Avez-vous 2 secondes ?

Dans mon taxi comme partout ailleurs la conversation tourne autour de la fusillade de Dawson. Tout le monde a son mot à dire et j’écoute les commentaires de mes passagers d’une oreille attentive. Presque tous ont une pensée pour les blessés, pour les familles et je sens beaucoup d’empathie chez mes clients. Dommage que ça prenne des tragédies de ce genre pour faire réaliser des choses sur lesquelles ont ne s’arrête pas toujours. Ça remet aussi beaucoup de perspective sur ce qui se passe ailleurs. Comment ne pas penser deux secondes aux gens qui habitent dans des villes, dans des pays où la terreur est omniprésente et incessante ? Juste deux secondes ?

Peace …

Pannes

Dans la nuit de vendredi, le taxi s’est mis à avoir le hoquet. A l’accélération, l’arrivée du gaz se faisait par à coups et l’auto finissait par étouffer. J’ai beau entamer ma quinzième année de métier et chauffer depuis plus de 25 ans ( Dit de même, ça me file un sacré coup de vieux), mes compétences mécaniques sont assez rudimentaires. Grosso modo j’arrive à déterminer d’où vient le bobo, mais vous ne me verrez jamais la tête sous le capot sauf pour mettre du lave-glace, « tchèquer » l’huile pis encore. 😉 À chacun son métier quoi…

Était-ce un problème avec l’essence? Avec les injecteurs? Avec la pompe à gaz ? Heul sais pas ! J’arrivais à redémarrer et faire quelques kilomètres tranquillement pas vite mais dès que j’appuyais un peu trop dessus, je retombais en panne et plus ça allait plus j’avais de la difficulté à le repartir. Faque Fuck ! Direction le garage. Pas question que je reste immobilisé dans le gros trafic du vendredi soir, dans une bretelle d’autoroute ou tout autre endroit tout aussi passionnant. Ça m’aurait fait autrement plus chier que de perdre cette nuit d’ouvrage.

J’ai donc remonté lentement St-Denis vers le nord en faisant des sourires à ceux qui me dépassaient en klaxonnant et me criant des injures et suis allé parquer le taxi sur la rue où je loue. J’ai laissé les clefs et une note expliquant le problème dans la chute et me suis dépêché pour attraper le dernier métro. De retour à l’appartement je me suis servi un bon bourbon et me suis affalé devant la télévision. Entre les reportages sur le cinquième anniversaire de 9-11, les films plates, les publicités de pitounes 1-800 et autres conneries je me suis vite rendu compte que tout ça ne valait pas le spectacle que la rue m’offre soir après soir.

Le lendemain je suis arrivé au garage assez tôt question de reprendre les heures perdues mais une mauvaise surprise m’attendait. Le gérant du matin s’était fourvoyé dans sa liste et avait loué tous les taxis. Le boss avait l’air sincèrement désolé et je ne l’ai pas pris personnel. J’ai été prendre un belle grand marche à travers la Petite-Patrie et Rosemont et suis allé voir mon vieux pote Luc qui partait en vacances. On s’est tapoché une couple de bonnes bouteilles puis je suis revenu avec un chauffeur grec préoccupé au téléphone. Moi je regardais le spectacle de la rue en me demandant ce que j’écrirais bien de bon sur Un Taxi la Nuit.

Je vais continuer d’y penser un peu…

Coloriage en Noir et Blanc

Quatre heure du matin, je suis au coin de Peel et René attendant que ça passe au vert quand un jeune homme s’avance vers mon taxi. Avant d’ouvrir la portière il me demande par la vitre ouverte si je vais sur la rive-sud. J’hoche la tête et il va s’asseoir derrière en me remerciant. Je lui demande quel pont il veut prendre, part le compteur et fais crier les pneus sur une jaune orange foncée. En clanchant suffisamment je n’aurai que la rouge au coin de Notre-Dame à me taper avant d’atteindre le pont Victoria.

Comme le gars a l’air un peu coincé je lui sors une de mes phrases « entame-discussion » éprouvée:

– Ça roule mieux à 4 heures du mat, qu’à 4 de l’après-midi !

– Hum.

Pas trop de répondant mais dans le rétro je capte son sourire.

– Combien de taxis t’ont refusé avant que je t’embarque?

– Deux sont passés tout droit, pis l’autre m’a dit qu’il n’y allait pas. M’a dit que c’était trop loin.

– Y’était quand même pas pour te dire que c’est parce que t’es noir.

– Ouain. On vient qu’on s’habitue.

– Si faudrait que tu sautes ta coche à chaque fois j’imagine que ce serait long longtemps ?

– J’sais pas? Me répond-il en rigolant.

– Tu serais surpris du nombre de fois que j’embarque des clients qui me disent :
« Chus content que ce ne soit pas encore un crisse de nègre !  » Pour les mettre à l’aise
j’leur réponds que ma femme est martiniquaise.
Tu devrais les voir changer de couleur.

– Hahaha ! Là chuis sûr qu’ils doivent te dire: « Chus pas raciste, MAIS… »

– Ouaipe ! le fameux MAIS.

Pendant la demi-heure qu’on a passé ensemble, on a rigolé pis échangé des anecdotes. On a jasé des blancs qui détestent les noirs, des noirs qui détestent d’autres noirs, des arabes qui détestent les juifs, des chinois qui détestent tout le monde, des chicoutimiens qui détestent les jonquiérois, etc. etc. etc. et vice versa.

Un échange des plus coloré…

Transport Lunaire

Avec cette belle conjoncture jeudi de paye et pleine lune, je ne risque pas de m’endormir cette nuit. J’aurai beau tourner en rond dans n’importe quel quartier, je vais avoir droit à mon lot de clients que la lune affecte. Sur la route, on voit qu’il y a quelque chose de différent. Il y a de la fébrilité dans l’air des pneus. Entre les « touristes » qui occupent toujours trop d’espace et les perpétuels cratères des rues de la ville, ça roule beaucoup plus vite. Sur l’accélérateur on sent la pesanteur. Les chauffeurs sont plus baveux, les autres plus nerveux. Le code de la route s’est assoupli, c’est clair, l’astre nuit.

Je vais aussi avoir droit à mon lot de clients qui dépensent leurs chèques. Quand la paye rentre, l’argent sort. Un autre des ces cycles immuables. Dès que les bureaux du centre-ville se vident, les centres d’achat se remplissent. C’est-tu ça qu’on appelle le principe des vases communicants? Parlant de liquide, ça devrait être également papire pantoute dans le joyeux monde heureux des cinq à sept, à huit, à neuf… Entre les sacs de mes magasineurs et le vidage de sac de mes verbo-moteurs, je ne risque pas de manquer d’attractions.

Déjà pas mal allumée, on dirait que la faune nocturne montréalaise s’exacerbe ces soirs-là. Les sens s’éveillent, les manies s’animent et la lune laisse les insomnies faire. Les bars vont s’emplir d’aventureux en quête de corps célestes pour finir la nuit, pour changer de vie. Ailleurs cette vie va simplement suivre son cours. Sans grande révolution, sans gravité. Une mer de tranquillité.

Ce que j’aime le plus pourtant dans ces nuits de pleine lune, c’est d’en observer le mouvement dans le ciel de la ville. Elle rythme la nuit de la plus belle façon qui soit. Quelle joie de l’apercevoir dans la perspective des rues danser entre les immeubles. Quel spectacle elle nous offre quand le soleil couchant joue avec elle.

La lune affecte sans doute certains de mes passagers. Mais ce qu’ils ne savent pas c’est que celui qui les conduit est aussi gravement atteint ! 😉

Aide Mémoire


Ça y est je suis de retour. J’ai le nerf optique encore pas mal plein de soleil mais d’attaque pour retrouver la lune. Sauf que quand mon boss va me louer son bazou cet après-midi. Quand un client insatisfait va me chier dessus, quand l’essence va monter à une et demie, quand va falloir que je change une crevaison au mois de janvier, ou quand je passerai des heures sans client… Voici ce que j’aurai en tête. 😉

Cadeau de Vacances

Je voulais vous offrir de quoi de beau avant de partir dans la patrie de mes ancêtres maternels dans le bas du fleuve. Un texte qui clanche avec Montréal en arrière plan. Un texte qui sent l’asphalte après la pluie. Un texte qui sent la ville après la nuit.

Mais y’a pas que le chauffeur qui avait besoin d’une pause. Le blogueur itou. J’peux tu prendre un break de taxi deux secondes? Non mais!

Je ne vais quand même pas pour vous laissez comme ça. Bon ok ! ok ! C’est du vieux stock ! Mais si ça se trouve vous ne saviez même pas que ça existait. Pis ceux qui savait ben bonne relecture… 😉

On se revoit au mois de septembre.

Poste d’attente II

Du taxi je pouvais observer l’homme au travers la grande baie vitrée du salon faire ses accolades,
aux revoir, embrassades et adieux. Ça en finissait pu ! J’aurais amplement eu le temps d’aller au
Pétrocan tout près faire mes provisions et vider mon sac. Au lieu de ça je rumine et serre les dents.
Je me prépare déjà mentalement à lui sortir le laïus du chauffeur excédé sur la règle non-écrite qui
veut que le client se doit d’être prêt quand la voiture arrive. Lorsque finalement l’homme se présente,
il se confond en excuse et me demande de l’amener dans le nord de la ville. Assez loin pour que je
resserre les dents. J’ai toujours envie d’y livrer mon « speech » mais j’ai encore aussi très envie d’autre
chose. La deuxième l’emporte et c’est en quatrième vitesse que j’arrive les joues rondes à destination.

Malgré mon mutisme, l’homme semble ravi de la course que je viens de lui servir car avant de sortir
du taxi, il me demande si je ne pourrais pas aller le reconduire à l’aéroport en début de matinée. Je me
dis que toute cette attente tourne à mon avantage et demande à l’homme à quelle heure EXACTE il veut
que je sois là. Je prends ses coordonnées et file au garage le plus près faire le vide 😉

Cette nuit de samedi à dimanche s’est ensuite déroulée calmement. Pas de quoi fouetter un chat. Le genre
de nuit qui donne le goût de prendre le reste du mois off… Malgré ces longues heures à travailler et à rouler
dans le vide, j’me considère chanceux . C’est sûr que quand je m’installe derrière le volant, j’y suis pour y
gagner ma vie. C’est avant tout un boulot et j’ai beau aimer ce que je fais, si l’argent rentre pas, j’suis pas
heureux. N’empêche, je suis un privilégié du métier. Pas d’enfants à charge, pas de loyer exorbitant, pas
de goût de luxe, j’ai peut-être pas beaucoup d’argent mais pas de dette non plus. Tout compte fait, j’me
fais pas chier quoi ! Quand j’observe certains confrères chauffeurs qui ont une petite famille à faire vivre,
y’a des mois où y’a pas de quoi rire. Faut accumuler des heures et des heures pour rejoindre les deux bouts.
Pas un métier facile celui que j’ai choisi. Et en y pensant bien, je chiale pour pas grand chose…

Quand je suis arrivé devant l’appartement de l’homme, il était prêt. Je l’ai salué, aidé à descendre ses valises
et à les mettre dans le coffre de l’auto et sommes parti vers Dorval. Il repartait en Californie après quelques
semaines de vacances à Montréal.

Des vacances à Montréal… Pas con !

Poste d’attente

Samedi 22h15.

Assis dans mon taxi, je suis le premier sur le 74 et je jase avec Norm qui en fume une debout à côté de mon troisième Malibu de la semaine. Ça fait près d’une demi-heure que je niaise là a attendre un appel ou que quelqu’un se présente. C’est long et j’ai envie de pisser.

– Ouain, tu gèles ça un gun ! Me dit Normand en rigolant.

– Christ si je peux décoller d’icitte que j’aille tirer une pisse pis que j’aille me chercher un 6-pack pour finir ma nuite !

Comme chaque année, le mois d’août s’annonce tranquille. Le retour à l’école se profile et ça se sent. On coupe dans les sorties sauf celles d’argent. Le linge, les livres, les fournitures, les inscriptions, les imprévus, les ci, les ça… Du coup les petites virées en ville, les petites bouffes au resto prennent le bord et au bout de la chaîne alimentaire les taximans mangent leurs bas. J’attends, j’attends et j’attends encore.

On jase du temps qui fait, des chars et des femmes qui passent, de nos courses respectives, on courbe le temps comme on peut. Avec comme bruit de fond la nasillarde répartitrice:

– Soixante-quatre, sixtyfour.

Personne.

– Soixante-dix, seveny.

Pas de taxi là non plus.

– Envoyes-ça icitte! Dis-je en me préparant à peser sur le bouton de mon micro.

– Soixante-quatorze, sevenyfour. Pas trop tôt !

– Salut mon homme! Me dit Normand déjà parti vers son cab alors que je note mentalement les coordonnées de l’appel que me transmet du nez la répartitrice.

C’est sur Notre-Dame au coin de des Seigneurs et je sais pertinemment que j’ai intérêt à peser dessus. C’est une artère passante et comme je pars du troisième poste appelé, c’est un peu plus loin. Facile pour un « affamé » de fin de semaine de passer par là avant que j’arrive. Je clanche donc autant que possible jusqu’à l’adresse qu’on m’a donné. C’est un bloc, j’ai pas le numéro d’appartement pour aller sonner, donc j’attends, j’attends et j’attends encore. Pas de doute dans mon esprit que le client est parti et après 6-7 minutes, j’essaie de rejoindre la centrale pour avoir ce qu’on appelle dans le jargon un « no-load ». Ça veut dire que le prochain appel dans le secteur m’est dû. Mais on dirait que la répartitrice est parti se moucher, faque j’attends, j’attends et j’attends encore. Mon envie de pisser se fait de plus en plus pressante, l’heure de fermeture des dépanneurs se précise, ça fait plus d’une heure que je n’ai pas eu de course et je continue d’attendre.

Je finis par avoir mon « no-load » pour les trois postes et vais m’installer sur le 70 au coin de des Seigneurs et St-Jacques. Dans le laps, deux taxis s’y sont déjà parqués et lorsque je les croise, je vois la frustration dans le regard que m’offrent les deux chauffeurs. « Ouaipe ! Y’en aura pas de facile les boys. » Songe-je en espérant que ce ne sera pas trop long avant que je décolle.

Mais ce l’est. J’attends, j’attends et j’attends encore. J’ai beau avoir la priorité d’appel pour les trois postes, y’a rien qui sort. Les deux taxis devant moi partent avec des passagers et je reste là sur le poste à regarder l’horloge indiquer l’heure fatidique qui va m’empêcher de faire mes provisions de houblon. Plus d’une heure et demi sans passager, ça commence sérieusement à me démanger. J’attends, j’attends et j’attends encore. Encore heureux que le polar que je me tape soit bien ficelé, ça me fait presque oublier mon envie de pisser.

Quelques minutes avant onze heure, je suis sur le point de rejoindre la centrale pour me libérer de ma priorité quand se pointe de l’autre côté de la rue une jeune femme dans une robe aussi serrée que ma vessie. Elle me jette un coup d’oeil et je me dis qu’il était temps. Je ferme mon roman et m’apprête à démarrer le véhicule quand la belle ouvre la portière à mes côtés.

– Do you have 25 cents ? I need to make a phone call.

Ciboire… Ça se peut pas ! Qui peut avoir chier comme ça dans mon karma? Tout de même, la beauté joue pour elle, je lui souris et lui fais la monnaie. Elle sent bon et ses courbes me font oublier l’attente. Me font oublier que je suis le premier « sul gun ». Me font presque rater les appels répétés de la « dispatcheuse » qui appelle mon numéro depuis trente secondes. Assez pour passer à côté de 90 minutes d’attente.

J’ai enfin eu un appel sur la rue Victor Hugo. Misérable, je me suis dis que ça devait être une espèce de justice poétique d’aller là où personne ne pouvait me voler ma pitance. Je me suis parqué en avant de mon adresse et de la fenêtre un homme m’a fait un signe d’attendre.

Faque j’ai attendu, attendu, attendu encore…