Je pense que je vais mettre une croix sur le calendrier !
Ça arrive régulièrement dans le cadre de mon travail d’avoir à mon bord des personnalités. Des gens de théâtre, de télé, des politiciens, des journalistes, des joueurs de hockey, des musiciens, des artistes, des gens connus quoi. Mais avoir comme client un ex premier-ministre du Québec… J’en suis encore tout ému !
Dans la soirée on me donne cet appel au 110, rue Atwater. Par expérience je sais pertinemment que cette adresse correspond au marché du même nom mais la répartitrice ajoute que les passagers m’attendent à la porte C. Je ne sais pas encore quel « switch » bizarre s’est fait dans ma tête mais je me dirige de l’autre côté de la rue au Super C. J’y reste une couple de minutes avant de réaliser que je ne suis même pas à la bonne adresse. Je rappelle la centrale pour vérifier ce qu’on m’a dit exactement et me dirige en vitesse de l’autre côté de l’avenue. Je croise une jeune femme qui m’indique que mes clients m’attendent sans doute derrière le marché où une assemblée du Parti Québécois vient de se terminer. Je la remercie et fais le tour mais la rue derrière le marché est à contre sens. Je fais donc une manoeuvre pour reculer le taxi vers une femme qui s’avance avec une valise. J’ouvre le coffre et sors pour l’aider quand s’approche lentement vers nous cet homme qui fait déjà partie de notre histoire collective. Il s’aide d’une canne et peine à avancer mais il a un sourire accroché au visage et discute avec des gens qui l’entourent. Ma cliente dépose alors sa valise et lui offre poliment de prendre sa place. Être arrivé ne serait-ce une minute plus tôt, je n’aurais pas fait ce brin de causette avec l’honorable Jacques Parizeau.
– Je suis honoré de vous avoir à bord de mon taxi monsieur Parizeau.
– Bien je vous remercie.
Bien sûr le personnage tient du monument, mais je me suis rapidement senti à l’aise à ses côtés. Comme j’étais en congé le week-end dernier j’ai pu entendre l’entrevue qu’il a donné dimanche matin à l’émission de Joël le Bigot et la conversation s’est engagée à ce propos. Elle s’est poursuivie simplement, sans prétention et d’égal à égal. J’ai senti que cet homme était d’une authenticité qu’aucune télé ou radio ne pouvait rendre. Quand il te parle, il te regarde droit dans les yeux et ce n’est pas un regard fuyant que j’avais dans mon rétroviseur. Il m’a posé des questions sur mon métier, moi sur le sien. Je lui ai demandé s’il croyait que l’Union des Forces Progressives allait faire mal au PQ. Il m’a parlé du RIN en 1966 qui avait empêché les libéraux d’être réélus. On a parlé de l’état des routes, de son état de santé.
– Vous savez à 76 ans on ne se déplace plus aussi rapidement!
– Bah! C’est surtout entre les deux oreilles que ça se passe, vous êtes loin de faire votre âge.
– Je ne le fait peut-être pas mais je le sens en maudit par exemple ! Ajouta-t-il en riant de bon coeur.
Une vraie bonne conversation. Intéressante et intéressée. À destination, j’ai éteint le véhicule et j’en ai fait le tour pour l’aider à en sortir. Il m’a serré la main et m’a demandé mon nom. Un geste et une rencontre que je vais garder en mémoire toute ma vie.
Bon ! Il est où mon calendrier là ?

