Rouge

Pas encore éveillé, je marche lentement vers mon taxi poussiéreux. Hier, les clients se sont succédé à bon rythme, chacun y laissant un peu d’eux même. Des cheveux, des petits papiers, des objets tombés d’un sac à main ou d’une poche. Un peu de monnaie ici, un vieux reçu de caisse là, un emballage vide de gomme à mâcher, des miettes de pizza et sur l’appuie-tête un petit filet morveux, reste délébile d’un éternuement. À mes souhaits.

Rien de bien nouveau, rien d’exotique ne serait-ce que ce tube de rouge à lèvres coincé dans le fond de la banquette. Un rouge passion avec un numéro. Un écarlate écarté. Une marque commerciale sans doute respectée. Un rouge sang, sans doute testé sur des animaux. Il faut souffrir pour être belle, dit-on.

J’interroge mes souvenirs de la veille et me demande laquelle de mes nombreuses passagères s’est délestée du tube. Ces jeunes mexicaines enivrées de la Plaza? Ce groupe de jeunes Ottaviennes venues faire une virée “Plateau”? Cette brunette semi-énigmatique qui a parlé tout le long de la course entre le Vieux et Brossard sur son téléphone? Cette jeune professionnelle sortant du Pied de Cochon avec ses confrères?  Ces deux étudiantes fêtant un énième party de rentrée? J’ai beau me remuer la matière grise, j’ignore d’où vient cette matière rouge.

Un rouge passion terminant sa nuit sur la banquette arrière d’un taxi.

Et qui sait? Un baiser manqué?

On pourrait en faire un tube.

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La fin de l’histoire

La soirée est bien entamée et je suis parqué devant une station de métro à Verdun lorsque se penche à la fenêtre du taxi une dame tout ce qu’il y a de plus digne. Elle me demande combien ça lui coûterait de monter jusqu’à Terrebonne. Je la sens hésitante et comme je ne veux pas l’effrayer, ni rater la chance d’une aussi belle course, je lui fais une estimation très en dessous du prix réel.

— Madame, ça ne sera pas en bas de 50 dollars!

Comme je sens qu’elle hésite encore, je rajoute que je suis prêt à lui faire la course pour ce montant. D’où je me trouve, c’est facilement 25-30 dollars de moins que le prix réel. Ça reste tout de même un bon voyage, surtout en milieu de semaine et souvent, les gens apprécient la bonne volonté du chauffeur et sont plus enclins à compenser avec un généreux pourboire.

Après quelques secondes de réflexion, la dame accepte, monte à bord du taxi et nous voilà partis en direction de la fabuleuse ceinture nord.

Je suis bien entendu intrigué par cette passagère quelque peu incongrue et par la distance qui ne l’est pas moins. Malgré le calme qu’elle affiche, je sens la femme plutôt agitée. J’imagine qu’un incident là-bas a dû se produire et qu’elle est poussée par une inquiétude qu’elle cache mal.

Curieux et pour rompre un silence qui pourrait devenir long jusqu’à destination, je lui demande si y’a rien de trop grave? Hésitante et louvoyante, la femme va peu à peu me dévoiler les tenants et aboutissants de cette escapade.

J’apprends qu’il se trouve là-bas, au bout de la course, un homme qui a décidé de rompre avec elle. Il ne veut plus rien savoir, il ne répond plus à ses appels et madame a décidé d’aller le confronter chez lui, dans son paisible bungalow de banlieue.

— Vous devez penser que je suis folle. Me dit la femme qui tout à coup me semble moins inquiète, qu’inquiétante.

Évidemment, je ne veux pas mettre de l’huile sur le feu et je continue de rouler et de la faire parler.

Elle me raconte son histoire et plus ça va, plus je sens qu’elle s’embrase et qu’elle s’énerve. C’est clair qu’elle n’accepte pas le rejet et en même temps que je l’écoute me raconter ses récriminations et ses doléances, je ne peux m’empêcher de penser à l’homme là-bas.

— Je suis folle. Je ne sais même pas s’il va m’ouvrir. Je fais ça pour rien mais faut que je fie à mon instinct. Qu’est ce que vous en pensez?

Je ne veux pas trop me mouiller. Je pense qu’elle fait une sale erreur. Je passe proche de lui dire que seuls les fous ne changent pas d’idée. On continue.

Elle aussi. Elle me raconte encore et encore son mal-être et je suis heureux lorsque j’aperçois les panneaux annonçant Terrebonne. Je dévie la conversation sur l’itinéraire à prendre dans les petites rues de cette banlieue.
Elle me mène devant une petite unifamiliale. Il y a une voiture dans l’allée, mais pas d’éclairage aux fenêtres.

Elle me paie le montant convenu, sans plus, malgré que le compteur affiche 32 dollars supplémentaires et me demande d’attendre qu’elle soit entrée avant que je reparte. Évidemment, ça ferait mon affaire de ne pas revenir vide. Je suis aussi curieux par la suite des choses. Que va-t-il se passer ce soir dans cette rue tranquille?

Un taxi de Montréal parqué en double qui attend devant un bungalow où une dame tout ce qu’il y a de plus digne frappe dans les fenêtres à grands coups de poings. Dans la maison d’en face, un rideau s’ouvre sur une silhouette. Les jappements d’un chien et d’un deuxième s’ajoutent au bruit des coups de pieds dans la porte de la dame qui est de moins en moins digne.

10 minutes plus tard, la femme a fait deux trois fois le tour de la maison et de toutes les fenêtres dans lesquelles elle pouvait se défouler.  Je décide que j’ai perdu assez de temps et je redémarre le véhicule en me disant que ça va convaincre madame de retourner à Verdun ronger son frein.  Je vais faire demi-tour un peu plus loin pour revenir sur mes pas, c’est alors que je vois la porte du bungalow se refermer sur madame. Je n’ai malheureusement pas vu l’homme qui lui a ouvert.

Je décide quand même d’attendre quelques instants. De la lumière s’est faite à l’étage, mais je reste dans l’ombre quant à la suite des choses. Confrontation, crise, émoi, cris, explications, crime passionnel, pleurs, ultimes ébats?

On peut juste imaginer la fin de l’histoire.

Virée initiatique

Dans le coin de l’Université de Montréal, je fais monter un jeune homme qui n’a pas le goût de marcher jusqu’au Plateau.  Il arrive d’une soirée d’initiation pour les nouveaux qui entrent à la Polytechnique.  Mon passager qui est passé par là l’année dernière me raconte les rites de passage.

L’idée c’est de remplir 10 autobus scolaires et de débarquer sans s’annoncer dans un bar en région. Le défi pour les petits nouveaux : vider le bar.  Débarrasser la boisson du débit. Une défonce sans en perdre une once. Un débarquement pour un débordement.

J’arrive à peine à imaginer la gueule des tenanciers devant une telle déferlante. Ils ont dû faire leur mois, sinon plusieurs en une seule soirée. Je me demande toutefois dans quel état s’est retrouvé le bar. J’ose à peine me dépeindre le pittoresque de la chose. Et que dire du voyage de retour du dernier autobus empli d’imbibés.

Je ne suis pas retourné aux abords de l’UdeM pour constater les dégâts, mais j’espère qu’ils sont tous rentrés sains et saufs pour se retrouver dans des lits d’initiés. 

L’heure des comptes

L’été de mes cinquante ans.

Cinq décennies, dix lustres, six-cents mois, dix-huit miles deux-cent-cinquante jours et quelques…

Pas mal de kilomètres au compteur et sans fatalisme, tout compte fait, les deux tiers du chemin sont déjà parcourus. Qu’est-ce qui compte au bout de tout ça? Je m’arrête à ce qu’il y a dans le rétroviseur? Où je continue à regarder devant? Je fais des bilans ou des plans. Je me vautre dans les souvenirs ou je m’en forge d’autres?

Ça fait bientôt deux mois que j’ai décidé de prendre mon temps. Je l’offre, je lui fais prendre l’air, je le tue, je le perds, je le passe comme j’ai envie, et tout ça, en temps réel et à plein temps.

Car un moment donné, il faut savoir s’arrêter de compter et trouver son compte.

L’accalmie

Assis sur un quai bringuebalant, je suis happé par la réverbération des gris d’un ciel ennuagé sur le frémissement des vaguelettes du lac.

Les estivants, plaisanciers, villégiateurs, touristes, jardiniers, patenteux et tous les autres proliférateurs de décibels perturbateurs ne se sont même pas concertés pour m’offrir quelques secondes de redoux auditif.

Les corneilles se taisent, le vent s’apaise, une rare tranquillité s’insinue.

Je ferme les yeux et respire profondément. Il n’y a plus personne au poste, plus de signal sur le canal.

Un grand bruit blanc.

Loin la ville. Loin, très très loin le taxi.

Un silence. Une respiration. Un infinitésimal souffle.

Et lentement. Tout lentement. En moi.

Le doux bruit d’un moteur qui se remet en marche.

Contre toute attente

J’attends

J’attends que ça passe

J’attends l’heure

J’attends que ça se pointe

J’attends que l’heure de pointe se passe

J’attends que plus rien ne me désappointe

J’attends

Le long d’un parc

Un poste d’attente

Un poste d’observation

Deux êtres se croisent

La blanche ride, la barbe profonde, le pas aidé

2 cannes dans chaque main, un dernier printemps

Il regarde le chemin devant lui, celui derrière aussi

Ne voit pas cette trop jeune pédaleuse

Oscillante, vacillante, juste heureuse

Le vieil orme, la jeune figue

Le vieux fugue, la jeune file

Contre toute attente

Je fugue et file