Quelle Direction ?

C’était prévisible. Pour marquer mon manque d’assiduité le patron m’a loué un taxi sur ses derniers milles. Suspension finie aux quatre roues, une crémaillère qui te donne envie de te pendre, la banquette du chauffeur défoncée, au dessus de 90 à l’heure, l’auto « pognait » le Parkinson et fallait pas que je lâche le volant trop longtemps pour prendre la direction du champ. Une vraie honte. J’aurais eu envie de crier mais les freins le faisaient déjà…

Mais bon, l’été est là, il fait un temps superbe, les femmes sont belles et cette longue fin de semaine s’annonce des plus lucratives. J’vais prendre mon trou en continuant d’éviter les nids-de-poules et je vais me taire en tâchant de ne pas changer de voie.

Le taxi sur les tablettes

Grosse semaine off question d’aménager ma coloc qui m’a bien averti qu’elle ne voulait pas devenir un personnage récurant. Je me chargerai donc de récurer en autant qu’elle me mitonne de bons petits plats. 😉 Quant à la vaisselle, ça a l’air négociable. On est toujours en pourparler question aspirateur et y’a plein d’autres petites choses sur le tapis mais dans l’ensemble c’est bien parti.

Reste seulement quelques tonnes de boîtes à ranger mais entre deux bonnes bières bien froides, les tablettes s’installent, le chauffeur se fait aller et croyez le ou non, la nuit, il dort…

Chuuuut pas trop fort, il revient bientôt…

Traitement de Canal

En plein milieu de la nuit une jeune femme monte à bord me demande de l’amener au canal.

–  » Tu veux dire sur la rue du Canal? « 

–  » Non juste au canal. « 

Je suis dubitatif et la regarde dans le rétro. Elle n’a pas l’air intoxiquée, en fait elle a tout de la jeune fille de bonne famille mais sa destination me laisse perplexe. Je suis en direction du pont qui enjambe le canal sur Charlevoix et je lui demande ce qu’elle entends par le canal? Quelle rue exactement?

–  » Juste au canal.  »

Assez laconique merci. Elle me semble dans sa bulle et ne me dira rien de plus. Je trouve la demande bizarre mais je m’exécute. J’ai remarqué qu’elle avait des sacs avec elle et pense que si son idée est de se « pitcher » en bas du pont elle n’emporterait pas son magasinage avec elle. Comme elle se tait toujours, je fais de même et prends mon temps. À l’abord du pont elle me demande de m’arrêter. Je m’approche le plus possible et regarde derrière si y’a pas de véhicules qui s’en viennent et dis à ma cliente en blaguant :

–  » Tu ne te feras pas mal, le pont n’est pas assez haut. « 

Son sourire m’ôte mes inquiétudes mais je me tiens quand même prêt à sortir de l’auto si elle a dans l’idée d’enjamber la rambarde. Elle n’a que quelques pas à faire pour arriver au dessus de l’eau et de son sac de plastique, elle sort une petite boîte qu’elle jette par dessus bord. Elle revient aussitôt et une fois assise elle lâche un grand soupir en me disant :

–  » C’est faite ! J’m’en vais à Côte-des-Neiges maintenant. »

Pendant le trajet elle me raconte cette histoire d’amour qu’elle vient de clore symboliquement. Une histoire d’amour comme plein d’autres, banale et intense, ordinaire et magique, tendre et orageuse, une histoire désormais révolue. Des semaines de larmes et ce paquet du haut d’un pont dans la flotte sous la pluie.
Un cas d’eau…

J’ai bien tenté de savoir ce qu’il y avait dans le paquet. Des lettres ? Des photos ? Un coeur ? 😉 Elle n’a pas voulu me le dire et je respecte ça. Pour tout dire j’ai trouvé que ce cérémonial pour faire son deuil n’était pas ordinaire. J’ai senti que la jeune femme était apaisée et qu’elle passait à d’autre chose. Fini le passé elle se faisait un présent.

Avant qu’elle sorte je me suis tourné vers elle et lui ai dit qu’elle était jolie et qu’elle n’aurait pas à attendre longtemps pour qu’ un autre homme entre dans sa vie.

–  » Qui t’a parlé d’un homme?  » Qu’elle me dit en me faisant un clin d’oeil.

–  » Oh… » Bouche la bée, le taximan… 😉

–  » Merci pour tout.  » Qu’elle me dit tout sourire.

–  » Ben y’a pas de quoi.  » Que je lui réponds en le lui rendant.

Ça a fait ma nuit.

Sortez-moi un pataquès !

Dans la nuit de samedi à dimanche je me rends à Pointe St-Charles, un appel sur la rue Centre. Dans ces circonstances j’essaie toujours de faire vite pour ne pas me faire voler mon voyage et comme de fait en arrivant à l’adresse en question, j’observe les clients monter dans le taxi d’une autre compagnie.
Je pourrais faire une scène mais ce serait une perte de temps inutile et frustrante pour tout le monde. Je suis sur le point d’appeler mon répartiteur pour avoir ce qu’on appelle dans le jargon un ‘ »no-load » ce qui signifie que je garde la priorité sur les prochains appels dans le secteur, quand je me souviens que sur le parcours j’ai croisé un petit groupe qui semblait vouloir un taxi.

– « Est-ce qu’on peut embarquer même si on est cinq ? »

En fait le nombre de personne qu’on peut faire monter est déterminé par le nombre de ceintures de sécurité. Mais bon, la course qu’on me propose en vaut le coup et je suis assez flexible si mes client le sont aussi en montant 4 derrière. Alors qu’ils s’exécutent, une mini-van de la police me croise et je stresse pendant deux secondes, le temps qu’elle continue son chemin. Je suis persuadé que mes passagers ne se sont pas rendu compte de son passage.

Je ne me souviens plus si j’ai eu le temps de sortir mon : « Est-ce que vous vous connaissez tous? » que je sors presque machinalement à chaque fois que j’ai 4 clients « pressés » derrière, mais je me souviens qu’une des passagères poursuivant une conversation déjà commencée a sorti le mot : pataquès…
Dans ma tête ça fait wow ! Je songe que ça va faire mauditement changement de mes clients qui me parle du temps qui fait. S’ensuit une conversation joyeusement animée sur les mots, la langue. Je suis ravi et décide de me taire pour les écouter. En fait je songe à un pataquès que je pourrais sortir mais ça ne me vient pas. À la radio y’a Bélanger qui chante « Sortez moi de moi », mes clients enchaînent « Sortez-moi de moi » je monte le son et la côte d’Université et y’a toujours pas de pataquès qui sort de moi.

Je les écoute parler de maudits piétons , de quel chemin prendre, de ligue de ballon-chasseur, de quelle belle soirée ils ont passé et la course s’est agréablement terminée par un charmant sourire de mon érudite cliente qui a pris un moment pour me remercier de les avoir pris les cinq. J’ai mis un « tout le plaisir était pour moi » dans mon sourire et j’ai fini ma nuit avec plein de clients qui m’ont parlé du temps qui fait.

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Cette nuit j’ai reçu le courriel d’une lectrice qui se demande si je ne serais pas ce chauffeur qui… On dirait que les hasards s’accumulent ces derniers temps. Si on n’était pas aujourd’hui je dirais que ça parle au diable ! 😉 Pis si vous vous demandez si j’ai trouvé un pataquès adéquat à me mettre en bouche, je vous répondrais : « Pas t’encore » 😉

Histoire d’un soir

Dans un appartement de Québec qui se trouve peut-être dans la basse ville, peut-être dans Limoilou ou encore dans St-Roch, l’histoire ne le dit pas, un homme tient le récepteur du téléphone sur son oreille. Il n’y a pourtant plus personne au bout du fil depuis au moins cinq minutes. Il est presque trois heures du matin et il tente de remettre en place dans son crâne les mots qu’il vient d’entendre. Il se demande s’il rêve encore mais les pleurs de la petite réveillée par la sonnerie le ramène à la réalité et il réalise qu’il nage en plein cauchemar.

Au même moment un couple monte dans un taxi devant un bar de la rue Crescent. La femme aux cheveux roux presque rouges est superbe dans sa robe noire échancrée. Elle a beaucoup trop bu et rit idiotement aux commentaires stupides que l’homme adresse au chauffeur qui les conduit à NDG dans le secteur des motels bas de gamme. Pendant le trajet le couple se pelote sur la banquette arrière et la femme bafouille entre deux baisers comment elle se sent enfin libre et combien il était temps qu’elle fasse le « move ». « Oui bébé, vient ici bébé » lui répond l’homme qui fait un clin d’oeil à l’intention du chauffeur qui regarde de temps en temps dans son rétroviseur.

Peu de temps après, alors que le couple s’envoie en l’air dans le motel et que l’homme à Québec tente de consoler sa fillette, le chauffeur de taxi est revenu à toute vitesse sur la rue Crescent pour le rush de la fermeture des bars. Il fait monter deux hommes qui veulent aller sur le plateau. Ils rigolent et discutent entre eux d’une rousse flamboyante, une amie d’une amie qui est partie avec un pote à eux.

– « Quelle bête ce type ! « 

– « Y’a pas une semaine qu’il n’emballe pas une nouvelle fille!  »

– « Quelle conne cette rouquine!  »

– « T’étais là quand elle a planté son mec au téléphone ? »

–  » J’ai hâte d’entendre la suite de l’histoire ! « 

–  » Tu parles. »

(…)

Les rues s’allument

Hier soir une nouvelle faune a pris possession des artères de la ville. Les rues se sont animées d’une bien belle façon. Bannis des bars, les fumeurs ont commencé à prendre l’air et fallait faire le tour de Montréal cette nuit pour réaliser que cette loi va peut-être provoquer de belles choses.
Va savoir ? Les abords des rues deviendront peut-être des lieux privilégiés, de superbes lieux de socialisation où les rencontres prendront de nouvelles perspectives ? Ce qui est certain, c’est que les trottoirs seront dorénavant des endroits où les gens vont s’allumer…

Le 10 piasses

Quand je parle aux vieux de la vieille, tous me disent que le taxi ce n’est plus ce que c’était. Les chauffeurs ne se respectent plus entre eux. Les vols d’appels sont de plus en plus fréquents et sur la route c’est la course permanente. Ça se coupe, ça fait des U-turns, y’en a même qui n’hésitent plus à brûler une rouge pour prendre le client qui t’attend de l’autre côté. A force on s’adapte. Sur la route j’ai pas de problème, je tiens mon « boutte » comme on dit. Viens me frôler et viens me couper si tu veux mais attends toi à la même chose. Faut avoir les nerfs assez solides des fois, surtout avec les chauffeurs affamés qui ne roulent que la fin de semaine. De vrais rapaces. A trois heures du mat, si vous êtes pas trop bourrés, regardez comment les taxis roulent. Ça craint…

Encore là, si le manque de respect ne se passait que sur le « turf » je m’en accommoderais mais la semaine dernière il s’est passé de quoi au garage qui m’a presque fait sauter les plombs.

J’essaie toujours d’arriver un peu en avance des fois que le chauffeur de jour avec qui je partage le véhicule arrive avant 5 heures. Je bénéficie de ces précieuses minutes pour être dans le centre-ville quand les bureaux se vident. Mais ce jour là le gars de jour est en retard. D’habitude le patron fait en sorte que les chauffeurs qui partagent les taxis soient toujours les mêmes et en général je partage celui que je loue avec un iranien qui a toujours le gros sourire accroché au visage. On se jase pas beaucoup, que des formules de politesse et des questions se rapportant au véhicule, mais ça colle bien entre nous. Souvent je lui laisse un peu d’argent si je reviens trop tard avec un taxi qui a besoin d’un lavage. On a une bonne entente. Mais là je partage le taxi avec un algérien que je croise presque tous les jours mais avec qui je n’ai jamais vraiment jasé. Mais je ne suis pas là pour faire du social. Je suis là pour gagner ma croûte puis ça fait une demi-heure que je fais le croûton.

Il est salement en retard. Cinq, dix, quinze minutes à la limite je peux comprendre. Le trafic, un client difficile, un imprévu, je peux faire avec. Mais quand il arrive à 5h35, je suis assez énervé. Je me console en me disant que je n’ai pas tout perdu car il y a une règle fixée par le patron qui exige que le retardataire donne 10$ à l’autre chauffeur. Dès qu’il sort du taxi, il me dit avec un petit sourire arrogant qui me revient pas trop que je peux garder l’auto une demi-heure de plus le lendemain matin. Comme si l’affluence était la même…

– « Ouain c’est ça, maintenant donne-moi mon 10$. »

–  » Non, je te donne rien !  » J’ai le sang qui commence à bouillir mais je reste de glace. Y’a le patron qui est là et qui d’habitude ne se gêne pas pour mettre les points sur les i mais curieusement il reste un peu à l’écart et ne semble pas vouloir intervenir. Ça me fruste d’autant plus que l’autre s’apprête à s’en aller.

–  » T’es en retard, tu me payes, qu’es-ce tu comprends pas la dedans? » Le type ne me regarde même pas et me réponds en tournant les pas :

–  » Fuck you !  »

–  » Pardon? Mais quel sorte de petit trou de cul que t’es toé ?  » Je gueule autant de rage que parce que le gars s’éloigne.

A côté y’a le patron qui dit toujours rien, y’a un autre chauffeur qui lave son taxi et y’a des voisins plus loin sur leur galerie qui ont l’air de s’amuser. Le mécano remplace un chapeau de roue que s’est détaché et jette ensuite un oeil sur le niveau d’huile. Pendant ce temps je fais le tour de l’intérieur. C’est plein de journaux qui traînent et y’a des miettes de sandwiches sur les banquettes. Je suis en beau calvaire mais je serre les dents. C’est alors, qu’en voulant mettre mon permis de travail à sa place sur le montant entre les portières que je m’aperçois que le mec a oublié le sien. Je m’en empare, le mets dans ma poche et tout à coup je me calme car je sais que je viens de le baiser.

En relevant la tête, je le vois alors revenir. Je sais pourquoi il revient et m’empresse de retirer mon permis pour pas qu’il parte avec. Il revient tranquillement et je le regarde sans tourner la tête. J’ai une gueule qui dit approche-toi pas trop proche. Le gars s’avance de l’auto mais curieusement il va vers le coffre à gants et y prends quelque chose que je ne vois pas. Pas une fois il ne regarde vers l’endroit où l’on accroche le « pocket ». Je ne dis rien mais y’a pas mal de tension. On se regarde en chiens de faïence, les voisins plus nombreux attendent qu’il se passe de quoi, y’a de l’électricité dans l’air pis il ne manque pas grand chose pour que ça éclate. Mais je ne bronche pas et je le regarde s’en aller de nouveau.

Ça prends une autre demi-heure pour que l’adrénaline retombe. Je réfléchis à ce que je vais faire avec le permis de l’autre. Sans ça il ne peut pas louer de véhicule. Ou s’il se fait prendre sans, c’est une amande assez salée. Je ris dans ma barbe mais en même temps je culpabilise. Je me dis que ça fait pas mal de niaisage pour 10 $. Mais c’est pas autant pour le cash que pour le principe. Juste une question de respect finalement. Et y’a l’attitude du mec qui m’a aussi vraiment fait chier même si avec le recul je me rends bien compte que la mienne devais pas être tellement mieux. Bref, plus tard dans la soirée, j’entends le répartiteur répéter mon numéro de dôme. Il veut me parler et je sais pertinemment pourquoi. Mon chauffeur de jour vient de se rendre compte qu’il a « oublié » de quoi… Je ne réponds pas à l’appel. Qu’il dorme la dessus, s’il est capable…

J’ai pensé couper son permis en deux, le « crisser dins vidanges », pisser dessus, faire une moustache sur sa photo, j’ai penser le faire chanter mais finalement la nuit m’a été fidèle et comme d’habitude elle m’a porté conseil. Au petit matin j’ai laissé le permis du mec dans la boîte aux lettres du garage. Je ne sais pas comment il a réagi en le retrouvant et pour être franc il peut toujours aller se faire foutre tant qu’à moi. Dans la boîte aux lettres, il y avait aussi mon enveloppe de paiement avec 10$ de moins dedans. Que le patron s’arrange avec ses règles et avec l’autre. En ce qui me concerne, j’ai l’esprit en paix et je dors sur mes deux oreilles.