Fils à papa

Ça fait un moment que les bars sont fermés. Le froid et l’humidité du petit matin font en sorte que les gens ne s’éternisent pas dehors. Vers quatre heures, les rues de la ville sont pas mal désertes. Je roule sur Mont-Royal quand je vois ce type BCBG qui m’indique de faire un U, car il s’en va dans l’autre direction. Il monte à bord et me salue. Le gars est sympa et s’informe de ma nuit.

— Bah! Après les fêtes ça tombe mort. Le monde a « loadé » leurs cartes de crédit pour payer les cadeaux faque sont tout pas mal cassés. Ça sort pu.

— Moi faut que je sorte. Je suis dans le monde de la musique pis j’ai besoin de voir du monde.

J’ai l’impression que le gars frime un peu, mais je le laisse jaser. La conversation passe de sa soirée à la température. Le gars est correct, mais j’suis pas tellement réceptif à sa conversation. Je commence à être fatigué puis j’ai vraiment hâte que la nuit se termine. Je me force quand même un peu et lui demande le nom de son groupe.

— Ah ben, c’est pas un groupe, je suis chanteur mon nom c’est JP Lalonde…

—…

Je le regarde dans mon rétroviseur complètement stupéfait.

— Je suis le fils de Pierre Lalonde, le chanteur. Tu peux te tasser ici on est arrivé.

J’arrête le taxi et me retourne. Je suis bouche bée. Il me regarde et me demande qu’est-ce qu’il y a?

— Ben tu le croiras pas, mais je m’appelle aussi Pierre Lalonde!

— Tu me niaises?

— Ben non, regarde mon « pocket»! Pis mon père s’appelait comme toi, JP Lalonde.

Après s’être avancé pour regarder la photo de mon permis de travail, il s’est laissé choir dans le fond de la banquette. C’était à son tour d’être bouche bée.

J’ai éteint le moteur un moment. On a jasé un peu de nos vies respectives. Lui de sa carrière, moi de mon livre. Il m’a parlé de son père — à qui il ressemble de manière étonnante — et moi du mien. Je lui ai raconté qu’il s’est rarement passé une journée dans mon existence sans qu’on me demande si je savais chanter. On a ri, on s’est regardé dans le fond des yeux, on s’est serré la main, conscients tous les deux de cet incroyable coup du hasard, puis nos chemins se sont séparés.

J’ai terminé ma nuit en pensant à mon père. Je sais qu’il aurait aimé que je suive la même route que lui. Les quelques mois passés sur les chantiers de construction où il m’a appris son métier de charpentier m’ont rapproché de lui. Je découvrais une facette de l’homme que je ne connaissais pas. J’ai vu à quel point il aimait son travail et à quel point il s’accomplissait dans celui-ci. Il disait toujours : « un travail qu’on doit faire mérite d’être bien fait ».

Je n’avais pas la même affection pour le travail manuel et Dieu sait que je détestais me lever tôt le matin. Parfois pourtant, je m’imagine dans ses traces poursuivant le travail qu’il m’a si patiemment appris. Je m’imagine avec femme et enfants dans un beau petit bungalow de banlieue. Il m’arrive parfois de penser que j’y aurais été plus heureux.

J’ai pris un tout autre chemin. La route qui m’a amenée où je suis aujourd’hui a été tortueuse et parfois même tordue. Mais je ne regrette rien. Chaque jour, j’applique ce que m’a appris mon père. Je tente nuit après nuit de pratiquer mon métier du mieux que je peux et dans le fond de mon coeur, je sais que papa serait fier de moi aujourd’hui. Je crois même que dans ces nuits longues, froides et difficiles, il m’envoie de temps à autre des petits clins d’oeil…

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24 réflexions sur “Fils à papa

  1. C’est la première fois que je viens faire un tour par ici et wow…touchant, charmant, bien écrit, clairement un cas à « favoris » ! :-)Et la prochaine fois que je prends un taxi, je vérifierai avec espoir le nom du conducteur.

  2. Je suis certaine que JP aurait offert, fier comme un paon, à toute sa famille, une jolie copie d’Un Taxi la Nuit, pour les Fêtes !Heureuse de constater que tu as choisie cette autre voie… qui nous a tous mené à toi !;-)

  3. Ben là…. moi aussi je suis bouche bée, vivre une expérience aussi rare…ça n’arrive pas à tout le monde. Crois-moi Pierre tu es marqué. Tu as sûrement d’autres dons que tu n’as pas encore découverts, ton destin te mènera là où tu n’as pas idée. Je le sens.

  4. Mon père aussi est décédé il y a plusieurs années mais je n’ai pas eu cette chance d’être plus proche de lui avant qu’il nous quitte. Mais on dirait que plus le temps avance je me rapproche de lui même s’il est de « l’autre coté ». Et si tu appliques ce qu’il t’as dit, peut importe ce que tu fasse de ta vie, c’est sûr qu’il sera toujours fier de toi!

  5. Hooo c’est assez spécial comme histoire! Un méchan hasard. De 1 le gars a pogné le bon taxi sur les a peu pres 4500 cab de montreal de 2 c’est toi qui le chauffait et de 3 t’as posé la bonne question.

  6. Pierre,J’espère qu’après tout ce temps tu as compris que le nombre de commentaires que tu reçois pour chaque billet n’a rien à voir avec la qualité du billet en question. La plupart du temps, tes histoires me laissent songeur et je ne ressens aucun besoin d’ajouter quoi que ce soit.Je dis ça parce que je viens de remarquer que ce dernier billet n’a que 6 commentaires et c’est pourtant très fort et un de mes préférés.

  7. En cherchant des renseignements sur les taxis de Montréal, je suis tombé sur ton blog par hasard. J’ai parcouru quelques articles. Je suis conquise et intriguée. Conquise par le joli brin de plume que tu possèdes. Intriguée par une vie qui me semble à la fois lointaine mais aussi quelque peu semblable à celle de mon époux, taxi de nuit parisien…. A se lire bientôt, j’espère…

  8. La fierté d’un père…combien en on souffert, de ne pas l’entendre dire.J’ai fait plein de pirouettes dans ma vie seulement pour l’entendre me le dire puis c’est arrivé.Pour ma part je l’ai « entendu » la journée ou au lieu de « la réponse » que j’attendais,j’ai simplement écouté ce qu’il me disait…..Ton père serait certainement fier pour l’impact que tu as sur ceux qui te lisent, pour l’humanité que tu nous donne.

  9. Je sais que tu es très attaché à la mémoire de ton père. Tout comme moi. Ce père qui te regarde et qui te lance parfois des signes. Bien sûr qu’il aurait été fier de toi et de ta route ! C’est curieux. Moi il s’appelait Joseph et pourtant il n’était pas charpentier…

  10. Encore une fois une histoire touchante. T’a le don de venir me chercher. Moi aussi j’ai perdu mon père, mais j’étais ado donc je n’ai eu le temps de le connaitre beaucoup.J’y pense parfois, mais pas souvent. J’ai appris à faire sans, mais bon je suis sur qu’il est là parfois quand même.

  11. wow, si mon père avait été proche de moi comme ca quand j’étais jeune, peut-être que je le verrais encore aujourd’hui, mais bon. Quel coup du hasard il faut dire.C’est touchant.

  12. merveilleux, je cherchais des photos de montréal la nuit …et je t’ai trouvé… je ne suis pas de montréal venant d’une abitibi lointaine et tout de montréal me passionne et m’allume. en allant travaillé je passe pres de cette ville (je reste en montérigie) merci pour tes mots et tes écrits bonne route .. en espérant prendre ton taxi un jour pour voir en vrai l’etre que tu es xxx

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