Monsieur Lagacé

Au fil des mois l’apport de Patrick Lagacé à la blogosphère québécoise a été indéniable. Un simple billet de lui pouvait générer plusieurs centaines de visites et beaucoup de blogueurs d’ici – moi le premier – lui sont redevables.

Je vais donc profiter du fait que les projecteurs soient tournés vers lui pour simplement le remercier et pour lui souhaiter la meilleure des chances dans sa nouvelle vie.

Pour le reste, je vous invite à aller sur le blogue de Michel Dumais (un autre à qui je dois une bière 😉 pour y lire les derniers propos de Monsieur Lagacé.

Apprendre à compter

La soirée ne fait que commencer et j’attends que la lumière vire au vert au coin de Décarie et Notre-Dame de Grâce quand traverse une mère et trois petits garçons qui me dévisagent sans vergogne. Je leur offre un beau sourire et leur envoie la main. La mère qui porte un sac qui a l’air de peser une tonne en tire un par la main et encourage les deux autres à presser le pas. Passés de l’autre côté elle laisse tomber son sac, me regarde, hésite et lève finalement le bras. Elle ouvre la porte de derrière et les trois gamins ne se font pas prier pour monter à bord. Je sors du taxi pour l’aider à mettre son sac – qui pèse vraiment une tonne- dans le coffre. Elle me dit qu’elle veut aller à la station de métro Villa-Maria qui est à moins d’un kilomètre. Ce n’est pas bien loin mais avec ce sac et les enfants…

Une fois à bord, elle me demande combien ça coûterait d »aller jusqu’au métro Jean-Talon. Comme il y a encore pas mal de circulation je lui dis que ça ira chercher dans les 20- 25 dollars. Elle semble trouver que ça fait beaucoup de sous mais je n’ai pas à lui tordre trop le bras pour la convaincre de faire le reste du parcours à mon bord. Elle me demande toutefois si je peux m’arrêter quelques minutes au métro Plamondon où elle devait rejoindre une amie.
Je n’y vois pas d’objection et on poursuit la course.

Les enfants sont excités. Ils ont l’air content d’être en voiture et ils posent tout plein de questions à leur mère sur ce qu’ils voient, sur les boutons, sur le micro de ma radio. Je sens toute la curiosité qu’ils ont en eux et ça me plait bien de leur expliquer ceci, cela. La mère semble apprécier ce moment de répit et fouillant dans son sac elle en sort des petits sachets de biscuits sec qu’elle file aux gamins. Arrivé à Plamondon je trouve un espace pour me garer et la mère nous dit qu’elle en a pour deux minutes. Le plus petit rechigne un peu mais sa mère est déjà de l’autre côté de la rue.

Voilà donc mon taxi transformé pour un moment en centre de la petite enfance. Ça ne prends pas deux secondes après que la mère soit sortie pour que les mômes se mettent à chahuter. Les deux plus grands semblent vouloir s’en prendre aux biscuits du plus petit qui se met à crier pour protéger son bien.
Je me tourne vers eux et leur dis qu’il faut rester bien sage à l’intérieur d’un taxi. Dans le visage du plus vieux je vois bien qu’il se demande si je suis sérieux ou pas mais ça ramène quand même un peu le calme. Je leur demande comment ils s’appellent, s’ils vont à l’école etc. etc. Je sens bien que ça les gonfle et qu’il faut que je trouve un autre tactique si je ne veux pas que le bordel recommence avant que la mère revienne. De l’autre côté de la rue y’a un édifice et je demande à celui qui est près de la fenêtre combien il peut y compter d’étages.

– Je peux compter jusqu’à cent! Me dit-il fièrement.

– Ce n’est même pas vrai! Répond son grand frère.

– Oui! C’est vrai Justin m’a appris! Et comme pour relever le défi du frangin il commence son énumération. 1 , 2 , 3, 4, 5, …

Son frère l’écoute attentivement et attends patiemment qu’il se trompe pour pouvoir lui faire savoir. Le plus petit lui profite que les deux autres soient occupés par des trucs de grands pour continuer de bouffer tranquillement ses biscuits secs….16, 17, 18, 19, 20, 20, 20 et ?? Je sens que ça le reste va être ardu et je ne laisse pas la chance au plus vieux de s’acharner sur son frère et continue avec lui de compter lentement. 22, 23, 24, 25….

– Là tu vois à trente on recommence. Et 1, 32, 33, 34…

Le gamin comprend vite le processus et poursuit fièrement chiffre après chiffre. Je le laisse continuer seul en l’aidant à chaque nouvelle dizaine. Le plus grand s’est rabattu dans la fenêtre de derrière et fait des ronds de buée. 43, 44, 45… Le plus petit a fini ses biscuits et se met à jouer avec la poignée de la porte que je verrouille prestement. 55, 56, 57… La mère se fait toujours attendre et mon compteur poursuit également son décompte. 63, 64, 68, 66… Le cadet commence à sangloter, le grand à s’agiter… 70 et un, 70 et 2…

– Non, non là c’est soixante et onze, 12, 13 …

Le gamin ne semble pas encore tout à fait prêt à ce nouveau concept mathématique. Je demande donc au grand d’aider son frère à se rendre jusqu’à 100. Nous voilà donc les trois à compter ensemble. 85, 86, 87… Le petit se tourne vers nous pour tenter de décoder ce charabia. 92, 93, 94… Du coin de l’oeil je vois enfin la mère revenir accompagnée d’une autre jeune femme. 97, 98, 99… 100 !!

Pendant que sa copine prends place à mes côtés, maman va se rasseoir derrière avec des petits bien content de la revoir. Elle s’excuse pour l’attente et refile d’autres sachets de biscuits aux enfants. Pendant le reste du trajet j’épie la conversation qu’elle a avec son amie. Parfois en anglais, parfois en français, parfois en créole, je comprends qu’elles se sont rencontrées dans un centre de femmes en difficultés. La mère va porter les petits chez sa mère pour pouvoir s’offrir une soirée « off ». Je comprends que le père n’a pas assumé et s’est poussé, je comprends tout le courage de cette femme qui doit continuer à avancer et à faire ce qu’elle peut avec peu pour élever ses garçons.

Arrivé au métro Jean-Talon le compteur affiche près de $30. Elle me dit qu’elle n’a pas cet argent, elle me dit aussi que ce n’est pas cette station mais celle sur Jean-Talon au coin d’Iberville… Je réalise que je n’y trouverai pas mon compte mais je la rassure que je vais quand même lui faire la course pour $25.

Parvenu à destination, elle quitte le véhicule avec sa copine et le plus petit pour aller chercher l’argent chez sa mère. Elle demande aux deux plus grands d’attendre qu’elle revienne mais la vieille haïtienne l’attends déjà dans l’entrée du bloc. Je sors du véhicule et en fait le tour pour ouvrir la porte aux gamins qui courent sans se faire prier se jeter dans les jupes de mamie. Je sors ensuite du coffre le sac de la mère qui revient avec mon argent. Elle me remercie de nouveau et je lui dit que je comprenais sa situation et j’ajoute que ses garçons sont très gentils et très bien élevés. Le sourire de fierté qu’elle m’offre alors vaut beaucoup plus que mon manque à gagner.

On s’est salué et j’ai poursuivi ma nuit en pensant au courage de cette femme et à la chance de ses enfants de pouvoir compter sur elle.

Une p’tite vite

C’est un curé pis un chauffeur de taxi qui arrivent au paradis. Saint Pierre offre un château de rêve avec piscine, serveurs, etc. au chauffeur pis au curé il lui offre un shack sul bord d’la track.

Faque le curé dit à St-Pierre qu’il s’est trompé ! Voyons donc ça a pas d’allure. Toute sa vie il a prêché la bonne parole à l’église et patati patata…

C’est vrai lui répond St-Pierre. Sauf que pendant tes sermons à l’église, tout le monde dormait…

Dans son taxi lui, tout le monde priait !

S’cusez-la 😉

Bonne fin de nuit

L’arrivée du temps froid fait en sorte de raccourcir les nuits de travail. Quand les bars ferment les gens ont beaucoup moins tendance à flâner dehors et quand arrive quatre heures du mat ces temps-ci, les trottoirs sont désertés. Dans les rues, que des taxis espérant trouver un dernier client à raccompagner. Si vous vous promenez en ville à ces heures un peu bizarre, vous savez de quoi je parle. Vous n’avez qu’à pointer le ciel du doigt pour que trois véhicules arrivent en trombe près de vous. Le choix de l’embarras quoi… Dans ces fins de nuit quand je fais le tour des derniers endroits où se trouvent des clients potentiels et que je ne vois que des taxis avec des dômes allumés, c’est clair que ça signifie que l’heure d’aller parquer le véhicule a sonnée.

Je me dois de ramener le taxi pour cinq heures du mat. Bien sûr y’a rien qui m’empêche de le ramener à n’importe quelle heure mais comme je prends le métro pour revenir chez moi et que la première rame passe à 5h35 ça me laisse assez de temps pour faire autre chose. Si la nuit a été tranquille, je reviens à l’appartement me fais à souper, fais le tour rapidement des courriels qui s’accumulent et pars ensuite faire le plein avant de ramener le taxi à bon port. Je jase un peu avec le gérant et marche prendre mon métro. Par contre si ça a bien roulé et que la nuit a été plus lucrative que prévu, je vais directement porter le taxi et j’appelle un confrère pour entrer directement chez-moi. Ça me permet de transformer cette heure de voyage en une de repos.
À ce temps-ci de l’année une petite heure ici et là, c’est toujours ça de pris. N’est-ce pas? 😉

Ça me permet aussi de discuter avec des confrères dans un contexte hors compétition. Je compare ma vision du métier avec la leur, on jase de nos bonnes courses, des maudits chantiers, du prix du gaz, des permis, des horaires qu’on se tape, du temps qui fait. Souvent je m’intéresse à leurs origines, je leur pose des questions sur la politique de leur pays. Parfois je m’informe si ils ont des enfants, on jase de la vie en général quoi. On a beau être des concurrents sur la route, reste que nos vies sont pas mal parsemées des mêmes petite misères.

On a pas des vies ordinaires, nos jobs ne sont pas des plus faciles, on ne sait jamais sur qui on va tomber, par quoi on va se faire frapper. On ne vit pas dans l’opulence et les nuits sont toujours longues. Pourtant la plupart des ces chauffeurs qui me raccompagnent au petit matin me répètent bien souvent que malgré tout, cette vie de taxi, ils n’en changeraient pas. Ça me réconforte toujours d’entendre ça. Ça me fais réaliser que je ne suis pas complètement fou! Merci puis bonne fin de nuit monsieur le chauffeur…

La Soilée du Hockey

Hier soir je roule sur René Lévesque quand je vois cette dame asiatique lever le bras. Je me range sur le côté pour la faire monter et dans un anglais approximatif elle me demande de l’amener au coin de Milton et Ste-Famille. Pour briser la glace je lui dis :

– C’est pas chaud hein?

Comme elle ne réponds rien, je n’insiste pas et remonte le son de la radio. Le Cé-Hache est en Caroline et après une période c’est toujours 0-0. C’est pas une longue course et je me dis que la dame ne sera pas trop traumatisée d’écouter le hockey quelques minutes. Presqu’à destination Komisarek compte son premier but de la saison et spontanément je lâche un YESSS! bien senti. La dame me demande alors dans un français encore plus approximatif que son anglais:

– C’est le hockey? C’est les Canadiens?

– Bien oui madame! C’est 1-0 contre la Caroline! Que je lui dis avec un beau grand sourire du dimanche.

– Oh les Hullicanes!

Je suis agréablement surpris. Jaser de hockey avec une vieille chinoise, c’est certainement une première pour moi et comme un hasard ne vient jamais seul, je me retrouve un peu plus tard dans le Chinatown et fais monter à bord une autre dame chinoise qui veut aller à Longueuil. Elle a avec elle quelques sacs de bouffe encore fumante et ça prends pas deux secondes pour que ma bouche se remplisse de salive.

– Oh madame vous allez me donnez faim vous là ! Vous en avez un peu pour moi la dedans là?

Ça l’a fait rire mais tout comme sa congénère, elle ne semblait pas vouloir jaser outre mesure. En pensant à ce que je mangerais bien en revenant en ville, j’ai remonté le son de la partie qui achevait à ce moment là. Au fil de la course elle m’a indiqué quelles rues prendre et j’opinais de la casquette à chacune de ses directives. Quand le match s’est terminé la dame m’a demandé:

– Est-ce que Latendlesse a malqué?

Ça a fait ma soirée !!

Us et Costumes

Dimanche dernier sur les petites heures du matin je suis coincé sur un boulevard St-Laurent en chantier quand s’approche un couple déguisé. Ils se la jouent vampires à fond. Ils sont vraiment impressionnants. Superbes maquillages, il porte une magnifique cape en satin rouge et noir tandis qu’elle semble moulée dans le latex de son ensemble. Ils ne sont pas sitôt montés dans le taxi qu’ils s’enlacent et s’embrassent frénétiquement. Je ne sais pas encore où on va, mais vu l’allure du trafic, y’a pas de hâte.

Ça prends près d’une dizaine de minutes pour atteindre des Pins. Dans ma tête ça ne fait pas de doute que ces deux là ne se connaissaient pas avant le début de la soirée. À l’instinct, c’est un feu qui va brûler fort mais vite. Je toussote pour attirer leur attention question de savoir si on va chez lui ou chez elle. Je les écoute négocier un peu et la fille s’avance un peu sur la banquette et me donne une adresse que je connais déjà.

Forcément lorsqu’on attends toujours sur les mêmes postes, c’est normal de revoir régulièrement les mêmes clients. Comme n’importe quel commerce, on a des habitués et c’est tout à fait normal de développer des affinités avec certains d’eux. Entre autres, ça fait des années que je vais sonner à cette adresse dans la Petite-Bourgogne près du canal où vit un charmant petit couple que j’amène régulièrement soit au resto, soit au cinéma. C’est toujours un plaisir renouvelé de jaser avec eux de choses et d’autres. Ils sont toujours très gentils, me font jamais attendre inutilement à la porte et ne sont pas chiches sur le pourboire.

On s’est reconnu en même temps. N’eût été de son visage blafard, je crois que j’aurais vu le rouge lui monter aux joues. Prise en flagrant délit d’infidélité par le chauffeur! Je crois que j’ai été assez vite pour faire comme si je ne l’avais jamais vue de ma vie. Je me suis retourné vers la route sans mots dire. Mais le malaise était palpable sans bon sang. Je ne les voyais pas dans mon rétroviseur mais je pouvais sentir que le feu brûlait un peu moins fort derrière moi. Je la sentais un peu plus rétive aux avances de conte Dracula. J’ai monté le son de la radio et descendu vers l’antre de Cruella.

À destination, ils n’ont pas attendu que le jour se lève pour sortir en vitesse du taxi. L’homme m’a donné un 20$ et du pas de sa porte, ma cliente m’a envoyé un salut de la main avec un regard qui disait merci. Je lui ai rendu son salut avec un regard qui disait y’a pas de quoi.

Lampe Magique

Recule? Avance? Recule? Recule! Ah ok! on la recule d’une heure. Me semblais aussi. Bah! Ça ne fera juste qu’une heure de plus à rouler avec des clients un peu plus souls! Mais bon, en autant qu’on ne salisse pas mes sièges puis qu’on me paye à la fin. Je suis bien prêt à endurer leurs haleines fétides et leurs propos incohérents. Si ça se trouve j’y dénicherai peut-être la femme de ma vie ;-)))

Ce qui me fait le plus suer dans cette histoire d’heure à reculons c’est que je vais perdre le peu de soleil qui me restait. Je vais commencer et terminer mes nuits dans le noir. C’est d’ailleurs le problème que j’ai avec ce temps-ci de l’année. Ce n’est pas le froid, la flotte et tout ce qui s’en vient en fait d’intempourries ( Ce n’est certainement pas un chauffeur de taxi qui va se plaindre de ça le mauvais temps…) mais le manque de lumière. C’est dur sur la corporation !

Y’a quelques années je me suis acheté une de ces lampes dites de luminothérapie. Dans la soirée quand je viens me faire un café ou un petit quelque chose à me mettre sous la dent je me fais un bon bain de lumière. Un 15-20 minutes par soir, question de donner à mon organisme une illusion de jours meilleurs 😉 Je dois admettre que cet ajout de luminescence dans mon existence me fait beaucoup de bien. Ça m’aide définitivement à passer à travers l’hiver.

À ce temps ci de l’année, vous le savez, on manque de jus, on fatigue plus vite, le moral n’est plus ce qu’il est. En tout cas je le constate chaque soir dans mon taxi dans le visage de mes passagers et dans les conversations que j’ai avec eux. Je leur glisse alors deux mots sur ma lampe magique…