Traitement de Canal

En plein milieu de la nuit une jeune femme monte à bord me demande de l’amener au canal.

–  » Tu veux dire sur la rue du Canal? « 

–  » Non juste au canal. « 

Je suis dubitatif et la regarde dans le rétro. Elle n’a pas l’air intoxiquée, en fait elle a tout de la jeune fille de bonne famille mais sa destination me laisse perplexe. Je suis en direction du pont qui enjambe le canal sur Charlevoix et je lui demande ce qu’elle entends par le canal? Quelle rue exactement?

–  » Juste au canal.  »

Assez laconique merci. Elle me semble dans sa bulle et ne me dira rien de plus. Je trouve la demande bizarre mais je m’exécute. J’ai remarqué qu’elle avait des sacs avec elle et pense que si son idée est de se « pitcher » en bas du pont elle n’emporterait pas son magasinage avec elle. Comme elle se tait toujours, je fais de même et prends mon temps. À l’abord du pont elle me demande de m’arrêter. Je m’approche le plus possible et regarde derrière si y’a pas de véhicules qui s’en viennent et dis à ma cliente en blaguant :

–  » Tu ne te feras pas mal, le pont n’est pas assez haut. « 

Son sourire m’ôte mes inquiétudes mais je me tiens quand même prêt à sortir de l’auto si elle a dans l’idée d’enjamber la rambarde. Elle n’a que quelques pas à faire pour arriver au dessus de l’eau et de son sac de plastique, elle sort une petite boîte qu’elle jette par dessus bord. Elle revient aussitôt et une fois assise elle lâche un grand soupir en me disant :

–  » C’est faite ! J’m’en vais à Côte-des-Neiges maintenant. »

Pendant le trajet elle me raconte cette histoire d’amour qu’elle vient de clore symboliquement. Une histoire d’amour comme plein d’autres, banale et intense, ordinaire et magique, tendre et orageuse, une histoire désormais révolue. Des semaines de larmes et ce paquet du haut d’un pont dans la flotte sous la pluie.
Un cas d’eau…

J’ai bien tenté de savoir ce qu’il y avait dans le paquet. Des lettres ? Des photos ? Un coeur ? 😉 Elle n’a pas voulu me le dire et je respecte ça. Pour tout dire j’ai trouvé que ce cérémonial pour faire son deuil n’était pas ordinaire. J’ai senti que la jeune femme était apaisée et qu’elle passait à d’autre chose. Fini le passé elle se faisait un présent.

Avant qu’elle sorte je me suis tourné vers elle et lui ai dit qu’elle était jolie et qu’elle n’aurait pas à attendre longtemps pour qu’ un autre homme entre dans sa vie.

–  » Qui t’a parlé d’un homme?  » Qu’elle me dit en me faisant un clin d’oeil.

–  » Oh… » Bouche la bée, le taximan… 😉

–  » Merci pour tout.  » Qu’elle me dit tout sourire.

–  » Ben y’a pas de quoi.  » Que je lui réponds en le lui rendant.

Ça a fait ma nuit.

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21 réflexions sur “Traitement de Canal

  1. Wow! Belle histoire!La preuve que chaque personne est différente et, surtout, que les façons de vivre et de passer les diverses étapes d’un deuil sont différentes d’une personne à l’autre…

  2. Tu racontes vraiment bien, Pierre-Léon.Personne n’envie ta job mais mautadit que des fois, on voudrait être dans tes souliers, tellement Ta vie nous en fait rencontrer d’Autres. Pourtant, tous et chacun, on voit nos vies à travers celles des Autres.Le propre d’un écrivain, justement, c’est de nous montrer ce que les autres individus voient et ressentent mais que ces autres individus sont incapables de communiquer.Mais voilà: toi, tu es drôlement capable.T’es peut-être pas un « écrivain » (et d’ailleurs on s’en fout): tu fais juste partie des rares personnes qui nous font comprendre qu’un blogue, ben quoi, des fois, c’est aussi ça la Vie. Merci.SergioDe Québec.

  3. Ah les filles, nous avons de ces cérémonies! Pour ma part, les photos d’un ex se termine dans une grande enveloppe ou deux s’il faut… que je garde souvent trop longtemps et hop dans l’foyer à la campagne! Partie en fumée… ça fais du bien!

  4. Moi je pense que l’écrivain attire l’histoire. Puisque souvent, il est le seul à la voir. Il y a quelqu’un qui a dit qu’à force d’avoir le goût des gens exceptionnels, on finit par en rencontrer partout. Quand on a le goût des histoires, on finit par en voir partout.

  5. Des histoires qui se terminent, d’autres qui commencent. Pareil dans ma vie, très touchant. Vraiment super ton écriture P-L, c’est touchant, simple et unique.Ne nous prive pas de ton talent singulier.

  6. J’en reviens toujours pas, encore et encore. Celle-ci comme les autres. Sergio dit: » … c’est de nous montrer ce que les autres individus voient et ressentent… ». Je suis d’accord mais dans ton cas c’est bien plus. C’est ta capacité de mettre des couleurs dans l’histoire. Je suis capable d’imaginer la jeune fille, son regard un peu perdu, en soit, en soi. La douceur du silence dans le taxi mais l’inquiétude qui s’installe aussi. Rien à ajouter. Juste un pur plaisir de se retrouver ici, une fois de temps en temps. Digit-Ized

  7. Hehe… très histoire en effet et très bien écrite aussi.C’est peut-être pas ordinaire, mais des fois se débarrasser (ou brûler) ce qui nous rappelle notre amoureux(se) nous libère d’un grand poids. De cette manière, on est juste certaine de pas faire de rechute. De ne pas retomber dessus par hasard.Je trouve qu’elle a très bien fait.

  8. Ma nouvelle coloc aménage aujourd’hui. C’est entre deux boîtes que je vous glisse deux mots…Merci Beaucoup.Vos commentaires me touchent sincèrement.C’est de l’essence dans le réservoir… 😉

  9. C’est vrai que c’est une jolie histoire, ça me rappelle un film d’ailleurs… Dont j’ai oublié le titre, malheureusement, ça date de quelques années…

  10. Ce qui me touche particulièrement, dans cette histoire, c’est votre réaction … la sollicitude dont vous avez fait preuve envers cette jeune femme .. rare, de nos jours, à l’ère du « je m’occupe de mon nombril et je me fous des autres ».Merci pour cette belle histoire ! Et pour les autres aussi …

  11. Belle histoire. Je connais une fille qui « terminait » ses relations en mettant le feu à la boite de souvenir (petite poubelle)…un jour, les pompiers sont intervenus, alarmé par une voisine de palier qui croyait qu’elle voulait mettre le feu au bloc au complet. Étrangement, elle a marié son chum suivant…un pompier. Si ça termine un jour, je sais pas ce qu’elle va faire…

  12. J’espère que cette histoire sera retrancrite dans ton livre…Bien que je n’en doute pas un instant, elle le sera, c’est une obligation, car elle est trop touchante.Je crois bien que si je la relisais mille fois, elle ferait jaillir des larmes de mes yeux autant de fois…BRAVO LéonOlivier

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