s’est fait éclater une hanche dans un accident de marteau-piqueur et s’éclate avec l’argent de l’assurance. Il n’en manque pas quand il repart avec sa caisse de bière sous le bras pour reprendre où il a laissé dans le petit parc en avant de l’ancien Forum.

Une femme de Québec qui a sa fin de semaine de congé parental. Elle vient s’envoyer en l’air et n’en manque pas. Me drague sans vergogne et se renfrogne que je n’entre pas dans son jeu. Me vide son sac. Sa haine ivrogne d’un conjoint révolu. J’arrête le taxi pour qu’elle fasse le vide. Pas de dégât au bout du compte.

Un musicien en fin de nuit. Il sort d’un studio d’enregistrement. On jase de Montréal, de son potentiel créatif, de groupes, de genres, de musiques, de My Space, d’inspirations. Il me dit que le taxi de nuit doit être empli d’anecdotes pour écrire un livre. Même deux que je lui rétorque en lui filant un de mes signets. Il me dit qu’il vient justement d’écrire un texte sur un chauffeur de taxi de nuit. Je lui dis qu’il n’a pas de hasard.

Intermède

Quelque part entre le déménagement et l’aménagement, je me ménage un moment pour vous signaler que je suis encore là même si je ne suis plus au même endroit. Pour un chauffeur de taxi, ça en est presque un euphémisme, mais bon. Même le mal de dos a changé de place! C’est tout dire! Bref…

Entretemps, le volume deux continue de faire parler de lui. Il a eu droit à un bel article dans le Devoir et Jean-Luc Doumont du blogue Made in Québec lui rend un bel hommage.

Sinon, je ne vous oublie pas, les activités normales sur ce blogue vont reprendre de façon un peu plus assidue bientôt. Je signale aussi à tous ceux et celles qui m’écrivent que je vais me remettre à jour dans mes courriels bientôt, même si je dois avouer que j’ai encore bien d’autres boîtes à vider avant celle de réception… 😉

A+