Signalisations

Avertissements, interdictions, obligations, limites de vitesse, marques sur la chaussée, feux de circulation… Sur la route, les signes se multiplient. Ils nous aident à bien nous conduire, à aller de l’avant, à éviter de tomber dans le panneau. Rien de trop ardu dans cette symbolique, dans cette signalisation routière. Même qu’avec l’habitude, ces signes deviennent des automatismes, on ne les voit plus, on y fait moins attention.

C’est comme les signes que nous envoie la vie. Tout va trop vite, on court après les heures, on prend des risques, on tourne les coins ronds et l’on oublie trop souvent de ralentir. Bien sûr, on a tous des obligations, des responsabilités, on n’a pas le choix de suivre le trafic et de continuer à avancer. Mais parfois, je crois qu’il faut faire des arrêts obligatoires et de prendre le temps pour réfléchir au chemin parcouru. Prendre du recul pour aller de l’avant, pour éviter de tomber dans le panneau.

Le temps est venu pour moi de faire cet arrêt, de stationner le taxi pour quelques semaines.

L’accident de la semaine dernière me force la main (…), mais je dois avouer que j’envisageais déjà de faire une pause et de retirer mes mains du volant pour les poser sur le clavier. Je crois que le moment est propice pour vous annoncer qu’un tome 2 d’Un Taxi la Nuit verra le jour.

Je profiterai donc de ces semaines pour faire le tri dans les meilleurs textes parus ici ces deux dernières années et pour vous concocter quelques aventures inédites. Je tenterai quand même de prendre mon temps pour pouvoir dépasser mes limites…

Avant de finir, j’aimerais en profiter pour exprimer ma gratitude à tous ceux et celles qui nous ont apporté du support à la suite de notre collision de la semaine dernière. Vos quelques mots nous ont réchauffé le coeur. Mille mercis.

Quizz Un Taxi la Nuit

Question d’alléger un peu l’atmosphère, le blogue Lecteurs Québécois vous convie à participer à un quizz portant sur l’auteur de ces lignes. Y’a des exemplaires d’Un Taxi la Nuit à gagner. Bonne chance. Oh pendant que j’y suis, non, je ne donnerai pas d’indice! 😉

Impacts

Les semaines se suivent et se ressemblent parfois.

J’ai encore été impliqué dans un accident. Plutôt solide celui-ci. Un beau sans-dessin sorti de nulle part et que je n’ai pu éviter. Les probabilités te rattrapent quand tu es toujours sur la route et considérant le flot d’automobilistes incompétents qui s’ajoute mois après mois, je présume que je n’ai pas fini d’en froisser de la tôle. Les risques du métier…

Je me retrouve avec une main cassée et quelques nouvelles courbatures se sont ajoutées à celles qui squattaient déjà mon corps. Reste que ce n’est pas ce qui me fait le plus mal. Lors de l’impact, je revenais de souper avec mon amoureuse et son fils. Leurs cris ne cessent de me revenir en tête. Même si j’ai l’entière conviction de ne pas être responsable de l’accident, je ne peux m’empêcher de ressentir un malaise coupable envers eux. Je les vois encore sur le trottoir désemparé et sous le choc pendant que les secours s’activent autour de nous. Ça me fait mal d’y penser. Je ne peux m’imaginer ma réaction s’il avait fallu qu’ils soient gravement blessés.

Dieu merci, le petit n’a rien. Sa mère s’en tire avec quelques élongations dans le cou et dans le dos. Je vais prendre la semaine pour prendre soin d’elle. D’ailleurs, je vais aller lui faire couler un bon bain chaud en lui disant encore une fois à quel point elle compte pour moi.

Pour le reste, j’ignore encore quels seront les impacts de cet accident. Comme pour faire diminuer une sale enflure, j’ai une maudite envie de mettre le métier sur la glace.

Je suis las…

Heurts de nuit

La soirée avait été géniale. Je l’avais passée dans les doux bras de mon amoureuse.

J’ai attendu d’entendre son souffle s’allonger et je suis sorti du lit sans faire de bruit. Je l’ai laissé dormir pour aller rouler quelques heures. J’avais malheureusement un taxi à payer.

Les fins de nuit du samedi soir… Si ça pouvait toujours être occupé de même, aucun chauffeur ne se plaindrait de sa misérable vie. Faut les voir tous ces bras qui se lèvent quand les clubs se vident. De toute beauté. Attendant cette heure culminante avec impatience, je roule rêveur, avec l’odeur de son corps sur le mien. Encore quelques heures et j’irai la retrouver pour synchroniser mon souffle avec le sien.

En attendant, les courses se font régulières et mon état d’esprit doit être contagieux, car mes passagers sont affables et les conversations agréables. À mon bord, une grande métisse me raconte sa soirée d’études avec une copine. À voir son sourire dans le rétroviseur, je me doute un peu à quel genre d’études elle fait allusion.

Nous nous dirigeons vers Côte-des-Neiges et pour y accéder, nous montons l’avenue Atwater. Tout en haut, un pick-up attend dans la voie de gauche pour tourner. Je me place dans la voie de droite et attends également que les véhicules qui descendent l’avenue des Pins aient fini de passer. Je poursuis ma conversation avec ma passagère lorsque tout à coup, un grand bruit nous secoue. Le camion est parti en trombe entraînant dans son sillage une partie de mon taxi. Ma cliente est abasourdie, moi, en hostie.

Je sors de l’auto pour constater que ma nuit est fichue. Le parechoc est complètement arraché et ne tient que par les fils du clignotant droit. Du côté gauche, il n’y a plus de phare, l’aile est amochée, le capot aussi et je me demande si la roue est intacte.

Le chauffeur du camion s’est parqué un peu plus loin et s’approche de moi en répétant : Fuck, fuck, fuck…

— Yeah! You can say that.

Tout de suite, j’ai l’impression que le mec est plus énervé d’arriver en retard à un rendez-vous que par l’accident en tant que tel. Je me retiens pour ne pas lui dire ma façon de penser. Il n’a pas l’air en état d’ébriété, mais c’est clair qu’il ne s’est jamais rendu compte qu’il y avait un véhicule à côté de lui. L’expérience qui rentre… En ce qui me concerne, j’en ai vu d’autres et me dirige vers ma boîte à gants pour récupérer un constat amiable. Je lui dis de récupérer ses papiers, qu’on va en avoir pour une demi-heure. Ça n’a pas l’air de faire son affaire et il s’en retourne vers son camion en téléphonant à quelqu’un d’autre qui devra également attendre.

Dans le taxi, ma cliente semble encore sous le choc. Je me fais rassurant et lui dis que je lui appelle un autre taxi. Je n’ai pas le temps de joindre le répartiteur qu’un confrère curieux et flairant l’affaire ralentit à mes côtés. Ma passagère devient la sienne en me filant quand même un triste 10 $ de consolation. Je sors tous mes papiers et commence à remplir ma partie du constat. Ce n’est pas le premier, sûrement pas le dernier. Encore une fois, l’accident n’avait heureusement que des implications matérielles. Ça aurait pu être pire. J’essaye de ne pas trop y penser.

Pendant que l’impatient remplissait son côté, j’ai appelé une remorqueuse pour venir chercher le véhicule. Elle est arrivée alors que nous apposions nos signatures à l’amiable. Le chauffard repentant m’a tendu sa main. J’ai aussi serré la main de l’homme qui est reparti avec le taxi.

Lentement, j’ai redescendu la côte à pied. Croisant la Catherine, j’ai vu tous ces bras dans les airs. J’ai repris mon souffle et sans heurt, je suis revenu me coller contre le corps de ma blonde.

Course échevelée

Samedi, trois heures du mat, les bars déversent des milliers d’âmes sur les trottoirs du centre-ville. L’heure de toutes les possibilités pour certains, l’heure de la dernière chance pour d’autres. L’heure où tout peut arriver, du coup de foudre au coup de couteau. Pour moi, c’est le coup de feu. Faut que ça chauffe et vite. C’est l’heure qui va faire la différence. L’heure qui peut mettre un extra devant l’ordinaire.

Pour le moment, je suis arrêté sur la rue Crescent et mon regard va du sourire hébété d’une passagère assise derrière moi à sa copine en train de se faire peloter sur le trottoir à côté du taxi. Entre les deux, une portière grande ouverte qui met ma patience à l’épreuve. Je devrais mettre le compteur, mais je lance plutôt un sourire forcé à « l’hébétée » qui sort de sa torpeur pour enfin convaincre sa copine qu’il est grand temps d’y aller. Cette dernière qui semble plus encline à répondre à la pelle de son copain me force à me manifester par klaxon interposé. Le charme est rompu. La portière se referme enfin. Le mouvement est rétabli.

Le taxi est à peine en mouvement que celle qui attendait à bord s’exclame :

— Je suis tellement contente!

Je sens dans sa voix une telle expression emphatique que je ne peux m’empêcher de prêter l’oreille. J’imagine déjà les effusions de joies ayant trait à l’amour naissant de sa copine. Au bonheur qu’elle ressent pour elle.

— Je suis tellement contente que ma coiffure ait tenu le coup ce soir! Ajoute-t-elle.

Je suis venu à un cheveu de m’étouffer. L’ordinaire sans extra s’il vous plaît.

Une dizaine de kilomètres où le poil, la mise en plis, le revitalisant et le shampooing seront à l’honneur. J’en suis venu à me demander si l’abus de teinture avait quelque chose à voir avec l’hébétude de cette passagère. Elle ne se rendait même pas compte que sa copine faisait semblant de l’écouter, l’encourageant à poursuivre en faisant des sons appropriés.

Moi je suis retourné à mes pensées. Songeant à ce que j’écrirais comme prochain billet. Sûrement un texte qui décoiffe.

Je continue d’y penser…

Petit matin

Je file et me faufile tricotant dans le diaphane tissu urbain du petit matin. J’erre dans les rues vides de la ville à la recherche du prochain passager. Je roule à l’instinct. Ces avenues, ces artères, je les connais par coeur. L’oeil bien ouvert, je déambule à l’aveugle, la tête ailleurs dans une nouvelle lune. Bientôt, le soleil sortira du Saint-Laurent là-bas, à l’est de ces tours qui grattent le ciel de leur verticalité métallique. Et moi, à ras le sol, la tête dans les nuages, je vagabonde songeant à l’Une. Celle qui rêve à moi pendant que je m’étourdis dans cette ville endormie. Tantôt, bientôt, au petit jour, j’irai la réveiller. J’irai me vautrer dans son éveil. J’irai me confondre dans son Soleil. J’irai me mâtiner avec elle.

Arriver en ville

C’est sa première journée à Montréal. Elle est arrivé ce matin en provenance de Vancouver pour venir faire ses études à McGill. Elle a déposé ses deux grandes valises contenant l’essentiel de ses choses dans la petite chambre de la résidence, tout en haut de la rue Université et a commencé à aménager le petit espace qu’elle partagera avec une autre étudiante qui arrivera bien assez vite. De sa fenêtre, elle regarde la ville et le fleuve qui coule au loin. Pour l’instant, elle ne pense plus à sa famille ni aux amis laissés derrière. Elle a tout juste vingt ans et déjà, elle entame une toute nouvelle vie.

Lentement, elle marche dans le centre-ville. Tous ses sens sont en éveil. Elle écoute les gens qui parlent toutes sortes de langues autour des restaurants d’où émanent des odeurs qui la font saliver. Déjà, elle note mentalement des endroits où elle reviendra faire du magasinage. Elle s’attarde un moment au carré Dominion et observe un excentrique mendiant nourrir des pigeons. Plus loin, un couple d’amoureux se bécotent sur un banc public. Rêveuse, elle poursuit son chemin. Elle se dirige vers le sud où se trouve un magasin Cosco. Son père lui a laissé une carte et sur Google Map, ça ne lui semblait pas aussi loin. Ce n’est pas très grave, le temps est bon et les gens sont souriants. Derrière, la ville se découpe devant le Mont-Royal. Elle adore. Elle marche et marche encore en laissant errer ses pensées.

Au retour, le chauffeur de taxi est sympathique. Entre deux coups de klaxon et de volant, il s’intéresse à ce qu’elle lui raconte. Son anglais est un peu drôle, mais ça lui fait du bien de se confier à cet homme qui a le regard brillant dans le rétroviseur. On voit qu’il aime ce qu’il fait et qu’il aime sa ville. Tout en haut de la rue Université, elle sort du taxi avec le sentiment et la conviction qu’elle aussi sera heureuse dans cette ville.

Kilométrage au conteur

Je reçois un appel pour la rue Turgeon. Une réservation pour 6 heures, une madame Ludmila m’y attend. M’y rendant je suis surpris de découvrir que l’adresse qu’on m’a donnée correspond à une toute petite maison en retrait de l’avenue prise en étau entre deux énormes triplex. J’ai beau travailler dans ce secteur depuis plus d’une quinzaine d’années, c’est la première fois que je remarque cette petite maison, un vestige qui doit très certainement dater de plus de cent ans. Je tente d’imaginer ce que la vie pouvait être à cette époque dans ces lieux quand à six heures pile, la porte de la petite maison s’ouvre et une petite femme avec une pile de linge dans les bras me demande de patienter encore quelques minutes. D’habitude, ça m’exaspère d’attendre trop longtemps devant une adresse surtout que dans ce cas-ci on a réservé pour une heure précise, mais bon, il fait beau et il me reste un fond de bon café.

En attendant la petite dame devant sa petite maison, je repense à un client régulier que j’avais sur cette rue il y a une dizaine d’années. Monsieur King, un Jamaïcain qui ne portait pas seulement la coiffure de Bob Marley, mais aussi l’odeur d’herbe typique aux rastafaris. Il était « dealer» jusqu’au bout des ongles et pas une seule fois, ne serait-ce pour le plaisir de le faire, il ne m’a pas négocié le prix d’une course. Malgré son « métier », cet homme était tout à fait affable. Toujours avenant, plein de conversation et même s’il était chiche sur le compteur, ça lui arrivait de me laisser un peu de sa marchandise que j’appréciais encore à l’époque. Une nuit, je l’avais embarqué dans un piètre état. Il venait de se prendre un coup de couteau dans une jambe. Les risques du métier. Je l’avais conduit à l’hôpital général. Malgré sa blessure, il m’avait fait la conversation jusque devant l’entrée de l’urgence. Il avait laissé un peu de sang sur le plancher du taxi et ce fut la dernière fois que je le vis.

Derrière moi, un véhicule klaxonne pour je ne sais quelle raison. La petite femme me lance de la lucarne de sa petite maison qu’elle arrive, qu’elle arrive. Je lui dis que ce n’est pas moi qui ai klaxonné, mais en même temps si ça peut l’activer un peu. Je me dis que j’attendrais probablement quand même sur le poste, mais bon, je commence à m’impatienter.

Deux minutes plus tard, elle sort enfin. Je démarre la voiture et elle s’en approche en se confondant en excuses avec un accent russe tellement charmant que je perds toutes mes envies de lui faire le coup du chauffeur impatient. Après qu’elle m’ait demandé de l’amener sur Saint-Viateur dans le quartier Mile-End, je m’informe sur sa maison. Elle a malheureusement peu de chose à m’en dire puisqu’ils y sont depuis très peu de temps elle et son fiancé. Dommage, j’aurais aimé en savoir plus, mais comme la conversation est sur sa lancée elle me dit qu’elle y était pour faire une surprise à son homme en lui faisant sa lessive, son ménage et son souper. Et tout ça en deux heures me lance-t-elle toute fière! Je lui dis que c’est beau l’amour. Elle se contente de sourire. Un sourire rêveur que je reconnais bien puisque je porte le même ces jours-ci.

La circulation pour se rendre à destination est assez intense. Il y a encore des travaux en haut de la côte Atwater et je n’ai pas le choix de me joindre aux fans de Céline qui tentent de se trouver une place pour se stationner autour du Centre Bell. Plus au nord, une fête dans la petite Italie fait en sorte que le trafic de Saint-Laurent est détourné sur l’avenue du Parc où la voie réservée n’est respectée de personne. Ça me donne la chance de connaître un peu plus ma passagère. Une femme tout à fait fascinante qui me parle de sa Leningrad natale et de ses moult pérégrinations avant d’aboutir dans une petite maison de rue Turgeon.

Le temps d’une course, elle m’amène dans son Moscou, son Berlin, son Paris, son New York…

Un voyage à Montréal à travers son monde.

Ça fait beaucoup de kilométrage au conteur…