L’opportuniste

C’est un homme heureux qui vous écrit ce matin.

Les transports en commun sont perturbés et ne fonctionnent qu’aux heures de pointe.

La manne pour les chauffeurs de taxi.

Par contre, on va devoir se farcir plein de passagers mécontents et toujours en retard. On va devoir se coltiner avec un afflux supplémentaire de véhicules de toutes sortes. On va s’arrêter des dizaines de fois à côté de piétons pour se rendre compte qu’ils font de l’auto-stop. L’ambiance en ville risque d’être des plus moches pour les prochains jours.

C’est pourquoi je ne travaillerai pas cette semaine.

Mais euh? C’est quoi cette histoire d’opportunisme?

Ben, je m’en vais en campagne chez mon amoureuse!

(…)

Bonne semaine quand même…

Fatalités

Le chauffeur a une nuit ordinaire et a la mèche courte. Si la nuit peut enfin finir qu’il aille prendre une bonne douche et dormir un peu.
Un dernier tour de ville pour la forme puis c’est tout! Attendant que la lumière change au vert au coin de Crescent et Sainte-Catherine, les portières de derrière s’ouvrent.
Deux jeunes hommes en sueur et passablement éméchés montent dans le taxi.

— Bring us to the closest after hour Osama! lance l’un d’eux, hilare.

— Pas de problème sale petit connard! réponds le chauffeur qui se renfrogne.

Il ne fait ni une ni deux et s’élance tout droit sur Crescent pour prendre l’autoroute.

— What did you say ? Can’t you speak american? Demande le deuxième jeune homme.

— Yes, yes, After hour! Very good! Very good! Ânonne le chauffeur, jouant l’imbécile. Il déteste déjà ces deux-là.

Il va leur faire faire un détour dont ils ne reviendront pas.

Les Américains s’étaient fait dire que le bar ouvert après les heures n’était pas si loin que ça. Le chauffeur joue toujours au cave et tente de les rassurer que le bar où ils les amènent est le meilleur en ville. Sur l’autoroute, les insultes commencent à pleuvoir, mais le chauffeur va quand même les amener jusqu’au Red Lite de Laval.

Les caméras de sécurité installées au dessus du bar montrent les deux hommes qui courent vers la clôture de la carrière qui jouxte l’endroit. On voit ensuite la voiture taxi qui semble lancée à leur poursuite. Quelques instants après, le taxi revient dans l’image et repart d’où il est venu.

Le chauffeur vient de perdre sa course, les deux petits cons se sont poussés sans payer. Vivement une douche et un bon huit heures. Définitivement une nuit à oublier.

Mais il ne l’oubliera pas.

On retrouvera les deux jeunes hommes quelques jours plus tard dans le fond de la carrière.

On retrouvera le chauffeur pendu au bout d’une corde.

(…)

Course dangeureuse

Trop tard pour passer mon chemin. La portière est ouverte et un des deux gars attend son chum debout à côté du taxi. L’autre vient de finir de se la secouer dans une ruelle. Je le vois s’approcher en zigzaguant, la main remontant sa braguette. J’aperçois surtout les traces de sang sur son t-shirt. Tout dans son attitude rime avec problèmes. Une belle brute épaisse encouragée par son comparse qui en y regardant de plus près n’a pas l’air tellement plus brillant.

Avant que brute épaisse arrive, je baisse le son de la musique et monte le radio-taxi. Quand les deux mecs montent à bord, l’ambiance dans la voiture est glaciale. Je joue au taximan qu’il ne vaut mieux pas écoeurer. J’ai beau être doux comme un agneau (si, si ! ;-)) je n’ai pas la gueule qui va avec. Des fois, ça peut servir.

À l’odeur, je devine que les gars ont commencé de bonne heure. Un beau concentré de fond de tonne. Je pars le taximètre, mais pas le véhicule, j’attends qu’on me dise où aller.
J’espère que ce n’est pas trop loin. Brute épaisse a de la misère à articuler une phrase complète et semble plus enclin de jaser de la bagarre dans laquelle il vient d’être impliqué.
L’autre rigole et aimerait bien que j’aille du fun avec eux. Mais ça ne sera pas le cas.

Je viens de passer la soirée et une partie de la nuit à jaser de température, du prix du gaz, de Gilles Duceppe, de tout et de rien avec tout un chacun. Je me suis fait barouetter dans tous les sens, mon dos me fait mal et mes ressources en patience se raréfient. Bref, j’ai hâte que la nuit finisse. Encore une heure puis mon compte est bon.

Les gars n’ont pas l’air commode. Ils sont chauds et ont l’air d’avoir le goût de me niaiser. Ça fait une bonne minute qu’ils sont assis dans le taxi et je ne sais toujours pas où l’on va.
Je me mets à descendre Saint-Denis à basse vitesse. Je reste calme et sur mes gardes. Dans le rétroviseur, je capte enfin le regard de celui qui semble moins « geurlot « . Ça semble le réveiller un peu.

— Amène-nous au Déli-Miami su Sherbrooke. Sais-tu c’est où.

Je fais oui de la tête et pèse sur le gaz. Les gars vont en avoir pour leur argent. Il est pas loin de quatre heures du mat et le trafic de la fermeture des bars n’est pas tout à fait fini.
Je me mets à clencher et commence à tricoter entre les autos. À quelques reprises, je dépasse sur la droite aux intersections. C’est hors de question que je reste stoppé trop longtemps avec ces deux allumés.

Juste avant Sherbrooke, je tourne en faisant crier les pneus sur la gauche sur des Malines et contourne le métro pour éviter la lumière du coin qui est toujours longue. Je reprends vers l’est en coupant quelques voitures qui s’en venaient et remets la pédale au tapis pour passer sur une jaune foncée au coin de St-André.

Arrêté à Amherst, j’attends un peu en retrait du véhicule en avant de moi pour le passer sur la droite quand la lumière va changer. Derrière je sens les gars un peu plus calmes. Déjà je sais que je n’aurai pas de trouble avec ces deux là. À dangereux, dangereux et demi. Sauf que contrairement à ces deux types, je suis sobre, j’ai l’oeil alerte et les années passées dans mon taxi m’ont appris à adapter ma conduite en fonction du client. C’est ma technique : contrer le feu par le feu.

D’ailleurs, je n’attends pas qu’il change pour continuer ma route effrénée. Comme les gars ne disent plus rien derrière, je remonte le son de la radio. CHOM joue London Calling des Clashs… Ça sonne bien dans mes oreilles, pour clencher c’est dur à battre. C’est ce que je vais faire jusque dans le parking du Miami au coin de Plamondon. Les deux gars sont impressionnés et je ne me suis pas seulement évité le trouble, je me suis mérité un dix de pourboire.

Je suis revenu tranquillement vers le centre-ville finir ma nuit…

Le chemin des incendies


Vendredi soir, je roule sur Notre-Dame dans le quartier Saint-Henri quand je dois me ranger pour laisser passer un camion de pompier, puis un deuxième, puis un troisième.
Les camions s’arrêtent à l’intersection de Saint-Augustin et je me dépêche de passer entre les camions stoppés pour ne pas être obligé de rebrousser chemin. En croisant l’intersection, je regarde vers le sud pour voir que le brasier fait rage.

Je me suis alors engagé sur la rue suivante pour tenter de prendre quelques photos. J’ai stoppé le taxi près d’une entrée de cour donnant directement à l’arrière du triplex en flamme. J’ai pris quelques clichés, dont celui-ci qui donne une bonne idée de l’intensité de l’incendie.

Le lendemain un autre secteur de Saint-Henri a été bouclé pendant plusieurs heures à cause d’un incendie majeur dans une église désaffectée au coin de de Courcelles et Saint-Antoine… Pas très loin d’un autre qui a eu lieu la semaine dernière.

Certains allumés diraient qu’il y a un ou deux pyromanes qui sévissent. D’autres ne manqueraient pas d’assurance pour associer ces derniers à des promoteurs.

Mais ne soyons pas cyniques. Peut-être verrons-nous des logements sociaux s’élever sur ces ruines fumantes?

Salmigondi du vendredi

Avant de partir me casser le dos dans mon tape-cul dont le manque de suspension n’a d’égal que le manque d’asphalte dans nos belles rues montréalaises, je voulais vous faire part de la fabuleuse vente-débarras de Satan Bélanger qui se tiendra au 2538 Pie IX les samedi le 5 et dimanche le 6 mai. « Plus de 2000 disques à 1 piasse, magazines rock, posters, affiches 60’s 70’s, cossins étranges, etc..  » Dit-il. Pis quand il dit étrange, croyez moi ce l’est!

Parlant de miouse et de vieux chums, je salue Patrick Baillargeon qui quitte l’hebdo ICI Montréal. Dans le milieu underground montréalais (et mondial) la crédibilité et l’expertise de Patrick ne sont plus à faire. Pis en plus, le gars est vraiment classe. Intéressant et intéressé, ça fait du bien des fois de constater que des gars de cette trempe existent encore. Ça fait des années que j’attends chaque jeudi pour lire ses judicieux articles. J’ai bien hâte de continuer de le lire dans les pages du Voir. Euh j’imagine que ce n’est plus un scoop? Ben non! Je l’ai entendu hier soir à l’émission de Raymond Cloutier. Je te souhaite un char de « merde » mon Pat !

Parlant de Raymond Cloutier (vous entravez le concept? ) Je serai dimanche après-midi à Vous m’en lirez tant l’émission qu’il anime sur les ondes de Radio-Canada. Il y sera question de livres et de blogues, je crois… 😉 J’y serai en compagnie de Gilles Herman notre charmant éditeur, et la non moins charmante Caroline Allard, mieux connue sous son alias de Mère Indigne. C’est un rendez-vous.

Parlant de Mère Indigne, je m’en voudrais de ne pas la féliciter pour avoir réussi à me devancer (mais de deux doigts pas plus… ;-)) dans les ventes de son bouquin. Ses Chroniques sont déjà en réimpressions! Un succès des plus mérités et je suis très heureux pour elle. Bravo ma chère.

Bon je parlais de char de merde plus haut?

J’y retourne…

Bonne fin de semaine à tous, toutes.

M-À-J : Vous pouvez écouter l’émission sur le site de Radio-Canada. L’extrait se trouve au début de la deuxième partie de l’émission.

Poste à combler

« L’abonné que vous tentez de joindre n’est pas disponible pour le moment. Veuillez rappeler plus tard.»

Ça fait des semaines que j’entends ce message presque quotidiennement. Ça fait des semaines que je me demande où est passé mon vieux collègue Normand.
J’ai fait le tour des restaurants où il mange et drague les serveuses, les tavernes où il s’accroche les pieds, j’ai demandé aux chauffeurs susceptibles de savoir où il se trouve, mais rien, pas de nouvelle au poste.

Même si je n’ai pas de réelles affinités avec cet homme qui pourrait être mon père, il me manque. C’est un des rares chauffeurs que je connais qui ne passe pas son temps à chialer contre tout et chacun. Malgré les heures creuses sans passager, il garde toujours sa bonne humeur et reste philosophe sur le temps qui passe, sur celui qui fait, sur celui qu’on perd et sur celui qui nous reste.

C’est ça la vie. On s’attache à des gens dont on sait peu de choses. Jamais je ne lui ai demandé son nom de famille, je ne connais pas sa nouvelle adresse, j’ignore à qui il louait son taxi, en fait, mes ressources pour le retrouver sont plutôt limitées.

A-t-il décidé de prendre une retraite méritée? A-t-il fumé une cigarette de trop? Est-il parti pour Sept-Îles? Ou roucoule-t-il dans les bras d’une belle serveuse? Qui sait?

Peut-être qu’un jour, j’aurai la réponse. Peut-être que non. Peut-être qu’il reviendra s’installer au poste et qu’on reprendra nos conversations à clients rompus. Peut-être que non. Nous ne sommes que des êtres de passage. Des âmes en transit. Pas de grand mystère là-dedans, mais le fait de s’arrêter pour y penser de temps à autre, fait de nous des êtres un peu plus humains? Peut-être que non…

Pour l’instant, il me manque. J’aurais vraiment envie de m’accrocher les pieds dans une de ces tavernes pour qu’on se tapoche une couple de petites frettes. On se raconterait nos bons et nos mauvais coups en philosophant sur le temps et les gens qui passent.

Acrimonies-de-poule

La femme est dans un état d’énervement avancé. Elle veut que je me rende le plus vite possible dans NDG. Évidemment, l’heure de pointe bat son plein et peu importe la route que je prendrai, ce sera toujours trop lent pour la retardataire. Faut la comprendre, elle vient d’éclater un pneu dans un nid-de-poule, elle a du payer le plein prix pour garer sa Mercedes dans un endroit où elle ne se la fera pas voler et comme si ce n’était pas assez, aucun taxi ne passait par là au moment approprié. Quelle poisse!

Elle empeste le parfum que je devine cher et qui me le rend encore plus détestable. Elle porte des bagues et des vêtements qui doivent valoir le prix de mon taxi. A priori, je n’ai pas trop de sympathie pour ses déboires, mais comme les nids-de-poule et moi c’est pas la joie, je reste ouvert aux déconvenues de la pourvue. Je la réconforte dans son antipathie des employés de la voirie, l’encourage dans sa montée de bile contre les ouvriers de la ville et suis toute oreille aux amertumes de la dame face au bitume, au macadam.

Les rues de Montréal n’ont rien à envier à celles de Bagdad j’ironise. Ça, c’est sûr! Qu’elle me répond sans mûre réflexion. Dans sa tête, ses problèmes n’ont certainement rien à voir avec ces minables du tiers monde. Je lui prête peut-être des intentions malveillantes, peut-être pas. Pour détendre l’atmosphère remplie de smog du bouchon circulatoire dans lequel nous stagnons, je lui raconte une anecdote.

Je suis stoppé à une lumière de circulation et le boulevard s’est réduit à une voix parce que les cols bleus repeignent les lignes blanches délimitant les coins de rue. Profitant de cet arrêt prolongé, j’ouvre ma fenêtre et demande à l’employé dont la description de tâches semble bien définie:

– Eille! Combien ça prend de peinture pour remplir ça un nid-de-poule?

– (…) Accompagné d’un air bête.

– Bonne soirée! Ai-je répondu en clenchant en slalomant entre les trous jusqu’à l’autre série de cônes orange.

Ma cliente n’a pas ri non plus. Pourtant, je trouvais ma boutade plutôt drôle. Enfin bref.

J’ai fini par me débarrasser de ma bourgeoise retardée et poursuivi mon rodéo urbain. J’ai fait quelques clients jusqu’à ce que j’éclate à mon tour un pneu dans un cratère que je n’avais pas vu, concentré à éviter celui qui le précédait. J’ai mis la roue de secours et ramené le taxi au garage. J’ai pris à mon tour un taxi et abusé le chauffeur en chialant ma rage sur les ratés de l’asphaltage.