Le camp et le comment

Hier on m’a sorti du taxi. On m’a sorti de la ville. Je me suis ramassé à Sainte-Adèle PQ où effectivement le ciel est beaucoup plus haut qu’ailleurs. J’ai été invité à donner une petite causerie sur le monde des blogues et sur le passage de mes mots de l’écran au papier. Tout ça dans le cadre d’un camp de lecture regroupant professeurs, techniciens en documentations et autres intervenants du joyeux monde de l’éducation. Une expérience vraiment enrichissante.

Je tiens à remercier madame Marie-France Laberge de m’avoir invité à y participer. Ça fait du bien de temps en temps de sortir de la ville et de respirer à fond les poumons! Un bon camp à tous les participants et encore merci pour l’accueil.

Attendre des voies

Tranquille cette nuit. Encore. J’attends sur le poste en lisant distraitement « À cause de la Nuit » un vieux Ellroy. Se confondent les bruits de la rue, le jazz, le répartiteur et mes petites voix intérieures qui me demandent encore et toujours ce que je fous là. Qu’est-ce que je fous là à attendre? À attendre un appel ou un passager pour continuer de tourner en rond. À attendre pour pouvoir m’en aller. À attendre pour pouvoir revenir attendre.

Je les entends bien ces petites voix qui me disent d’arrêter d’attendre. Qui me disent de m’en aller pour de bon. Qui me disent que j’ai assez tourné. Qui me disent de partir pour plus loin. Qui me disent qu’il serait temps que je cesse de m’étourdir comme un papillon de nuit qui tourne autour de cette ville illumination. Qui me disent que les grands mots seraient de grands remèdes.

Je les entends bien ces voix qui me disent de changer de voie.

Et ces petites voix s’estompent quand j’entends le répartiteur appeler mon poste. Je reprends la route et mes avenues pour oublier ces voix de contournement.

Elles ne perdent rien pour attendre.

Vie d’ange

Descendant la rue Saint-Denis, je « course » avec un autre chauffeur depuis l’avenue du Mont-Royal. Il me passe, je le repasse. Avec la circulation de l’heure de pointe, on ne peut pas faire trop de vitesse. Ça ressemble plus à une course à obstacles. Une plus ou moins saine compétition pour être devant l’autre au cas où un bras se lèverait. En bas de Sherbrooke quand ça devient sens unique, on roule côte à côte protégeant chacun notre côté de la rue. Profitant d’un véhicule parqué en double, je passe devant et me rabats dans sa voie, car un groupe attend un peu plus loin près de De Maisonneuve. Alors que je ralentis pour m’assurer qu’il n’y a pas de clients potentiels, l’autre chauffeur me re-dépasse en me frôlant le miroir et en faisant gronder son moteur. J’ai juste le temps de passer sur la jaune et me remets à sa poursuite. C’est tellement tranquille sur la route, faut bien se divertir comme on peut. J’arrive presque à sa hauteur quand il braque et vient me couper. Il est frustré et je décide de ne pas en rajouter. Je le laisse continuer tout droit vers le Vieux-Montréal et je tourne à droite sur René Lévesque quand j’aperçois cette femme à l’intersection de Sanguinet.

Suite à l’orage, un immense lac s’est formé sur le coin et la femme ne fait rien pour le contourner. Elle en a jusqu’aux chevilles. Je m’approche le plus lentement possible pour ne pas faire de vagues et quand je m’arrête au feu, elle sort de sa flaque et de sa torpeur pour s’approcher du taxi. Ça fait longtemps que la beauté a abandonné cette femme. Tout dans son visage et dans son corps exprime la toxicomanie. Elle a le regard aussi délavé que les vêtements qu’elle porte. Elle tend une main en ma direction. Dans un premier temps, je crois qu’elle me demande un peu d’argent, mais elle ouvre la main découvrant une liasse de 20 $

— J’ai de l’argent pour vous payer me dit elle d’une voix pâteuse et désarticulée.

Je sais qu’elle me montre l’argent, car elle a dû se faire refuser par quelques confrères. Dans l’état dans lequel elle se trouve, ça ne me surprend pas. Je lui dis d’embarquer, elle ne se fait pas prier.

Pendant qu’elle monte, je l’observe. Elle a des bandages aux poignets… Dans une main, elle tient toujours sa liasse et dans l’autre se trouve un crucifix. Pas de ceux qu’on s’accroche dans le cou, mais un en bois vernis qu’on accroche au mur. C’est clair que cette femme est loin d’être aux anges. Dès qu’elle s’assoit, elle m’abreuve de remerciements et lance un vingt dollars sur le siège à côté de moi. Elle se met ensuite à déblatérer confusément contre l’hôpital Saint-Luc qui n’a pas voulu la garder. C’est pour le moins confus, elle me parle et se parle toute seule. Il semble avoir plus d’une voix dans sa tête et je tente de ne pas y mêler la mienne en me taisant le plus possible. Elle tente de s’accrocher à la réalité en continuant de me remercier, mais je vois bien dans son regard qu’elle n’est pas tout à fait là. Dans sa logorrhée délirante, je l’entends dire qu’elle va aller se « finir » chez elle… C’est d’une tristesse qui me dépasse.

Un peu plus loin, à l’intersection de Metcalfe se trouve stationnée une dizaine de motos. Ma passagère qui cause toujours toute seule dit que ça lui rappelle son ancien chum Mom Boucher! Pendant un petit moment, je pense qu’elle est complètement mythomaniaque, puis l’écoutant, je sens, je sais qu’elle ne raconte pas n’importe quoi. Qu’elle a vraiment été l’amie de coeur de l’ancien chef des Hell’s Angels! Je lui demande s’il est toujours en prison.

— Oui! Pis yé ben mieux d’y rester, l’écoeurant! Me répond-elle avant de reprendre son soliloque incohérent.

Pour alléger l’atmosphère, je lui demande alors si le motard était bon au lit. Elle éclate alors de rire. Un rire de force. Un rire de camisole de force. Un rire qui aurait pu être une longue complainte. Un rire chargé de mauvais souvenirs. Un rire qui cessa sec.

Avant qu’elle reprenne le dialogue avec ses démons intérieurs, quelques anges passèrent.

À destination, elle n’a pas voulu que je lui rende sa monnaie. Tout ce que j’ai pu lui offrir, c’est un sourire et une poignée de main. Elle a repris son crucifix et m’a remercié une dernière fois avant de sortir du taxi. Je l’ai regardé tanguer jusqu’à son immeuble. Même après quelques jours, le souvenir de cette passagère reste vif. Je peux juste extrapoler sur ce qu’a été le parcours de cette femme. Je peux juste imaginer ce qu’elle a pu subir pour en arriver à cet état de déchéance et de déréliction.

C’est triste quand la vie nous dépasse.

Rouler sur les rimes

J’m’en vas au coin de Saint-Zotique pis de la 22
Me dit cet homme que j’ai embarqué dans le vieux
Juste à sentir sa fétide haleine de beu
Je le sais éméché pis pas juste un p’tit peu

Je ne lui laisse pas le temps de finir sa phrase
Que je décolle, que le champignon j’écrase
Le gars semble se réjouir et il entame une jase
Ça doit pas être évident pour toé le prix du gaz

Au moins, il ne me parle pas de la température
Un sujet qui m’écoeure, mais qu’il faut bien qu’j’endure
J’lui dis que de ce temps-là c’est de plus en plus dur
Qu’on est tous obligés d’se serrer la ceinture

Le gars est soul, mais suit bien la conversation
Penses-tu avoir bientôt une augmentation?
J’lui dis que de c’temps là y’ a des discussions
Mais que je ne suis pas trop les négociations

J’ai entendu qu’ils aimeraient avoir 10 %,
Mais juste 7 ou 8 ça serait intéressant
Le gars lâche un gros rapport tout en me disant :
Me semble que ça serait juste du gros bon sang

Il continue en crachant sur les pétrolières
Me parle de Bush pis du pourquoi qu’on fait la guerre
D’la couche d’ozone et du réchauffement planétaire
J’fais des hum hum en respirant ses rots de bière

Il me parle de complots conspirationistes
De fin du monde, des crétins créationnistes
Qu’il songe à devenir un écoterroriste
Pendant que j’évite un kamikaze cycliste

Il rajoute qu’on nage en pleine indifférence
Et dit qu’à plus ou moins longue échéance
Que ça en sera fait du monde de son existence
Se tait enfin et me demande ce que j’en pense

Je lui dis qu’une chance j’ai juste moi à m’occuper
Qu’avoir des kids, j’serais en train de badtripper
Il rote une autre fois et me demande de stopper
Question qu’il sorte du cab pour vomir son souper

Une fois de retour je lui demande si ça va mieux
Il hoche un peu la tête, mais reste silencieux
J’ouvre la fenêtre, clanche et en moins de deux
Il sort au coin de Saint-Zotique pis de la 22

Soupirs

Il est 10 heures du soir et je suis pris dans un immense embouteillage sur l’échangeur Turcot. Une semaine à l’écart de la route. Suffisant pour perdre le fil des travaux et en retrouver des nouveaux. Y’ a tellement de chantiers routiers que c’est difficile d’en tenir le compte. C’est ce que j’essaie d’expliquer à ma cliente qui lâche de grands soupirs d’exaspération.

Je roule derrière un immense camion et je tente de changer de voie pour changer de vue. Pendant ce temps, ma passagère change de voix et parle de ses déboires dans son téléphone. It’s totally obscene! Dit-elle pour qualifier le trafic. Elle n’a encore rien vu! Un peu plus loin, ça réduit encore d’une voie et comme si ce n’était pas assez, l’accès à l’autoroute Décarie est barrée. J’entends alors un obscène : Dammit !

Bien qu’elle m’ait proposé l’itinéraire au départ, je sens bien dans ses intonations impatientes que c’est de ma faute si nous tournons en rond. Habitué de ces présomptions malsaines, je n’en fais pas trop de cas et la laisse soupirer. Tant qu’à moi, elle peut bien hyperventiler voire s’étouffer, ça ne changera rien au fait que je dois me taper ce bouchon et ce détour de toute façon.

Une demie-heure plus tard, on arrive enfin à destination. Ma cliente frôle l’apoplexie. Elle a du raté son téléroman préféré ou quelque chose du genre. Je suis un peu gêné par le montant affiché au compteur, mais de son sac elle sort un coupon taxi. Ce n’est même pas elle qui paye. N’empêche qu’elle n’ajoutera pas un seul sou de plus au prix de la course. Soupirs…

Ne pas perdre le nord

Il est passé quatre heures du matin et les premières lueurs du jour se dessinent derrière les gratte-ciel. Je fais un dernier tour de ville pour la forme. Il ne reste que des taxis en maraude, tous dômes allumés. Ma nuit achève et malgré que ce ne soit pas la manne ces semaines-ci, je ne me plains pas. Les clients ont été sympa, j’ai eu de bonnes conversations et les longs temps morts bien remplis par mes pensées envers l’être aimé. Je songe que je suis contre son corps quand j’aperçois ce couple devant moi. Une dernière course pour la route. Si j’peux dire…

La fille est très jolie et très partie. Pas autant que le gars qui l’accompagne, qui mis à part son haleine, est plutôt ordinaire. Il a une cigarette à la bouche, mais je suis trop fatigué pour commencer à argumenter. Ils se mettent à débattre : Chez-moi ou chez-toi et j’ai déjà près de cinq dollars au compteur sans savoir où je dois aller. Stoppé à un feu, j’ajuste mon rétroviseur et demande la destination. Gauche, droite, tout droit? La fille sur un ton pour le moins méprisant me dit :

— Pogne la 720.

— Mais encore? réponds-je à l’imbibée.

— Han?

— 720 est, 720 ouest?

— Nord! Répond-elle hilare.

Je me range un peu pour laisser le passage aux véhicules derrière. Je déteste qu’on me niaise, je déteste qu’on me méprise et dans l’état dans lequel se trouvent mes passagers, je sais que ça va mal se passer si je continue. J’arrête le taxi et sans me retourner, je leur demande se sortir. Le mec sort quelque peu de sa torpeur pour m’insulter, mais je reste de glace. La fille est indignée. Le genre à ne jamais se faire dire non. À mépris, mépris et demi ma jolie.

— C’est la première fois que je me fais sortir d’un taxi! chiale-t-elle.

—…

— J’vais porter plainte!

—…

— Va te faire foutre!

—…

Une fois le couple sorti, je redémarre le taxi et fais vrombir le moteur. La fille vocifère toujours et me répète :

— C’est la première fois que je me fais sortir d’un taxi!

— Ben y’a une première fois pour tout, princesse. Là, tu dégages!

Oh que la portière a claqué!

Je suis remonté vers le nord…