Des Gars de Char

Les « boys » nous attendent dans le parking de la taverne Magnan. Ils ont demandé trois taxis et quand j’arrive y’a mon chum haïtien Carlo qui décolle avec le premier quatuor. L’autre taxi arrive derrière moi et le reste des gars nous attendent déjà. Y’en a juste un de la gang qui s’est vautré dans la haie de cèdre qui ceinture la terrasse. Il a l’air d’être sérieusement à côté de ses pompes et je ne suis pas sûr d’avoir envie qu’il monte dans mon char. Ses amis l’aide à marcher et plus il avance, plus je cherche dans mes affaires si je n’ai pas un petit sac « au-cas-ou » à lui filer. Une fois à mon bord je me tourne et lui dis :

– Si tu ne te sens pas bien tu me le dis, j’vais me tasser sul bord d’la route.

– T’inquiêtes pas si chus malade, j’vas vomir sur mes chums, y’ont toute des grandes poches après leur coats.

Qu’il soit capable d’aligner deux trois mots me rassure sur son estomac. Je vois dans sa face qu’il niaise plus qu’autre chose et je décolle en direction du club de danseuses les Amazones sur Saint-Jacques dans NDG.

– Êtes vous marié monsieur ? Me demande le vautré.

– T’es tu malade! Je tiens à ma santé mentale! Les autres mecs dans le taxi se mettent tous à rire et m’apprennent qu’ils sont en train de fêter l’enterrement de vie de garçon de monsieur haie.

– Vous êtes encourageant ! Me dit ce dernier.

– Ben, je te souhaite une dernière bonne soirée ! Hahaha !

Euphorie dans l’auto, les gars ont du fun. L’autre taxi me suit de trop près. On a du lui dire: « suivez cette voiture!  » Comme je suis dans mon secteur, je connais bien le chemin et je sais où il faut clancher pour ne pas être pris entre deux feux. Je slalome entre les autos sur St-Antoine et je ris dans ma barbe quand je vois dans mon rétroviseur l’autre taxi arrêté à la rouge au coin de Green.

Les gars parlent de leurs rosbifs du Magnan, de voile sur le lac Champlain et du frère assez éméché de l’enterré qui est dans le taxi que j’ai semé.

– Y’é tu marié ton frère ? Que je demande avec ce qu’il faut de sarcasme dans le ton pour qu’il ne le prenne pas personnel.

– Eille y’é donc ben baveux c’te chauffeur là !! Me répond-il avec ce qu’il faut d’ironie pour que tout le monde continue d’avoir du fun.

Je continue de clancher en suivant le rythme des lumières sur St-Antoine jusqu’à ce qu’elle redevienne St-Jacques en montant vers Décarie. Les gars sont impressionnés par ma conduite et pour tout dire je fais un peu le « show-off ». Qu’est-ce qu’on ferait pas pour un tip ! 😉 Quand j’arrive près du bar je vois Carlo qui est parti de la taverne un bon deux minutes avant moi stoppé à Cavendish. Quand la lumière change, je le dépasse dans la voie de droite en frôlant le miroir de sa Volvo et j’arrive aux Amazones bon premier dans le délire total. Je me tourne alors vers le futur marié :

– J’dis ben des niaiseries mais je te félicite. C’est un moment important pour toi, je te souhaite juste du bon !

Le gars me regarde, pas trop sûr si je le niaise ou pas, on se serre la pince, un de ses potes me file 25 $ avec une bonne tape dans le dos.

Alors que je remets mon compteur à zéro, Carlo s’arrête à côté de moi et me demande par où je suis passé ?

– Ah ben là mon vieux si je te dévoile tout mes secrets… Que je lui répond la gueule fendue jusqu’aux oreilles.

– Méchante gang de malades ceux là ! Pas de pourboire en plus ! Tu retournes au 74 ?

– Bah ! j’pense que j’vas aller manger un morceau. J’ai pas osé lui dire qu’on venait de me donner 10 piasses d’extra…

– Ben à plus tard Léon !

– Salut Carlo fais attention à toi.

On est reparti avant que l’autre taxi arrive. J’espère juste que le frangin n’y a pas fait de dégâts ! 😉

Calme Plat

Petite nuit tranquille. Pas de bagarre, pas de client malade dans le char, pas de problème avec le véhicule, pas trop d’appels, le calme plat finalement.

J’ai jasé du prix du gaz avec une secrétaire juridique qui se tapait des heures sup. D’autos électriques avec un informaticien qui s’est accroché les pieds au chic café Cléopâtre, de hockey et de Doug Gilmore avec un touriste torontois, de la guerre en Irak avec un musulman de Verdun, de Stephen Harper avec un black bloquiste, de température avec une danseuse gelée, du collège Dawson avec deux head-bangers qui sortaient du show de Megadeth, de drogue avec un agent de sécurité et de tout et de rien avec tout un chacun.

Là je ne sais pu quoi dire.

Euh.

(…)

On annonce quel temps aujourd’hui ?

Maux de tête

Ça se passe vendredi en soirée, ce n’est pas à tout casser pour un début de fin de semaine. J’ai un taxi qui roule bien mais qui laisse entrer dans l’habitacle beaucoup d’émanations. J’ai mal à la tête et mon attitude n’est pas des plus conciliantes sur la route et envers mes passagers. Ça arrive.

Je roule sur Notre-Dame près de Guy quand j’aperçois ce type avec le bras levé. Je souris car on dirait qu’il sort d’un mauvais film de gangster. Plus je m’approche plus je me demande si ce n’est pas déjà l’Halloween. Une espèce de croisement entre Al Capone et les méchants dans Dick Tracy ou Roger Rabbit. Une caricature quoi. Sauf que quand il embarque dans le véhicule je me rends vite compte que le gars se prend vraiment au sérieux. Il m’ordonne avec un faux accent italien d’aller un peu plus loin sur Notre-Dame et d’attendre dans une entrée de garage. Il est accompagné d’une jeune fille au regard ahuri qui a l’air de vouloir être ailleurs. Il la traite comme un sac à merde en lui demandant dans sa parodie du « Parrain » pourquoi elle a oublié quelque chose qui m’échappe dans l’appart.

Faque j’attends cet abruti qui se la joue maffieux près d’une dizaine de minutes et je n’ai vraiment pas la tête à ça. La fille assisse derrière ne dit pas un mot et en ce qui me concerne ça me convient parfaitement. Quand mon truand reviens il ouvre la porte à côté de moi, prends ses aises, recule la banquette, l’avance, me regarde l’air de dire c’est quoi ce taxi de merde, il fait son cirque et je l’observe en serrant les dents.
Après quelques secondes de son manège, il se tourne vers la fille et lui dit de débarquer.
Les deux se dirigent vers la rue pour héler un autre taxi.

Avec le recul je me dis que j’aurais du les laisser partir et passer à autre chose. Bon débarras quoi! Mais sur le moment, je suis plutôt énervé et je sors du taxi.

– Où c’est que tu penses que tu t’en vas de même ? Prends un autre taxi si tu veux mais tu vas me payer ce que tu me dois ! Y’avait pas loin de 7$ au compteur. Il retraverse la rue en roulant les mécaniques et me réponds en laissant tomber son accent bidon :

– Tu penses que je vais payer parce que t’attends ?
Pis qu’est-ce tu vas faire sinon? Appeler la police?

Là j’ai eu comme une grosse envie d’y sauter dans face. Mais ma frustration ne s’est exprimée qu’en parole. Erreur…

– Non mais j’pense que je vais te clancher…

Le gars en attendait pas tant. Il m’a sorti deux crochets de droite avant de s’éloigner un peu. Je suis sonné mais pas assez pour ne pas répliquer :

– Tu frappes comme une femelle.

Évidemment je suis un peu frustré de ne pas y avoir servi une correction digne d’un film de Scorsese mais j’ai la nette impression que ma réplique a eu plus de portée qu’un uppercut de la gauche. Il revient vers moi qui bêtement regarde plutôt du côté de la rue pour voir s’il n’y aurait pas un confrère ou une police qui passeraient par là.
Il me alors sert un autre crochet qui m’atteint derrière la tête. Encore là je ne passe pas aux gestes mais prends mon cellulaire et appelle le 911 en lui disant qu’il est stupide car je sais où il reste. J’ai beau avoir reçu trois coups de poing sur la gueule, je reste stoïque. Et plus je reste calme, plus il s’énerve. Il me dit qu’il a de la famille dans la maffia, etc. etc.

– C’est ça ouais… Allo! Pouvez-vous m’envoyer une police au coin de…

Je n’ai pas eu le temps de filer les coordonnées qu’il m’arrache mon téléphone et le « pitche » aux bouts de ses bras dans la rue. J’me dirige alors vers mon véhicule pour appeler un code 13. Mon agresseur en profite pour partir en courant. On dirait que j’émerge et commence enfin à réagir, mais pas de la bonne façon. Je démarre le taxi et pars après lui. En tournant le coin de Guy je le vois filer au travers le parking derrière les condos. La fille qui a toujours le même air ahuri est sur le trottoir et je lui dis qu’elle est dans la merde.

– J’le connais même pas c’te gars là ! Visiblement elle a l’air dépassée par ce qui se passe et on dirait qu’elle est sur le point de pleurer.

Je fais demi-tour pour essayer de rattraper le mec de l’autre côté du stationnement. Je bouillonne mais ne réfléchis pas trop clairement. Tout ça s’est passé très vite, l’adrénaline pompe en masse et dans ma tête j’me vois déjà écraser le gars avec mon char. Je fais des demi-tours pour essayer de le retrouver et quand je l’aperçois il se dirige vers moi. J’ai le sentiment qu’il ignore que c’est moi. Il veut juste se pousser dans un autre taxi. Quand j’arrive à sa hauteur, je passe proche de commettre l’irréparable mais poursuis mon chemin. Toutefois je décide de lui croquer le portrait et sors mon appareil photo. Je m’arrête un peu plus loin et mon « gangster » qui ne semble toujours pas m’avoir reconnu cours dans ma direction pour pouvoir monter à mon bord. Lorsqu’il arrive à la hauteur du véhicule le flash de la caméra éclate et je redémarre aussi sec. Il a quand même eu le temps d’ouvrir la porte de derrière. Je m’arrête donc de nouveau et ré-embraye à reculons pour donner assez d’élan au taxi pour que la porte se ferme d’elle-même en refreinant. Encore là ce n’est pas l’envie qui manque d’aller le happer. Mais la raison l’emporte sur l’émotion. J’ai sa photo, j’ai une petite idée de l’endroit où il reste, il n’a pas fini avec moi.

Je redécolle de là toujours assez bouillant et j’essaie tant que bien que mal de faire descendre la pression. Ça ne prend pas une minute que trois jeunes me hèlent un peu plus loin devant l’ÉTS direction le Vieux Montréal. J’en suis reparti avec une autre course et mon idée première d’aller au poste de police le plus près s’est vite envolée par celle d’aller chez moi me chercher une couple de Tylenol. Avant d’y passer, je m’arrête sur les lieux de l’incident pour récupérer la puce-mémoire de mon téléphone dont les pièces sont dispersées sur Notre-Dame.

J’observe mon visage dans le miroir et je ne vois pas trop de dommages. Une marque rouge dans le cou, une petite « prune » derrière l’oreille, rien pour aller perdre une nuit à l’urgence. Aujourd’hui je suis content de ne pas avoir mal aux mains pour vous écrire cette aventure. Mais je ne suis pas très fier de moi-même. Je suis convaincu que si j’avais gardé mon calme, rien de cela ne serait arrivé. Après tout, ce sont mes menaces qui ont mis le feu aux poudres. J’ai manqué une bonne occasion de me la fermer. Mais bon, j’ai la tête dure et j’en ai vu d’autres.

Ça fait quand même du bien d’en parler…

L’heure de désapointe

Je remercie le Journal de Montréal qui m’a demandé d’inaugurer hier, une nouvelle section dans leurs pages laissant la parole (plume) à des blogueurs d’ici. Une bonne idée et surtout une belle vitrine pour les nombreux talents qui sévissent sur la blogosphère québécoise.

Voici pour ceux qui l’aurait manqué, voici le texte paru hier dans le journal. Pertinent en cette journée : En ville sans voiture.

Bonne lecture et bonne marche… 😉

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Je suis avec un client pressé qui ne veut pas manquer son vol et il est loin d’être au septième ciel. Il pousse de grands soupirs et stresse sans bon sens. Je comprends qu’avec toutes ces nouvelles vérifications dans les aéroports c’est pas évident, mais l’homme aurait dû prévoir que cinq heure et demi c’est pas le meilleur temps pour être en retard.

C’est l’heure de pointe et la 20 ressemble à un gros parking. Ça avance au compte-goutte et je ne suis même pas encore à l’échangeur Turcot. Encore chanceux que mon client profite du tarif fixe pour la course. À ce rythme le prix au taximètre serait beaucoup plus élevé. Comme d’habitude il n’y a qu’une seule personne dans plus du trois-quart des véhicules. Je ne suis pas au meilleur endroit pour apprécier les vertus du transport en commun ni celles du covoiturage. Sur l’autoroute des Laurentides on a aménagé il y a quelques années une voie réservée pour les autobus, les taxis et les autos où se trouvent au moins deux personnes. Une idée qui devrait faire beaucoup plus de chemin. Ici, la configuration ne le permet pas. Y’a pas de miracle, Ville-Marie et Décarie se vident sur une autoroute qui réduit d’une voie un peu plus loin à l’approche de l’accès pour le pont Mercier. Conçu dans les années soixante le système autoroutier montréalais est depuis longtemps obsolète. Ça fait combien d’années qu’on promet une autoroute de contournement à l’extérieur de l’île? Ces convois de camions qui n’ont pas le choix d’entrer en ville sont de trop dans le décor. Ça alourdit le trafic sans commune mesure et l’impact environnemental est aussi lourd de conséquences.

C’est ce que je tente d’expliquer à mon passager qui semble beaucoup plus intéressé par sa montre. J’aurai beau faire mon gros possible pour prendre la voie qui avance le plus vite, c’est clair que je fais parti de la raison de son retard. À la radio, le chroniqueur à la circulation parle d’importants ralentissements sur tout le réseau et dans mon rétroviseur je regarde mon retardataire grimacer.

C’est de peine et de misère qu’on arrive enfin à l’aéroport Trudeau où c’est évidemment la cohue. J’aide mon client avec ses bagages. Il doit être en classe économique car il ne me donne pas une maudite cenne de pourboire. Mentalement, je lui souhaite une fouille en règle, de celles qu’on ne se sert pas de gants blancs, je prends mon mal en patience et je retourne dans mon taxi jouer dans le trafic.

Fabulous Constat

Je suis coin St-Denis et Rachel attendant que la lumière change pour tourner à droite vers l’est. Sur le trottoir attendant l’autobus se tient une jolie asiatique qui profite des dernières douceurs que nous offre l’été pour porter une robe qui fait que mon regard s’oriente vers l’orient. Je me mets à rêver d’une nuit avec l’asiate bien que je sache qu’elle rimera plutôt avec asphalte. Dur, dur.

Quand je m’avance pour tourner, un véhicule arrive en trombe et viens me couper. Je suis déjà engagé dans mon virage mais l’autre insiste et bien qu’il n’a plus de place pour passer il continue d’avancer et vient s’encastrer dans mon pare-choc. Alors que je me demande à quel sorte d’imbécile je me frotte, il pousse l’imbécillité encore plus loin en continuant d’avancer, « scrappant » ainsi ses deux portières et l’aile arrière. J’en reviens juste pas ! Sur le trottoir je capte l’air ahuri d’un piéton qui me regarde en se tapant le front. Moi j’me pince l’arrête du nez en secouant la tête. Je me vois déjà perdre une grosse heure pour remplir un maudit constat amiable.

– Mais quel astie d’crétin que té toé? Que je lance au mec en sortant du taxi. À son air je me rends compte qu’il pige que dalle. L’auto – une Audi A8 ! – a une plaque de l’état de New-York. Je pense alors que le gars doit ignorer qu’on ne peut pas tourner à droite sur une rouge.

– I tought you were waiting for somebody on the sidewalk ! Me répond le mec alors que sort de l’Audi son petit ami avec un bichon dans les bras. Ils portent sur eux des vêtements qui doivent valoir le prix de ma garde-robe complète. A leur regard, je ne dois pas leur paraître trop « fabulous ».
Mais l’éraflure qui fait la longueur de leur auto l’est encore moins. De mon bord j’ai une petite égratignure sur le « bumper », rien pour faire pogner une crise à mon boss.

Je commence néanmoins à chialer que j’ai des comptes à y rendre et comme je n’ai pas la moindre idée de ce que vaut un constat amiable pour un amerloque, je leur dit qu’il va falloir aller au poste de police pour remplir un rapport pour leurs assurances. De suite je sens que ça leur tente pas trop d’y aller. Le chauffeur regarde son auto et me dit :

– You know what? Its only cash…

Je reste bouche bée. Doit y avoir facilement pour plus de 2000$ de dommage. Mais il a dans les pieds des pompes qui doivent à peu près valoir ça.
De toute évidence, le gars n’a pas l’air achalé avec l’argent et l’idée d’aller perdre une heure au poste 38 n’a pas l’air de l’enchanter outre mesure. Ça adonne bien moi non plus. Avec désinvolture il me dit d’oublier ça.

Tu parles que je vais oublier ça ! J’vais en parler à tout le monde !! 😉