Tourner en rond

(…)

Avec le recul, je me rends compte que le métier de chauffeur de taxi et celui d’écrivain ont beaucoup en commun. Dans un cas comme dans l’autre, il faut passer beaucoup d’heures à tourner en rond. Le passager, comme l’inspiration, se fait attendre parfois longtemps. Dans un cas comme dans l’autre, il faut faire avec la solitude inhérente. Dans un cas comme dans l’autre, il faut être passionné.

Avec un passager à bord, le chauffeur de taxi se doit de prendre le chemin le plus rapide entre le début et la fin d’une course. Mais la ville et la vie font en sorte que les détours sont inévitables. Qu’en est-il de l’écrivain? Quel trajet doit-il prendre? Quelle est la destination? Quels détours tortueux est-il obligé d’emprunter? Ce livre se veut le début ou la fin du parcours? Et si la réponse se trouvait dans l’errance?

Ces questions vont continuer de me tourner dans la tête.

Décembre 2006 – Un taxi la Nuit p.233

Publicités

Savoir chauffer

Je parque le taxi quelques instants pour vous dire qu’aujourd’hui, je saurai si Un Taxi la Nuit fera partie de la sélection finale du prix des libraires du Québec. Je devrais être fébrile, nerveux, excité et dans tout plein d’états! Eh ben non. Juste le fait que mon ouvrage se retrouve parmi ce groupe sélect me satisfait amplement. En ce qui me concerne, c’est déjà tout un honneur.

Je reste réaliste. Il se trouve dans ce groupe, des écrivains de métier qui manipulent les mots comme jamais je ne pourrais rêver. Il se trouve dans ce groupe des acharnés du verbe qui se donnent corps et âme dans leur travail. De véritables artistes. Personnellement, je me considère plus comme un simple artisan, jouant avec une matière difficile à saisir. Mon amour des mots et des livres tient une grande place dans ma vie et je crois humblement que mon travail reste honnête. Mais je sais aussi que le véritable écrivain doit être animé d’un feu intérieur, d’un feu qui coule dans ses veines (un feu de circulation?), d’un feu sacré. C’est un feu qui réchauffe l’autre, mais qui brûle et consume celui qui le porte.

La chaleur des mots qui se trouvent dans Un Taxi la Nuit a fait en sorte d’allumer quelques personnes qui ont jugé que l’ouvrage valait la peine d’être dans la sélection préliminaire. Ça me fait chaud au coeur. Ça m’indique que malgré mes doutes, il y a peut-être un peu de ce feu sacré qui brûle en moi…

Bon ça y est je commence à être nerveux. 😉

Mise à jour: Un taxi la nuit passe en finale! Et le chauffeur cherche ses mots…

Se remettre à fumer

Le gars embarque dans le taxi et me demande si j’ai du feu. Il sort de l’hôpital et donnerait n’importe quoi pour en fumer une. Il m’offre même 5 piasses de pourboire pour que je le laisse en cramer une. J’ai fumé assez longtemps pour comprendre dans quelle sorte d’état se trouve mon passager et le laisserais boucaner volontiers sauf que du feu, j’n’en ai pas. Je ne me souviens plus la dernière fois que j’ai vu un allume-cigarette dans les taxis que je loue. Les chargeurs pour téléphones portables les ont remplacés.

J’explique ça au type qui passe sa nervosité en me racontant ses péripéties. Il est allé dans ce bar pour boire quelques bières et regarder le match du samedi soir. Entre la deuxième et la troisième période, il est descendu pour en fumer une. Il a raté l’avant-dernière marche de l’escalier et est passé à travers une baie vitrée. Commotion. Ambulance. Urgence. Un litre de sang versé et 70 points de suture plus tard, le gars n’a qu’une idée en tête : fumer. Il prend son mal en patience et reste philosophe.

— Y’a pas à dire, la cigarette devient de plus en plus dangereuse. Dis-je pour alléger l’atmosphère.

— Ouais, le tabac tue! Dit-il en riant et dans le même souffle, il ajoute :

— Une chance que j’ai eu le réflexe de lever mon bras! J’aurais pu de face!

Je lui raconte que la veille j’ai embarqué un client régulier que je n’avais pas vu depuis plusieurs mois. En octobre dernier, il est rentré dans un camion en faisant du Rollerblade et s’est ouvert le crâne. Il me racontait que la veille, il s’était acheté un casque. Ça lui a sauvé la vie.

— C’est fou comment la vie, ça ne tient à pas grand chose. Me dit mon passager qui manipule nerveusement sa cigarette.

— Ouais, faut en profiter pendant qu’on est là. On sait jamais.

Un peu plus loin arrêté sur une lumière, je vois un gars dans l’auto à côté qui en fume une. J’ouvre ma vitre pour lui demander son feu. Il me lance un carton d’allumettes que je file à mon passager. Jamais une cigarette ne m’a semblé aussi bonne. Ce n’était pas la cigarette du condamné, plutôt celle d’un homme heureux d’être en vie…

Fils à papa

Ça fait un moment que les bars sont fermés. Le froid et l’humidité du petit matin font en sorte que les gens ne s’éternisent pas dehors. Vers quatre heures, les rues de la ville sont pas mal désertes. Je roule sur Mont-Royal quand je vois ce type BCBG qui m’indique de faire un U, car il s’en va dans l’autre direction. Il monte à bord et me salue. Le gars est sympa et s’informe de ma nuit.

— Bah! Après les fêtes ça tombe mort. Le monde a « loadé » leurs cartes de crédit pour payer les cadeaux faque sont tout pas mal cassés. Ça sort pu.

— Moi faut que je sorte. Je suis dans le monde de la musique pis j’ai besoin de voir du monde.

J’ai l’impression que le gars frime un peu, mais je le laisse jaser. La conversation passe de sa soirée à la température. Le gars est correct, mais j’suis pas tellement réceptif à sa conversation. Je commence à être fatigué puis j’ai vraiment hâte que la nuit se termine. Je me force quand même un peu et lui demande le nom de son groupe.

— Ah ben, c’est pas un groupe, je suis chanteur mon nom c’est JP Lalonde…

—…

Je le regarde dans mon rétroviseur complètement stupéfait.

— Je suis le fils de Pierre Lalonde, le chanteur. Tu peux te tasser ici on est arrivé.

J’arrête le taxi et me retourne. Je suis bouche bée. Il me regarde et me demande qu’est-ce qu’il y a?

— Ben tu le croiras pas, mais je m’appelle aussi Pierre Lalonde!

— Tu me niaises?

— Ben non, regarde mon « pocket»! Pis mon père s’appelait comme toi, JP Lalonde.

Après s’être avancé pour regarder la photo de mon permis de travail, il s’est laissé choir dans le fond de la banquette. C’était à son tour d’être bouche bée.

J’ai éteint le moteur un moment. On a jasé un peu de nos vies respectives. Lui de sa carrière, moi de mon livre. Il m’a parlé de son père — à qui il ressemble de manière étonnante — et moi du mien. Je lui ai raconté qu’il s’est rarement passé une journée dans mon existence sans qu’on me demande si je savais chanter. On a ri, on s’est regardé dans le fond des yeux, on s’est serré la main, conscients tous les deux de cet incroyable coup du hasard, puis nos chemins se sont séparés.

J’ai terminé ma nuit en pensant à mon père. Je sais qu’il aurait aimé que je suive la même route que lui. Les quelques mois passés sur les chantiers de construction où il m’a appris son métier de charpentier m’ont rapproché de lui. Je découvrais une facette de l’homme que je ne connaissais pas. J’ai vu à quel point il aimait son travail et à quel point il s’accomplissait dans celui-ci. Il disait toujours : « un travail qu’on doit faire mérite d’être bien fait ».

Je n’avais pas la même affection pour le travail manuel et Dieu sait que je détestais me lever tôt le matin. Parfois pourtant, je m’imagine dans ses traces poursuivant le travail qu’il m’a si patiemment appris. Je m’imagine avec femme et enfants dans un beau petit bungalow de banlieue. Il m’arrive parfois de penser que j’y aurais été plus heureux.

J’ai pris un tout autre chemin. La route qui m’a amenée où je suis aujourd’hui a été tortueuse et parfois même tordue. Mais je ne regrette rien. Chaque jour, j’applique ce que m’a appris mon père. Je tente nuit après nuit de pratiquer mon métier du mieux que je peux et dans le fond de mon coeur, je sais que papa serait fier de moi aujourd’hui. Je crois même que dans ces nuits longues, froides et difficiles, il m’envoie de temps à autre des petits clins d’oeil…

Se fondre dans la nature

Je me tapais des 15-18 heures par jour à faire du patinage plus ou moins artistique dans les rues noires et patinoires de la ville. Pas d’électricité chez moi, mon taxi était devenu mon refuge pendant cette crise.

J’ai vu le centre-ville de Montréal plongé dans une obscurité à glacer le sang. J’ai vu des arbres se couvrir de diamant avant de se faire abattre. J’ai vu le ciel s’irradier de couleurs électriques par l’explosion des transformateurs. J’ai vu des soldats sortir de l’ombre dans des rues sombres. J’ai vu des plaques de glace se décrocher des gratte-ciel pour venir se fracasser dans des rues désertées. J’ai vu des sorties de route et plein de rues bloquées. J’ai vu des gens tomber.

J’ai aussi vu que c’est en période de crise que se dévoile la vraie nature de l’homme. J’ai vu des gens s’entraider et partager comme jamais auparavant. J’ai vu des gens s’épauler et se donner la main pour empêcher l’autre de glisser. J’ai vu des gens se tenir debout quand tout autour basculait.

J’ai surtout vu la nature se rebeller.

Dix ans plus tard, la pluie continue de tomber…

Difficile de rester de glace.