Auto Portrait de Ville


Le taximan observant son territoire de « chasse » 😉

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Sous le signe du poisson

Ma nuit tire à sa fin, même qu’il fait déjà jour. Je suis en route vers chez moi quand s’élance vers moi un type qui a l’air d’avoir passé la nuit sur la corde à linge. Je m’arrête plus par réflexe que par envie. J’ai la mauvaise habitude de décoller avant qu’on me dise où on va. C’est pour gagner du temps mais des fois ça me le fait perdre. J’ai déjà deux coins de rues de fait avant que le gars me dise qu’il s’en va dans l’autre sens.
Pas de trouble, y’a pas un maudit char dans les rues à cette heure du matin, je fais un U-turn et je suis de retour au point de départ. Le gars a pas l’air trop trop équilibré. Il parle tout seul et pour tout dire, à l’heure qu’il est, je suis content de ne pas avoir à y répondre. Je roule en me demandant ce que je vais manger au retour. Une boîte de thon peut-être? Je me rapproche rapidement de la rue demandée. C’est alors que le type interrompt son soliloque pour me demander si j’ai un téléphone cellulaire.

– « Hum ouain mais il ne me reste presque plus de temps dessus. »
– « Ça s’ra pas long heul grand, chus supposé rejoindre quelqu’un icitte »
– « C’est quoi son numéro ? « 

Je lui compose et lui tend l’appareil.

– « Ouain t’es où chus en avant là, pis t’es pas là! « 
– (…)
– « Comment ça ? Qu’est-ce j’vas faire avec le stock colisse! »
– (…)
– « Ah pis vas donc chier d’la marde!! ».

Il me redonne mon téléphone. J’ai déjà deviné qu’il n’a pas d’argent pour me payer. Dans le fond j’m’en crisse un peu. Ma nuit a été bonne pis j’ai juste envie d’aller manger pis me coucher. Mais le gars lui a déjà sa petite idée derrière la tête. Il sort de son coupe-vent un sac en plastique marron de la SAQ et commence à verser son contenu sur le siège à côté de moi. Y’a là : Un Playstation, le filage pour, une manette, deux jeux et le DVD version « uncut » de Sin City.

– « Regarde le grand, y’en a pour au moins $100 si tu veux je te laisse tout ça pour $80 ».
– « J’achète pas du stock volé mon chum, j’suis pas intéressé. »
– « Comment ça du stock volé? C’est à moé ça. Le gars qui était supposé me l’acheter viens de me chier dins mains !
J’veux pas rentrer là avec ça su moé, c’est plein de crackheads là-dedans. Come on, pour toé juste $70… »

Je me pince l’arête du nez, je sens qu’un mal de tête s’en vient. Je regarde le matériel. J’ai déjà un PS2 à l’appart mais il ne marche plus. Ça me manque pas pentoute sauf quand mes filleuls viennent faire leur tour. Pour tout dire je m’en servais surtout pour regarder des films. Ça a l’air en état mais mettons que la garantie dans ce genre de deal c’est pas fort fort. J’hésite mais je sais que le gars me lâchera pas, je lui dis:

– « J’t’en donne $40. »
– « $40 ?! Come on man ça en vaut le triple! Donne-moé au moins $70 envouwèye donc! « 
– « Regarde, t’as dix piasses sul meter, je te donne 45$ pis ça inclut le voyage. »
– « Colisse t’es tough man. Donne moé $50 pis on en parle pu! Ok? Sivouplait?… »
– « Pffffff … Ouain, ok… Mais je t’avertis, si ça marche pas ta bébelle, j’vais te retrouver, c’est moi qui te le dis! »
– « Inquiêtes-toi pas, t’auras pas de trouble avec, c’est moi qui te le dis! « 

Quand il a quitté le taxi je savais que je venais de me faire baiser. Quelque chose dans l’attitude du gars, un feeling…
Ce soir j’en ai eu la preuve en installant la machine sur ma télé. Maudit que je suis niaiseux des fois ! Me reste quand même le film, mais à $50, ça fait cher un peu. Ça m’apprendra a vouloir être trop fin avec le monde pis à acheter du stock douteux de quelqu’un tout autant. Faut dire que le gars avait bien préparé son coup. Ne lui restait plus qu’un beau gros poisson… Bien fait pour moi !

Finir sa nuit en beauté


Beaucoup d’action hier en ville et beaucoup de travail. Je me suis mis sur le mode pas de niaisage et les clients se sont succédés à bon rythme jusqu’à la fin de la nuit. (…) Après être passé au garage pour payer le taxi, je me suis arrêté sur Fairmount pour m’acheter quelques bagels et pour faire redescendre le stress de la nuit je suis monté sur le Mont-Royal voir tranquillement le jour se lever…

Taximan-1962


Déniché dans une bouquinerie, ce bouquin date de 1962. Et pourtant certaines des doléances de ce chauffeur d’un autre âge s’appliquent encore de nos jours. Le harcèlement des inspecteurs (aujourd’hui le bureau du taxi), le prix des permis, le nombre d’heures qu’il faut se taper… L’auteur y parle surtout de l’industrie et des règlements de l’époque mais il s’y trouve aussi quelques succulentes anecdotes et même de jolis passages. Je vous laisse avec l’un d’eux:

« Pour le chauffeur de taxi, la liberté, c’est choisir ses heures de travail, aller là où il lui plaît, sans avoir un patron ou un supérieur sur ses talons. Celui qui est astreint à toujours se rendre au travail à la même heure, à s’asseoir sur la même chaise, devant le même bureau, à observer un horaire rigoureux, celui-là qui est esclaves des exigences de son travail ne comprends pas la liberté que le chauffeur de taxi défend au prix parfois inconcevable de 14 heures de travail par jour.

Une fois qu’il a goûté à cette liberté dans le travail malgré tous les ennuis que cela comporte, il ne peut plus y renoncer. Pas de patron, pas de gérant, liberté de mouvement. Ces mots ont une odeurs alléchante. Et dans la balance de ce qu’il donne et reçoit, le chauffeur de taxi voit cette liberté contre-balancer le poids inhumain des longues heures de travail.

Qu’il soit réel ou faux, ce sentiment de liberté, le chauffeur de taxi le porte partout avec lui, secrètement dans son coeur. Il n’en parle pas, parce qu’il juge que les autres ne le comprendront pas. Ces autres que lui-même considère comme des esclaves, aux prises avec l’horloge qui avance toujours trop vite et soumis à la contrainte d’un horaire rigoureux. Cela, le chauffeur de taxi le sent lorsqu’il voit monter un client dans sa voiture et reçoit l’ordre : « Conduisez-moi là. Vite. Je suis pressé… »

Donc, l’homme de la rue dit que le chauffeur de taxi est un esclave et le chauffeur de taxi dit que l’homme de la rue est un esclave. Ainsi, chacun voit la liberté à sa porte et tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ! « 

Luc de Fougières (Chauffeur de taxi montréalais. 1962)

Course pissante

Je ne sais pas à quelle heure de quel jour il avait commencé son week-end de la St-Patrick mais à l’haleine je dirais l’année passée. J’ignore aussi pourquoi j’ai arrêté mon taxi à côté du poteau après lequel il se tenait. J’imagine que quand le trois quart de ta clientèle pète la baloune, un de plus, un de moins… Mais lui c’était plus le genre à te péter une montgolfière. J’ai cru comprendre à travers les miasmes émanants de sa gueule qu’il s’en allait à Pointe St-Charles. Ouf ! Pas trop loin.

C’est toujours délicat ce genre de course. Tu veux faire le plus vite possible mais en même temps faut éviter que ça brasse question de ne pas envoyer un faux message à un estomac abusé. J’imagine que j’y suis allé un peu trop délicatement parce que le mec s’est mis à m’engueuler.
J’ai bien décodé qu’il voulait que j’aille plus vite mais il aurait parlé serbo-croate que je n’aurais pas plus compris sur quelle maudite rue il voulait aller.

Rendu à la Pointe, je ne sais toujours pas où il veut aller exactement. J’lui demande si c’est la rue Centre? Charlevoix? Wellington? Le gars est dans un autre monde où le ciel doit être certainement vert bouteille. J’ai beau être le plus diplomate possible, je me rends compte que je suis parti pour perdre pas mal de temps avec ce joyeux lutin. C’est alors qu’il me demande d’arrêter l’auto. Enfin ! Je me range et arrête le compteur. Mais le mec lui est déjà sorti du taxi, la fly baissée en train de tirer une pisse au coin de Ropery et Centre. Le gars se retourne et lève un doigt en l’air comme pour me dire une minute je reviens. Mais il est tellement soûl qu’en se retournant il perd l’équilibre, manque de piquer en pleine face et ce tout en continuant de pisser ! Le pauvre gars s’en met partout et il n’est pas au bout de sa peine car je suis parti avant qu’il ait le temps de se la secouer. Dans mon rétroviseur j’ai vu le gars s’agripper à un autre poteau attendant probablement son prochain taxi…

Oreilles sensibles s’abstenir

Dans la nuit du jeudi à partir de minuit et demi y’a une émission sur CKUT que j’adore. Ça s’appelle : Pure Pop for Twisted People. Ça brasse autant qu’un taxi dans les rues de Montréal. Ça va aussi dans toutes les directions. Ça passe d’un bon vieux standard de jazz à du post-industriel, d’une toune country à une autre hardcore, d’un truc lounge bien relax à du vrai bon vieux punk des années 70. Assez éclectique merci. L’animateur Slight Daddy G a tout du gars pas achalé. À chaque semaine je me demande qu’est-ce qu’il va bien nous sortir cette fois-ci. Assez tripatif merci comme dirait un autre de mes animateurs de prédilection.

Le seul problème avec Pure Pop c’est que c’est pas trop grand public. Faut souvent que je change de station quand je fait monter des clients que je sais que ça dérangerait. Mais parfois je le laisse sur le 90,3 en tchèquant leurs réactions pour voir si ça passe. Quand je vois que c’est le cas, je monte le son puis ça roule Raoul, envouwèye dans l’tapis mon Henri, à fond mon Léon… ;-))

Pour ceux qui n’ont pas peur de sortir des sentiers battus et/ou qui dorment la nuit, je viens de découvrir que l’émission est disponible en ballado-diffusion. Attention aux tympans 😉