Mettre au chemin

J’arrive devant l’adresse qu’on m’a donnée et un type m’y attend déjà avec un grand sac de sport et quelques sacs de vidanges pleins à ras bord. J’éteins le véhicule, sors du taxi pour lui donner un coup de main, le salue et me rends vite compte de la situation du gars. Dans son corps et dans son visage s’inscrit la peine d’une porte qui se referme. La tristesse d’une histoire qui se termine.

Il ressemble aux sacs verts qu’il met dans le coffre. Plein à craquer de souvenirs, de lavage de linge sale en famille, de sentiments de toutes sortes. Le temps est venu de mettre ça au chemin. L’évincé me demande de l’amener au motel le plus proche. Pas besoin de rien ajouter. Je n’ai pas l’impression que l’homme ait le goût de se faire dire : « une de perdue dix de retrouvées » ou quelques autres de ces phrases creuses quelconques. Mieux vaut garder le silence.

Dans le sien qu’il ponctue de soupirs, je devine la tempête dans son crâne. Tout comme les souvenirs et les sensations; les pourquoi, les comment et les à quoi bon doivent s’y bousculer. Au-delà des disputes, des désaccords et des défauts de l’autre, il y a ces moments où ce sont les points qui nous unissaient qui refont surface. Les petits trucs qui nous faisaient aimer l’autre. Les rires, les gestes, les caresses. Toutes ces douceurs qui vont tout droit dans le bac à recyclage des regrets.

Alors que je conduis l’éconduit vers son motel, je ne peux que penser que les relations entre humains sont bien à l’image du monde dans lequel nous évoluons. On consomme et on jette en laissant chaque fois un petit quelque chose que le temps n’arrivera pas à composter.

L’opportuniste

C’est un homme heureux qui vous écrit ce matin.

Les transports en commun sont perturbés et ne fonctionnent qu’aux heures de pointe.

La manne pour les chauffeurs de taxi.

Par contre, on va devoir se farcir plein de passagers mécontents et toujours en retard. On va devoir se coltiner avec un afflux supplémentaire de véhicules de toutes sortes. On va s’arrêter des dizaines de fois à côté de piétons pour se rendre compte qu’ils font de l’auto-stop. L’ambiance en ville risque d’être des plus moches pour les prochains jours.

C’est pourquoi je ne travaillerai pas cette semaine.

Mais euh? C’est quoi cette histoire d’opportunisme?

Ben, je m’en vais en campagne chez mon amoureuse!

(…)

Bonne semaine quand même…

Fatalités

Le chauffeur a une nuit ordinaire et a la mèche courte. Si la nuit peut enfin finir qu’il aille prendre une bonne douche et dormir un peu.
Un dernier tour de ville pour la forme puis c’est tout! Attendant que la lumière change au vert au coin de Crescent et Sainte-Catherine, les portières de derrière s’ouvrent.
Deux jeunes hommes en sueur et passablement éméchés montent dans le taxi.

— Bring us to the closest after hour Osama! lance l’un d’eux, hilare.

— Pas de problème sale petit connard! réponds le chauffeur qui se renfrogne.

Il ne fait ni une ni deux et s’élance tout droit sur Crescent pour prendre l’autoroute.

— What did you say ? Can’t you speak american? Demande le deuxième jeune homme.

— Yes, yes, After hour! Very good! Very good! Ânonne le chauffeur, jouant l’imbécile. Il déteste déjà ces deux-là.

Il va leur faire faire un détour dont ils ne reviendront pas.

Les Américains s’étaient fait dire que le bar ouvert après les heures n’était pas si loin que ça. Le chauffeur joue toujours au cave et tente de les rassurer que le bar où ils les amènent est le meilleur en ville. Sur l’autoroute, les insultes commencent à pleuvoir, mais le chauffeur va quand même les amener jusqu’au Red Lite de Laval.

Les caméras de sécurité installées au dessus du bar montrent les deux hommes qui courent vers la clôture de la carrière qui jouxte l’endroit. On voit ensuite la voiture taxi qui semble lancée à leur poursuite. Quelques instants après, le taxi revient dans l’image et repart d’où il est venu.

Le chauffeur vient de perdre sa course, les deux petits cons se sont poussés sans payer. Vivement une douche et un bon huit heures. Définitivement une nuit à oublier.

Mais il ne l’oubliera pas.

On retrouvera les deux jeunes hommes quelques jours plus tard dans le fond de la carrière.

On retrouvera le chauffeur pendu au bout d’une corde.

(…)

Course dangeureuse

Trop tard pour passer mon chemin. La portière est ouverte et un des deux gars attend son chum debout à côté du taxi. L’autre vient de finir de se la secouer dans une ruelle. Je le vois s’approcher en zigzaguant, la main remontant sa braguette. J’aperçois surtout les traces de sang sur son t-shirt. Tout dans son attitude rime avec problèmes. Une belle brute épaisse encouragée par son comparse qui en y regardant de plus près n’a pas l’air tellement plus brillant.

Avant que brute épaisse arrive, je baisse le son de la musique et monte le radio-taxi. Quand les deux mecs montent à bord, l’ambiance dans la voiture est glaciale. Je joue au taximan qu’il ne vaut mieux pas écoeurer. J’ai beau être doux comme un agneau (si, si ! ;-)) je n’ai pas la gueule qui va avec. Des fois, ça peut servir.

À l’odeur, je devine que les gars ont commencé de bonne heure. Un beau concentré de fond de tonne. Je pars le taximètre, mais pas le véhicule, j’attends qu’on me dise où aller.
J’espère que ce n’est pas trop loin. Brute épaisse a de la misère à articuler une phrase complète et semble plus enclin de jaser de la bagarre dans laquelle il vient d’être impliqué.
L’autre rigole et aimerait bien que j’aille du fun avec eux. Mais ça ne sera pas le cas.

Je viens de passer la soirée et une partie de la nuit à jaser de température, du prix du gaz, de Gilles Duceppe, de tout et de rien avec tout un chacun. Je me suis fait barouetter dans tous les sens, mon dos me fait mal et mes ressources en patience se raréfient. Bref, j’ai hâte que la nuit finisse. Encore une heure puis mon compte est bon.

Les gars n’ont pas l’air commode. Ils sont chauds et ont l’air d’avoir le goût de me niaiser. Ça fait une bonne minute qu’ils sont assis dans le taxi et je ne sais toujours pas où l’on va.
Je me mets à descendre Saint-Denis à basse vitesse. Je reste calme et sur mes gardes. Dans le rétroviseur, je capte enfin le regard de celui qui semble moins « geurlot « . Ça semble le réveiller un peu.

— Amène-nous au Déli-Miami su Sherbrooke. Sais-tu c’est où.

Je fais oui de la tête et pèse sur le gaz. Les gars vont en avoir pour leur argent. Il est pas loin de quatre heures du mat et le trafic de la fermeture des bars n’est pas tout à fait fini.
Je me mets à clencher et commence à tricoter entre les autos. À quelques reprises, je dépasse sur la droite aux intersections. C’est hors de question que je reste stoppé trop longtemps avec ces deux allumés.

Juste avant Sherbrooke, je tourne en faisant crier les pneus sur la gauche sur des Malines et contourne le métro pour éviter la lumière du coin qui est toujours longue. Je reprends vers l’est en coupant quelques voitures qui s’en venaient et remets la pédale au tapis pour passer sur une jaune foncée au coin de St-André.

Arrêté à Amherst, j’attends un peu en retrait du véhicule en avant de moi pour le passer sur la droite quand la lumière va changer. Derrière je sens les gars un peu plus calmes. Déjà je sais que je n’aurai pas de trouble avec ces deux là. À dangereux, dangereux et demi. Sauf que contrairement à ces deux types, je suis sobre, j’ai l’oeil alerte et les années passées dans mon taxi m’ont appris à adapter ma conduite en fonction du client. C’est ma technique : contrer le feu par le feu.

D’ailleurs, je n’attends pas qu’il change pour continuer ma route effrénée. Comme les gars ne disent plus rien derrière, je remonte le son de la radio. CHOM joue London Calling des Clashs… Ça sonne bien dans mes oreilles, pour clencher c’est dur à battre. C’est ce que je vais faire jusque dans le parking du Miami au coin de Plamondon. Les deux gars sont impressionnés et je ne me suis pas seulement évité le trouble, je me suis mérité un dix de pourboire.

Je suis revenu tranquillement vers le centre-ville finir ma nuit…