Au Hasard des Mots

– Le principal, c’est que j’adore conduire, poursuivit-il. Ça m’est égal quelle voiture. Du moment que je suis assis au volant et que je roule sur la route, je suis un homme heureux. Je ne peux imaginer une meilleure façon de gagner ma vie. Pense donc, être payé pour faire ce qu’on aime. Ça a presque pas l’air juste.

Alors que je me morfondais cette semaine de la piètre qualité de mon véhicule, je suis tombé sur ce passage à la fin de La Musique du Hasard, un roman de l’américain Paul Auster. Ça m’a presque reconcilié avec mon bazou que j’ai quand même réussi à échanger dès le lendemain matin. L’amour a toujours ses limites… 😉

Dimanche Matin

Ça se passe dimanche matin, je viens de me coller un 15 heures à reconduire des touristes venus pour le Grand-Prix, des fêtards de la St-Jean, des allumés du ballon rond et les autres qui n’ont pas besoin de prétexte pour se la « pêter ». Autant par l’affluence que par l’intensité du trafic je peux dire que ce fut une des nuits les plus intense de ma carrière. Je suis crevé.

J’arrête le taxi devant le Fairmount Bagel et m’extirpe difficilement de l’auto. Mal au dos, mal aux genoux, mal partout. Alors que je me déplie et m’étire, j’observe les pigeons et les moineaux s’empiffrer des graines de sésame parsemées dans la rue par les livreurs.
Un beau grand buffet gratuit pour cette faune aviaire montréalaise qui s’en donne à coeur joie. Dans une ruelle adjacente y’a un gros matou tigré gris qui semble calculer ses chances de choper un des volatiles. Lorsque je le vois ouvrir la gueule pour y aller d’un grand bâillement, je fais pareil et me dis qu’il doit être lui aussi au bout de sa nuit et qu’il ne fait que profiter de la scène en appréciant la tranquillité qui vient à peine de tomber sur la ville.

– J’vais t’en prendre deux au sésame, un power pis donnes-moi donc un pot de saumon HJS s’il te plait.

– Comment a été ton nuite ?

– Wall to wall action man, même pas le temps d’arrêter pour pisser!

– Haha ! Mon père pis mon mère y’on faite ça a lotta years le cab! Mon mère a été le premier femme à Montréal a faire du taxi. Dans le temps elle avait pas le droit de faire les nuites par exemp’ . Mon père faisait les soirs pis mon mère les journées. Y’ont élevé seven kids avec cette job là.

– Ouain ça a fait des bons enfants ! Que je lui répond avec un beau grand sourire du dimanche.

– You bet my friend. ! Marci beaucoup pis bonne appétite là.

– Thanks man see ya later.

J’ai éteins mon dôme et suis redescendu tranquillement jusque chez moi en m’en mangeant un encore bien fumant. Une nuit bien remplie, les poches aussi. Un repos bien mérité.

Entre deux courses

En plus de me débattre dans le trafic ahurissant du centre-ville et de me battre avec mon propre véhicule, je dois affronter les Jacques Villeneuve en herbe qui essaiment les rues de Montréal. Quoiqu’à bien y penser c’est plutôt distrayant. En général ces pilotes de fin de semaine arrivent en ville en croyant être des as à bord de leurs petits bolides. C’est tellement drôle de les laisser te dépasser et de les voir un peu plus loin obligé d’arrêter au feu rouge. Je les repasse à tout coup en adaptant ma vitesse à celle des lumières. Je les regarde de nouveau frustrer à mort, il en veulent et ils me repassent à toute vitesse pour être encore obligé de freiner au feu suivant. C’est immanquable et c’est encore plus drôle quand j’ai un client à bord qui n’a pas peur de « rouler » un peu. J’aime bien impressionner ces amateurs de bagnoles en tricotant dans la circulation. Rien de tel qu’un petit tour par une ruelle ou une petite manoeuvre risquée pour se mériter un bon pourboire. Et encore si j’avais un char qui aurait de l’allure…

Entre deux « courses », un jeune latino me demande de l’amener à l’hôpital juif à Côte-des-Neiges.

– Rien de grave toujours?

Dans un français approximatif avec un accent sud américain impayable il m’annonce qu’il va être papa.

– Ah ben ! Un nouveau petit québécois pour la St-Jean Baptiste ! Félicitations !

Avec un grand sourire il me regarde et me dis avec fierté :

– Ouné nouévelle québécoise.

– Ben tu lui souhaiteras bonne fête de ma part…

– Merci misiou.

– Muchas Gracias le jeune. Bonne St-Jean !

Quelle Direction ?

C’était prévisible. Pour marquer mon manque d’assiduité le patron m’a loué un taxi sur ses derniers milles. Suspension finie aux quatre roues, une crémaillère qui te donne envie de te pendre, la banquette du chauffeur défoncée, au dessus de 90 à l’heure, l’auto « pognait » le Parkinson et fallait pas que je lâche le volant trop longtemps pour prendre la direction du champ. Une vraie honte. J’aurais eu envie de crier mais les freins le faisaient déjà…

Mais bon, l’été est là, il fait un temps superbe, les femmes sont belles et cette longue fin de semaine s’annonce des plus lucratives. J’vais prendre mon trou en continuant d’éviter les nids-de-poules et je vais me taire en tâchant de ne pas changer de voie.

Le taxi sur les tablettes

Grosse semaine off question d’aménager ma coloc qui m’a bien averti qu’elle ne voulait pas devenir un personnage récurant. Je me chargerai donc de récurer en autant qu’elle me mitonne de bons petits plats. 😉 Quant à la vaisselle, ça a l’air négociable. On est toujours en pourparler question aspirateur et y’a plein d’autres petites choses sur le tapis mais dans l’ensemble c’est bien parti.

Reste seulement quelques tonnes de boîtes à ranger mais entre deux bonnes bières bien froides, les tablettes s’installent, le chauffeur se fait aller et croyez le ou non, la nuit, il dort…

Chuuuut pas trop fort, il revient bientôt…

Traitement de Canal

En plein milieu de la nuit une jeune femme monte à bord me demande de l’amener au canal.

–  » Tu veux dire sur la rue du Canal? « 

–  » Non juste au canal. « 

Je suis dubitatif et la regarde dans le rétro. Elle n’a pas l’air intoxiquée, en fait elle a tout de la jeune fille de bonne famille mais sa destination me laisse perplexe. Je suis en direction du pont qui enjambe le canal sur Charlevoix et je lui demande ce qu’elle entends par le canal? Quelle rue exactement?

–  » Juste au canal.  »

Assez laconique merci. Elle me semble dans sa bulle et ne me dira rien de plus. Je trouve la demande bizarre mais je m’exécute. J’ai remarqué qu’elle avait des sacs avec elle et pense que si son idée est de se « pitcher » en bas du pont elle n’emporterait pas son magasinage avec elle. Comme elle se tait toujours, je fais de même et prends mon temps. À l’abord du pont elle me demande de m’arrêter. Je m’approche le plus possible et regarde derrière si y’a pas de véhicules qui s’en viennent et dis à ma cliente en blaguant :

–  » Tu ne te feras pas mal, le pont n’est pas assez haut. « 

Son sourire m’ôte mes inquiétudes mais je me tiens quand même prêt à sortir de l’auto si elle a dans l’idée d’enjamber la rambarde. Elle n’a que quelques pas à faire pour arriver au dessus de l’eau et de son sac de plastique, elle sort une petite boîte qu’elle jette par dessus bord. Elle revient aussitôt et une fois assise elle lâche un grand soupir en me disant :

–  » C’est faite ! J’m’en vais à Côte-des-Neiges maintenant. »

Pendant le trajet elle me raconte cette histoire d’amour qu’elle vient de clore symboliquement. Une histoire d’amour comme plein d’autres, banale et intense, ordinaire et magique, tendre et orageuse, une histoire désormais révolue. Des semaines de larmes et ce paquet du haut d’un pont dans la flotte sous la pluie.
Un cas d’eau…

J’ai bien tenté de savoir ce qu’il y avait dans le paquet. Des lettres ? Des photos ? Un coeur ? 😉 Elle n’a pas voulu me le dire et je respecte ça. Pour tout dire j’ai trouvé que ce cérémonial pour faire son deuil n’était pas ordinaire. J’ai senti que la jeune femme était apaisée et qu’elle passait à d’autre chose. Fini le passé elle se faisait un présent.

Avant qu’elle sorte je me suis tourné vers elle et lui ai dit qu’elle était jolie et qu’elle n’aurait pas à attendre longtemps pour qu’ un autre homme entre dans sa vie.

–  » Qui t’a parlé d’un homme?  » Qu’elle me dit en me faisant un clin d’oeil.

–  » Oh… » Bouche la bée, le taximan… 😉

–  » Merci pour tout.  » Qu’elle me dit tout sourire.

–  » Ben y’a pas de quoi.  » Que je lui réponds en le lui rendant.

Ça a fait ma nuit.