Chaud derrière

Je suis en sueur lorsque j’arrive au garage où trainent Miloud le mécanicien et deux chauffeurs réguliers qui discutent en arabe de la victoire de l’Espagne. Je les salue et continue dans le fond du garage vers le bureau où sont accrochées les clés des taxis. Le patron est en train de faire une patience avec des cartes souillées d’huile. Il relève la tête et me demande sans ironie si j’ai bien profité de ma semaine de congé. Il sait très bien que je déménageais, mais je ne rentre pas dans son jeu. Il fait trop chaud pour perdre patience.

Le taxi est un vrai sauna. Les odeurs du chauffeur de jour emplissent encore l’habitacle. Ça ne sera pas long que je vais les remplacer par les miennes en espérant les mêler le plus souvent possible avec mes passagers. Mais avec cette chaleur, je ne me fais pas d’illusion. Si je paye l’essence et la location du taxi ce soir, ça sera beau.

L’air chargé de smog est à couper au couteau. Je descends lentement Saint-Denis. Je sens les pneus du taxi coller à l »asphalte comme la chemise dans mon dos. L’air conditionné du véhicule est tellement déficient que j’en fais mon deuil. Les terrasses sont presque toutes vides, ce n’est pas bon signe. Je songe qu’il faudrait que je rode près des centres d’achat ou encore près d’un hôpital. Ça tombe bien il y a que deux taxis qui attendent devant Saint-Luc. Je me stationne derrière eux.

L’idée était bonne. À peine arrivé, un passager se pointe. Curieusement, le premier chauffeur lui demande de monter dans le deuxième taxi. Après son départ, je m’avance et constate que le taxi qui me précède est en panne. Je n’attends que quelques minutes pour recevoir un appel pour l’urgence. Je m’y rends comme s’il y en avait une.

Le client m’attend dans le stationnement. Il est vêtu de manière décontractée. Un pantalon ample et une chemise polo. Il a l’air tout ce qu’il y a de plus normal. Quand il s’assoit dans le taxi, je me rends compte que ça risque quand même d’être spécial. J’ignore si c’est son haleine ou ce qu’il suinte, mais une odeur d’alcool parvient rapidement à mes narines ce qui fait que je ne suis pas surpris quand il me demande :

— Amène-moi à la SAQ la plus proche.

Je me dis que ce n’est pas avec lui que je vais payer mon taxi avant qu’il ajoute :

— Ensuite on s’en va à Ville Saint-Laurent

— Pas de problème Monsieur!

Pris dans le trafic de l’heure de pointe, je sens bien que mon passager a hâte d’avoir son « médicament ». Il me raconte qu’il est allé à l’urgence où il a passé une partie de la journée pour faire une demande de désintoxication. Quand il a finalement vu le médecin, ce dernier lui a donné un bout de papier avec un numéro de téléphone.

— Ils veulent pas me soigner? Ben fuck them estie! J’vas continuer à tainquer!

Il continue de chialer contre le système jusqu’à la SAQ au coin de Peel et Sainte-Catherine. Je n’ai pas à attendre très longtemps avant qu’il revienne avec un 40 onces de Moskovskaya. Avant que je remette le taxi en mouvement, il me demande s’il peut en prendre une gorgée. J’entends alors un glouglou qui doit durer facilement cinq secondes. L’homme vient de s’envoyer plusieurs onces de vodka pure derrière la cravate. C’est suivi d’un long soupir qui en dit long.

J’vais prendre l’autoroute pour aller monter Décarie. L’odeur de smog est vraiment intense. On sent le métal en suspension dans l’air. Heureusement, ça roule à bon rythme et le vent qui rentre dans l’auto rafraîchit un peu. L’alcool aidant mon passager me raconte ses problèmes de dépendance, ses séances A.A., ses différentes cures. Il me parle aussi de la Pologne où son père est né. Pis de Cartierville où sa mère est née. Je lui dis que je suis né là moi aussi. Je deviens vite son meilleur ami.

Sur l’autoroute Décarie, le trafic ralentit, mais pas le rythme d’absorption de mon passager. Je me demande comment il fait pour boire autant d’alcool dans cette chaleur et continuer de tenir une conversation sans bafouiller. Son sang polonais sans doute.

J’ignore s’il lit dans mes pensées, mais avant d’arriver à destination il me dit qu’il va s’arrêter à l’épicerie pour s’acheter du jus pour diluer son boire. En me payant sa course, il me demande si je n’ai pas un sac pour qu’il puisse mettre sa bouteille. Je lui sors un de mes sacs « au-cas-ou» et je suis abasourdi de voir que l’homme a déjà vidé la moitié de sa bouteille. Il est sorti du taxi et malgré une petite hésitation, il est rentré dans le supermarché en marchant aussi droit qu’un soldat dans un défilé.

Je me suis dit que ça ferait une bonne histoire à raconter puis je suis retourné en ville me chauffer le derrière.

Continuer à avancer

Plus d’un mois sans donner signe de vie et vous êtes encore ici à mettre vos yeux sur ces mots. Vous êtes incroyables. Depuis le début de l’aventure d’Un Taxi la Nuit, vous vous êtes montrés impeccables à mon endroit. Pendant ce silence, quelques-uns d’entre vous m’ont même écrit personnellement pour m’enjoindre à poursuivre le périple. Je les remercie chaleureusement.

C’est vrai que les dernières semaines n’ont pas été des plus joyeuses en ce qui me concerne. Je ne vous embêterai pas avec mes états d’âme, mais je dois avouer que le coeur n’y était plus. Je dois avouer aussi que j’ai beaucoup jonglé à l’idée de mettre fin à ce carnet avec l’impression d’en avoir fait le tour.

La fin d’une histoire d’amour laisse toujours des traces. Bien que je sois ailleurs maintenant, je sais très bien qu’on ne commence pas une nouvelle vie sans traîner un peu de l’ancienne avec soi. Sans laisser un peu de soi-même derrière.

Malgré tout, faut continuer à avancer…

Quand je me suis embarqué dans ce voyage, je ne croyais pas que ça m’en ferait voir autant. Évidemment, la publication papier de mes textes reste tout ce qu’il y a de plus magique. Mais le meilleur que m’a apporté ce fabuleux périple, ce sont les rencontres. Ce carnet a permis de mettre sur mon chemin des êtres exceptionnels. La relation que j’entretiens avec vous lecteurs est également unique et à bien y penser, je serais fou de m’en passer.

Le prochain billet sera le 500e d’Un Taxi la Nuit. Attendez-vous pas à ce que je ne sorte ni tambour, ni trompette. C’est sûr que je suis fier de franchir cette étape, mais bon, ne capotons pas! 😉 Je vais tout simplement y aller d’un billet racontant mon retour au boulot… Je sais que ça vous manque et pour être honnête, moi aussi ça me manque.

Donc, attachez vos ceintures, ça repart!

Destin(s)

— Vous Monsieur, êtes-vous plus du genre à croire au destin ou à penser que votre vie est déterminée par les actions que vous posez?

Il inhale profondément une bouffée du joint qu’il s’est allumé. Je croyais qu’il voulait fumer une cigarette quand il m’a demandé la permission. L’odeur qui envahit l’habitacle du taxi est loin d’être déplaisante. Le compteur affiche plus de 40 $. Je suis stationné devant un gros complexe d’appartements bas de gamme dans le fin fond de Pierrefonds. On attend la blonde danseuse que mon client a « cueillie » dans un bar du nord de la ville. Il est trois heures et demie du matin, j’écoute mon passager existentialiste et à mon tour, je m’interroge sur le sens de la vie.

J’aime croire au destin, même si je sais que c’est une piètre excuse pour ne pas trop penser aux actes stupides qu’on pose. C’est peut-être ce que j’aurais répondu à mon client si sa conquête décolorée n’avait pas été aussi prompte à revenir.

On a quitté le fin fond de Pierrefonds, destination: un afterhour de Laval. Ils causaient de tout et surtout de rien. On s’est arrêté sur le bord de la route. Il a tiré un pisse, elle s’est remis du rouge. Ils étaient peut-être faits l’un pour l’autre.

J’ai roulé en pensant au destin.

Rétroviseur

Je regarde l’homme dans mon rétroviseur. Il a dans la face, la fatigue d’un long hiver.

Son regard désillusionné en dit long.

Une histoire d’amour qui s’achève.

Je n’ai pas besoin de l’entendre pour ressentir sa tristesse. Il tourne en rond dans sa tête comme je le fais dans les rues de la ville.

Il ressasse les bons moments, s’y attarde rêveur mais rapidement, l’amertume remonte à la surface.

Il est mêlé de mélancolie.

Silencieux et songeur, je roule avec lui un long moment.

Puis je m’arrête, pour faire monter un client.

Folie passagère

Je vois la femme sortir du bar et se faufiler entre les piétons et les voitures. Sachant qu’elle va lever le bras, je ralentis et stoppe le taxi à sa hauteur. Elle monte et sans me saluer, me dit de la conduire sur la Rive-Sud par le pont Champlain. Je lui demande si elle veut que je prenne l’autoroute Ville-Marie pour que ça aille plus vite, mais fermement, elle m’intime de prendre René-Lévesque. Je ne m’obstine pas, après tout c’est elle qui paye. Après quelques minutes de silence, je lui demande pour briser la glace si sa soirée a été bonne. Le ton frigorifique de son : « très bonne merci!» m’indique que ce ne sera pas nécessaire de pousser plus loin la conversation. Ça m’est égal, je monte le son de la musique et me dirige rapidement de l’autre côté du fleuve.

Après avoir franchi le pont, elle me dit de prendre la première sortie, je hoche la tête et roule jusqu’au prochain embranchement. Comme elle ne rajoute rien, je continue tout droit et ma passagère prend quelques instants avant de me dire qu’il aurait fallu prendre à droite. Elle s’excuse vaguement et m’indique de prendre le boulevard Rome pour aller reprendre Taschereau vers l’est. Encore là, je trouve que ça fait un sacré détour, mais ne dis toujours rien. C’est alors que ma cliente me lance :

— Mes amies me trouvent trop maigre.

— …

À part quelques incitations routières, la femme n’a pas desserré les lèvres depuis le début de la course et la voilà subitement qui commence à me parler de sa vie privée.

— On va aller au Snack-Bar sur Taschereau, faut que je mange de la junk, je suis définitivement trop maigre.

— Euh pas de problème madame

— Et vous est-ce que vous me trouvez trop maigre? Je pèse 98 livres.

— …

Je l’ai à peine vue lorsqu’elle est montée à bord et pour tout dire, je me fous pas mal de savoir si son poids est ou n’est pas proportionnel à sa taille.

— Vous ne dites rien? Vous aussi vous me trouvez trop maigre non?

Réfléchissant vite, je lui réponds qu’il ne faut pas trop se fier à ce que pensent les autres et que l’important, c’est d’être bien dans sa peau.

J’imagine que la femme réfléchit à ce que je viens de dire, car elle retombe muette quelques instants. En fait, elle pensait à:

— Vous prenez la carte de crédit, j’espère?

— Non madame, seulement du comptant.

— Pardon? Mais pourquoi vous ne me l’avez pas dit dès le départ! Dit-elle, outrée.

— Pourquoi vous ne me l’avez pas demandé lorsque vous êtes embarqué?

— Mais c’est à vous de me le dire! Réponds la femme en me criant après.

Après son histoire de poids, je me demande si elle est saoule ou folle et décide de ne pas rétorquer sur le même ton. Mais elle continue agressive :

— Vous saurez monsieur que je suis avocate de nature! De formation je veux dire! Et que là, je ne suis pas de bonne humeur!

Intérieurement, je rigole à la nature du lapsus de ma passagère et d’une manière calme et ferme je lui dis :

— Madame, je n’ai pas à subir votre agressivité. Je fais ma job du mieux que je peux et je n’ai pas à dire à chacun de mes passagers que je ne prends pas la carte de crédit. Y’a sûrement un guichet automatique pas loin où l’on peut s’arrêter? Non?

C’est en maugréant qu’elle me conduit vers un centre d’achat où elle retire quelques billets. J’ai tout le loisir d’observer la maigreur de la femme ce qui ne l’empêche pas d’être jolie, même fâchée. De retour dans le taxi, elle semble plus relaxe et a toujours en tête de traverser le boulevard pour aller se chercher quelques hot-dogs. Après quelques minutes d’attente, elle revient et sans préambule me dit que son chum l’a quitté il y a deux jours.

Je songe qu’avec son sale caractère ce n’est rien de bien surprenant. Je songe surtout que ça explique l’état d’esprit de la femme qui semble pas mal mêlée. Conciliant, je lui dis que c’est dommage et je continue de la faire parler jusqu’à ce qu’on arrive devant son adresse. Sur cette fin de parcours, entre ses sanglots et ses confidences, j’ai pu découvrir la vraie nature de cette femme blessée.

Je l’ai laissée avec son mal et ses hot-dogs en lui disant de ne pas trop s’en faire, qu’elle était jolie et qu’elle se trouverait quelqu’un avant longtemps.

Souriante, elle m’a payé. Contente.

Tenir le coup

La soirée débute bien avec un homme d’affaires qui veut que je le conduise à Dorval. Au retour, j’embarque un autre qui porte aussi bien la cravate vers un cinq à sept. Une hindoue sortant de l’épicerie avec des dizaines de sacs et une vamp trop maquillée parfument tour à tour l’habitacle du taxi. Un type écoutant du Drum & Bass dans son casque m’amène à LaSalle. Je reviens vers le centre-ville avec un latino qui me parle d’Halak. Un homme du Wyoming me parle ensuite avec fierté de son fils étudiant à McGill et encore quelques autres qui me parlent de température pour passer le temps.

Les clients se succèdent à bon rythme et me font presque oublier cette autre semaine difficile. Il y a même un soir que je n’ai pas fait un sou. Un de ces soirs où les remises en questions et les envies de tout crisser là font le tour de la ville. On tient le coup en se disant que le lendemain :

Quatre jolies femmes vont me taquiner jusqu’au restaurant où je les amène. Un vieil homme va me parler de poésie et de bons vins. Un couple va hésiter pendant quelques coins de rue, chez lui ou chez elle? Une bande d’amis, plein de rires et de rêves vont me demander de les conduire au fin fond de la Rive-Sud. Un pilier de bar heureux va me donner trop de pourboire. Une serveuse au regard doux va me raconter sa soirée et me demander comment a été la mienne.

Ça aura valu le coup, de le tenir…

Bonne fête Yulblog!


Contrairement à ce que disait l’autre, il n’y a pas qu’à Winnipeg que les nuits sont longues… Avant d’aller reposer mon corps fatigué, je m’en voudrais de ne pas souligner la grande fête du 10e anniversaire du Yulblog qui aura lieu demain. Déjà 10 ans de rencontres de blogueurs montréalais. 10 ans de souvenirs et de péripéties diverses! Oh qu’on va en entendre des affaires mes amis! 😉

Ça se passe à la salle des Brasseurs RJ au 5585 rue de La Roche. Pour ceux qui suivent ce blogue depuis quelques années, c’est à cet endroit qu’a eu lieu le lancement du premier tome d’UTLN. Souvenirs, souvenirs…

It’s a rendez-vous!