Hier au Yulblog

Comme je ne reprends pas la route avant la semaine prochaine et que mon travail de rédaction de manuscrit est enfin terminé, je me suis dis qu’une couple de pintes ne me ferait certainement pas de tort. J’ai donc mis mes plus beaux bas 😉 et suis allé faire un brin de social au célèbre Yulblog. Étant de nature plutôt timide et comme je ne suis pas un habitué de ces rencontres, je me suis dis que je ferais diversion en y allant accompagné d’une blonde et d’une brune. Je sais, je sais, il y a définitivement des moments pires que ça dans la vie… En tout cas, ça l’a fait! Même Patrick Lagacé en est resté bouche bée! 😉

Sérieusement, ce fut une soirée éminemment sympa. De belles rencontres, de bonnes conversations, du bien beau monde, tous très gentils.

Sans ordre particulier, j’aimerais saluer de nouveau les personnes avec qui j’ai eu des conversations:

Dre Papillon, Michel Leblanc, Eric Baillargeon, Geneviève, M. HippoPOcampe, Vanou , Jean-Luc, Nathalie, M.Kante, Dominic Arpin, L’étudiant Alpha,Martine Page, Patrick et le meilleur pour la fin: Michel Dumais, merci pour le lift. 😉

Ça m’a fait une réel plaisir de vous rencontrer, on s’y re-croise au prochain?

Pink-Punk

En guise de premier billet de l’Année 2007, je vous offre un inédit qui se retrouvera dans le livre dont j’achève la rédaction. Un cadeau pour vous remercier pour votre assuidité et pour votre patience… Bonne lecture.

Pink-Punk

La première fois que je l’ai vue, il devait bien faire facilement 25 degrés sous zéro. C’était un soir de semaine, et le froid faisait en sorte qu’il n’y avait pas grand monde dans les rues. Je rôdais autour du terminus quand j’ai aperçu ce petit bout d’être flâner sur un coin. Elle n’était vêtue que d’un kangourou et d’un coupe-vent. Pas de tuque, pas de mitaines, pas du tout l’allure d’une fille qui se cherche un client, juste quelqu’un qui n’a pas l’air d’être à sa place. Surtout pas dans ce froid. Elle a capté mon regard et j’ai arrêté mon taxi à sa hauteur. J’ai ouvert la fenêtre de l’auto pour lui demander si ça allait.
Elle grelotait et les mots ne semblaient pas vouloir sortir de son visage gelé. Elle faisait pitié à voir. Je lui ai fait signe de monter à bord et elle ne s’est pas fait prier. J’ai monté le chauffage et me suis mis à rouler.
Tellement vulnérable, tellement fragile, elle avait l’air d’un enfant. Le visage caché dans le capuchon de son kangourou, elle restait muette aux questions que je lui posais. Son silence m’en disait beaucoup plus que j’aurais voulu savoir. Comme je me taisais à mon tour, elle se tourna vers moi. Jamais je n’oublierai son visage à ce moment-là. Rougi par le froid, son visage mettait en évidence l’émeraude de ses yeux, cernés par les poils de ses cils givrés.
Son regard et son attitude me racontaient une histoire banale qui se reproduit à tellement d’exemplaires qu’on n’y fait plus attention. Le parcours d’une jeune ado qui a déserté la maison familiale pour se retrouver au terminus Voyageur. Elle quittait un père violent, probablement incestueux. Elle quittait une mère soumise, involontairement complice. Ailleurs ne pouvait pas être pire. Elle n’avait plus grand-chose à perdre, n’avait plus de comptes à rendre, plus de confiance pour personne. La rue devenait son refuge.
J’ai vite compris qu’au-delà de ces quelques minutes au chaud, je ne pourrais rien pour elle. Je l’ai ramenée au Dunkin’ Donuts près du terminus en lui filant quelques dollars. De quoi se payer quelques cafés, le temps que la nuit passe.

Je suis retombé sur elle l’été suivant. En descendant Saint-Denis, je l’ai aperçue au coin de Marie-Anne, un «squeegee» dans une main et l’autre tendue. J’ai fait le tour du bloc et me suis garé pas très loin. Je suis allé m’asseoir à la pizzeria faisant l’angle, pour pouvoir l’observer à travers la vitrine. Elle s’était fait teindre les cheveux en rose. La même couleur que ses collants et son t-shirt déchirés. C’est à ce moment que je l’ai baptisée «Pink-Punk». Ça lui collait bien. Je l’ai regardée pendant presqu’une demi-heure danser entre les voitures et les passants sur le trottoir. Elle faisait ça avec enthousiasme, en souriant à ceux qui lui donnaient un peu de change. À la voir aller, elle semblait avoir bien apprivoisé la rue. J’ai fini ma pointe et, quand je suis sorti du restaurant, Pink-Punk s’est approchée de moi en me tendant la main. J’ai mis la mienne dans ma poche en prenant bien mon temps, question d’apprécier son sourire et ses magnifiques yeux verts.
Je me suis abstenu de lui parler de notre première rencontre. En fait, je ne lui ai que rendu son sourire en même temps qu’une poignée de change. Avant de se tourner vers un autre piéton, elle m’a rapidement remercié et, quelque part dans son regard, j’ai vu qu’elle avait peut-être réussi à se trouver une petite place au soleil.

Le temps a passé et le souvenir de Pink-Punk s’est peu à peu estompé. À force de côtoyer les gens de la rue, on en vient inexorablement à perdre son humanité. Une façon de se protéger quelque part. Avec les années, des punks, des pauvres, des drogués, des perdus, j’en ai vu passer des nuées pendant mes nuits. Chacun traînant son pathétique karma.
Chacun à la recherche d’un bonheur de remplacement. Un bonheur bien éphémère qui se vend au gramme. Du bonheur en poudre.
Je me demande jusqu’à quel point j’ai été surpris de revoir Pink-Punk, quelques années plus tard, faisant le trottoir, sur la rue Ontario. Elle avait perdu son sourire, son regard s’était éteint. Faire la manche ne tenait plus la route. C’est sur le trottoir qu’elle laissait sa peau.

Je ne l’ai jamais revue depuis.

Ça arrive y’ienque une fois par année…

Pas besoin de faire de sondage. Pour les chauffeurs de taxi, la journée la plus occupée de l’année est celle qui la conclue. Le 31 décembre! Jour béni entre tous!

Contrairement à Noël qui se passe surtout en famille et qui n’est pas nécessairement célébré par toutes les communautés culturelles, le réveillon du jour de l’an se veut la grande fête de l’année à Montréal. Y’a qu’à voir le nombre d’événements spéciaux organisés par les restaurants et les bars pour s’en rendre compte. Tout le monde veut célébrer la fin de l’année en grande et les chauffeurs désignés se font rares.

Si pendant le reste de l’année les chauffeurs se battent entre eux pour les clients, le 31 décembre c’est le contraire. Et pas qu’au sens figuré. Y’a quelques années, après avoir déposé quelques passagers près de la rue Crescent, deux groupes sont arrivés en même temps pour monter à mon bord. Ça n’a pas pris 30 secondes qu’ils se foutaient sur la gueule pour pouvoir embarquer. Dans la cohue, un couple s’est glissé derrière moi et nous sommes partis laissant les autres se tapocher.

Le portrait un soir de réveillon en ville? On embarque, on débarque et règle générale, le client suivant attend déjà sur le trottoir. C’est un feu roulant de passagers qui le plus souvent qu’autrement sont d’humeur festive. L’ambiance est toujours des plus sympa, y’a pas de temps morts et l’argent rentre. Difficile de demander mieux.

Le meilleur moment pour s’arrêter dans cette nuit folle est quand l’heure fatidique sonne. Tout le monde est à sa place, les bouchons de champagne sautent et les baisers pleuvent. Le chauffeur lui, en profite pour s’arrêter faire ses besoins, se faire un lunch rapide et un bon pot de café pour survivre au rush le plus intense de l’année.

Ces quelques heures suffisent à rendre un répartiteur fou. Des milliers d’appels vont rentrer pendant la nuit. Plus cette dernière avance, moins y’a de chauffeurs de disponibles pour y répondre. Sur le trajet d’une adresse, les occasions d’embarquer sont tellement nombreuses qu’on y va au plus court. Après un certain temps d’attente les clients qui appellent s’en vont par leurs propres moyens. Souvent on arrive à une adresse et y’a plus personne. Du coup, les appels deviennent le moindre de nos soucis. On écoute quand même les pauvres répartiteurs s’égosiller, des fois qu’on se trouverait vraiment très près d’une adresse proposée.

D’ailleurs la meilleure des choses à faire pour se trouver un taxi les soirs de réveillon est de s’habiller chaudement et de marcher tranquillement en espérant qu’il en passe un. Un autre conseil si vous fermez les bars. Ne restez pas dans la foule. Par exemple si vous êtes sur St-Laurent, allez vers St-Urbain. Les taxis qui remontent doivent redescendre n’est-ce pas? Sinon soyez patients et dites vous que le reste de l’année, ce sont nous qui cherchons les clients…

Cette année je ne travaillerai pas pour le réveillon. Cette nuit complètement folle va sans doute me manquer, mais il n’y a pas que le matériel qui importe dans ce bas monde. Les gens qu’on aime aussi…

D’ailleurs c’est ce que je vous souhaite à tous, toutes. Un peu moins de matérialisme et beaucoup plus d’amour… Bonne année tout le monde! xxxxx

Appel au poste

– Salut mon Norm! Joyeux Noël mon vieux!
– Toé pareillement mon Léon. Coudonc, qu’est-ce tu deviens on te voit plus?
– Bah qu’es-ce tu veux, Quand on est au dessus de ses affaires comme moé, on peut se permettre une couple de semaines off.
– Vas donc ! Avec l’automne de cul qu’on a eu, ne viens pas me dire que tu t’en es mis de côté!
– Ben tu sais mon Norm, moé j’suis pas obligé de payer comme toé pour les femmes faque tsé…
– Haha mon maudit! Mange z’en donc un char !
– Hahahaha! Parlant de char comment va ton vieux Lumina?
– Bah! Broche à foin comme toujours, mais il toffe la run. Bouges pas j’pense que j’ai un call !
…Poste soixante-dix, seveny… Au soixante-quatre, sixty-four…Au soixante-quatorze, seveny-four… Voiture 1775 un instant monsieur, j’ai un « no-load »…
– Eh maudit tabarnaque! C’t’hostie là ça fait trois « no-load » qu’il fait en ligne!
– Y’a des choses qui ne changent pas! Han! Mon Norm?
– J’te dis y’a des jours que j’te crisserais toute ça là cette maudite job à marde!
– Me semble ouain! Tu t’ennuierais ben trop! Comme ça, c’est tranquille à soir?
– Mets-en! Ça va être bon le soir du jour de l’an. À part ça ce n’est pas fort la tonne!
– J’ai l’impression que janvier va être long, longtemps.
– Ouain, le mois des comptes à payer… Pis ! Quand est-ce qu’on te revoit la fiole?
– J’sais pas trop là, j’essaye de finir d’écrire un livre…
– T’écris toé? Je ne savais même pas que tu savais lire! Hahaha! De quoi ça va parler c’te livre là?
– Ben du taxi, de la nuit…
– Tu vas-tu parler des deux filles du resto qu’on a embarqué cet été ?
– Ben non Norm j’essaye de garder ça « familial ». Faut pas que ça soit trop cochon!
– Ah ça va être platte d’abord!
– Tu sais mon Norm le cul y’a ceux qui en parlent pis ceux qui le font…
– Vas donc chier mon hostie!
– Hahahaha
…Poste soixante-quatorze, seveny four. Voiture 1775, allez donc sur la rue Saint-Jacques au 2512…
– C’est beau madame! Cybole y’était temps! Ça faisait presqu’une heure que je niaisais sul stand!
– Faque comme ça j’suis aussi bien de continuer à écrire?
– Tu manques pas grand-chose icitte entécas. Ton livre y sort quand?
– Fin mars, début avril, quelque chose de même. Inquiètes toé pas, j’vais t’en mettre une copie de côté. Même si t’as de la misère à voir!
– Mon maudit toé! Bon j’arrive devant mon adresse, j’vas te laisser.
– J’vais te souhaiter une bonne année mon Norm. Ienque du bon mon vieux. Quand je reviens j’te paye une bière.
– Juste une? Hahaha… Salut mon Léon, bonne année à toé itou. Pis bonne chance avec ton livre!
– Merci mon Norm. Attention à toé là. Salut ben.

Le Vieux

Je stoppe le taxi à la hauteur d’un jeune noir qui tient une main garnie de bagues dorées au dessus d’une casquette des « White Sox » qu’il porte à l’envers. D’un geste il me demande d’ouvrir ma fenêtre et me montre dans le même élan, un vieux clochard assis en retrait dans les marches d’un triplex décrépit.

Le vieillard a le regard vide de quelqu’un qui ne voit plus et probablement de quelqu’un qui en a trop vu. Il a aussi le sourire béat de quelqu’un qui a trop bu. Je coupe le contact, sort du véhicule et avec le jeune, j’aide à lever le vieux qui malgré le temps frais ne porte qu’ haillons. Avec ce qu’il a dans le nez, l’équilibre de l’ancêtre n’est plus à son meilleur au dessus de ses vieilles semelles compensées.

Lentement on l’amène jusqu’au taxi. Le black le tient par un bras, je le tiens par l’autre. Le vieil enivré rigole dans sa barbe en me répétant qu’il a de quoi payer. Je le rassure que tout est ok. J’ouvre la portière et le kid l’aide à s’asseoir pendant que je tiens sa vieille canne enrubannée de « gaffer tape » gris. Je referme la porte derrière lui et je retourne derrière mon volant après avoir salué d’un signe de tête le kid qui déjà s’éloigne en se dandinant.

Le vieil infirme qui sent le rance et la mauvaise gnôle me demande de l’amener à deux pas de là. Un marathon dans son cas. Dans mon rétroviseur j’observe l’homme qui a toujours un sourire qui lui fend le visage. Un face emplie de vécu et de misère. On dirait que chaque ride a sa petite histoire.

Comme avec presque tout mes clients je lui demande comment s’est passée sa veillée. Je l’écoute me parler avec un accent typiquement irlandais d’une fête avec des vieux amis, d’un bon souper chaud, d’une couple de « petites frettes » et d’un gros gâteau au chocolat.

– How’da you say cake in french?

– Un gâteau!

– That’s it ! Une gwos gawtow à la chocolate! Qu’il me traduit avec un presque fou rire dans la voix.

Le trajet me prend à peine trois minutes à compléter. À l’intersection demandée, je recoupe le contact et sort du taxi pour aider le vieux à s’extirper de l’auto. Dans l’intervalle, il s’est mis à farfouiller dans les poches de son pantalon pour en sortir une poignée de pièces poisseuses. Mais dès le départ mon idée était faite. C’était hors de question que je le fasse payer pour cette course.

– Put that back in your pocket old man, the ride’s on me!

Le vieux aurait gagné à la loterie qu’il n’aurait pas réagit autrement. Je présume que l’alcool faussait la donne, mais c’est presque les larmes aux yeux qu’il m’a remercié en s’appuyant à ma main pour grimper sur le trottoir. Une fois sur ce dernier il s’est jeté dans mes bras et m’a donné l’accolade.
Gêné et ému à mon tour, je l’ai serré un peu, mais pas trop, sentant la fragilité de cet être sur ses derniers milles. Pas besoin d’avoir fait sa médecine pour savoir que la route achevait pour ce vieux guenilloux.

Avoir eu le temps, je l’aurais volontiers remonté avec lui. Nos chemins ne se sont que croisés, mais me fiant à l’aura de son coeur, j’aurais fait fi de l’odeur de son corps et on aurait roulé. Il m’aurait raconté ses rides, je lui aurais montré Montréal par mes mots. On aurait roulé jusqu’à la fin de la nuit.

Ralentissements prévus

Le mois qui vient sera bien rempli. Le travail sur la route s’intensifie et j’essaie tant bien que mal de plancher sur quelques textes inédits qui viendront agrémenter Un Taxi la Nuit le livre. La date butoir s’en vient rapidement et je viens de passer la nuit à fouiller dans mes archives, à me farfouiller la matière grise et croyez-moi, je pense à vous fort, fort !

Tout ça pour dire que je vais lever le pied un peu sur le blogue question de consacrer un peu d’énergie au bouquin. Ce n’est pas à tous les jours qu’une occasion de cette nature se présente et je veux que ce soit aussi bon pour vous que ce l’est pour moi.

Vous ne perdrez rien pour pour attendre! 😉 A+

Ondes Porteuses

J’attend devant une adresse qu’on vient de me donner sur la radio-taxi. Je me demande un instant si mes clients ne sont pas déjà partis, mais comme je ne vois pas de traces de pas sur la neige qui vient de commencer à se répandre sur le sol, je ne m’inquiète pas. En fait ça me donne deux secondes pour relaxer un brin dans cette veillée de fou. C’est le festival du bras dans les airs ce soir. Même pas le temps d’arrêter pour manger.

De l’appart’ sort une grande rouquine qui me salue et me demande de l’amener dans le Mile-End. Je démarre le compteur et c’est parti! Elle me demande d’aller prendre le pont des Seigneurs et je m’exécute. À son attitude je vois bien qu’elle n’a pas vraiment envie de faire la conversation et ça m’est égal.
Je monte alors un peu le son de la radio qui est sur Bande à Part. J’aime bien l’éclectisme de ce show, mais je comprends aussi que ça ne puisse pas faire l’affaire de toute ma clientèle. De fait on tombe sur une pièce assez bizarre, très musique actuelle, pas mauvais, mais assez « noise » mettons. Je m’apprête alors à changer de poste quand ma passagère s’écrie : « Don’t change it! Its my boyfriend’s musik! »

On est tout les deux stupéfaits par ce hasard incroyable. Elle sort d’une fête avec des amis pour aller rejoindre le mec qu’on écoute à la radio. Et pour tout dire, je n’ai pas l’impression qu’il doit être sur les ondes très souvent. Là l’onde a fait son petit chemin jusqu’à la belle qui n’en revient toujours pas. Quand la pièce se termine je lui dis qu’elle doit vivre une bien belle histoire d’amour pour qu’elle reçoive des messages de cette intensité.

Elle ne m’a rien dit, mais m’a souri tendrement en mettant une main sur son coeur…